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ANCIEN
TIll ATUE FRANÇOIS
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l'ari!. Imprimcrif Guiraudel , 538, rue S.-lIouur*.
ANCIEN
THEATRE FRANÇOIS
ou
Collection des oinrages dramatiques
Les plus remarquables
DEPUIS LES MYSTÈRES JUSQU'A CORNEILLE
Publié avec des notes et éclaircissements
PAR
M. VIOLLET LE DUC
TOME III
. C
A PARIS
Chez P. J AN NET, Libraire
M D c c C L I V
ANCIEN
THEATRE FRANÇOIS
MORALITÉ NOUVELLE
DES
ENFANS DE MAINTENANT
Qui sont des escoliers de Jabien , qui leur monstre à jouei
aux cartes et aux dez et entretenir luxures, dont l'ung
vient à Honte, et de honte à Desespoir, et de Dés-
espoir au gibet de Perdition, et Taullre
se convertist à bien faire.
Et est à trcze personnages, c'est assoi'oir
LE FOL
MAINTENANT
MIGNOTTE
BON ADVIS
INSTRUCTION
F I N E T, premier enfant
M A L D U I C T, second enfant
DISCIPLINE
JABIEN
LUXURE
HONTE
DESESPOIR
PERDITION.
Le Fol commence.
! aix là, paix là, paix là, paix ,
^ Qu'il n y ait homme qui mot
'ÈM [sonne
Pour tant que ne fustes jamais.
Paix là, paix là, paix là, paix, paix,
La femme, de ce m'eutremetz ;
6 Moralité des Enfans
La paix de mon cul je vous donne ;
Paix là, paix là, paix là, paix, paix,
Qu'il n'y ait homme qui mot sonne.
Venu suis le cours de INerbonne
Pourprendie à Paris la pic.
Maintenant.
Mignotte, ma femme et amie,
Dieu mercy, et (la) vierge Marie,
Nous avons cy deux beaulx enfans
Qui croissent et ja sont moult grans,
Que j'ay nourris en grant exitente
Par mon labeur et de ma rente
Jusques à icy, loué soit Dieux.
Mais j'affoiblis et deviens vieux.
Pour quoy je ne pourray fournir
Doresuavant à les nourrir
Ne querre ce qu'est nécessaire.
Advisons ce qu'est bon de faire
Pour y donner provision,
Mignotte.
Dire, se me semble, deussion
Nostre besoing à Bon Advis;
11 est Tung de nos bons amis.
Moult saige, prudent et discret;
Je croy qu'il nous conseilleroit
Loyaulment, selon vérité ,
En nostre grant nécessité.
Allons luy demander conseil.
Maintenant.
C'est bien dit; allons, je le vueil,
Trestous ensemble de ce pas ;
Si luy raonstrerons nostre cas
DE Maintenant.
Le mieulx que pourrons par bon sens.
Venez avec nous, noz enfans ;
Allons parler à ce bon homme.
Le Fol.
Certes, je m'esmervcille comme
En peu de temps je suis si saigc.
Car je suis esleu par usaige
De la terre de Languedoc.
Quant j'oyoye chanter le coq,
Je faisoye resveiller Marotte.
En chantant.
Estes-vous à rhoste[l] , Perrotte ?
Faictes-vous les poyreaulx bouillir ?
J'entreprens tou[t] seul d'assaillir
Qui vouldra ces petiz patez^
Car je suis des enfans gastez
De ce pays ; par saint Germain,
Je fineroys dedans demain
De compaignons, je croy, grant somme.
Maintenant.
Bon Advis, sainct Pierre de Romme,
Vous doint joye, santé, honneur.
Bon Advis.
Bon jour vous doint nostre Seigneur
Et vous met en bonne sepmaine.
Maintenant.
Vers vous venons sans nul demaine.
Bon Advis.
Bon journous doint nostre Seigneur.
Maintenant.
Pourquoy venons n'estes asseur.
8 Moralité des Enfans
Bon Advis.
Nou.
Maintenant.
Je le diray, soyez seur,
Mais que nous vous facions trop peine.
MiGNOTTE.
Bon jour vous doint nostre Seigneur
Et vous met en bonne sepmaine.
Maintenant.
Sçavoir ne puis chose certaine,
Se, par la vostre courtoysie,
Ne me dictes que signifie
Règle, balance et compas.
Bon Advis.
Je le vueil, mais n'oubliez pas,
Je compassé ce que je faictz
Par mesure, nombre et poix.
Premièrement je présuppose
La fin, ains que fau'e aultre chose,
A la ligne, au poix et reigle.
Sachez la cause sans desreigle :
Est première l'intention,
Après vient la perfection.
Noz maistres qui moult travaillèrent
Pour nous enseigner nous baillèrent
Par leur escript ung très beau cas.
En latin c'est : Quicquid agas
In primo rcspice fiiicm.
Qui est à dire en françoys,
Que, quelque chose que tu fays,
Regardes comme tu la fays.
Tu la doitz faire sagement.
DE Maintenant. 9
Note dont premièrement
Quel en pourra estre la fin.
Ce que je t'ay dit en latin ,
Se tu voys que la fin soit bonne,
Fais-la, car congié je t'en donne ;
Si la fin en va mal à point,
Laisse la et ne la fais point ;
L'Escripture si (te) le commande.
Maintenant.
C'est trestout ce que je demande.
Vous estes ung grant conseilleur,
On ne pourroit trouver meilleur.
Sans barat ne sans tromperie.
Conseillez-moi, je vous en prie,
De nos enfans, que voyez cy,
Qui nous donnent moult de soucy,
Comment ilz se pourront chevir,
Après nous, le temps advenir.
Je ne suis pas fort hérité ;
Conseillez-moy en vérité
Comment les apprendray à vivre.
Bon Ad VI s.
Maintenant , il le fault instruyre
En art de quelque façon :
Car ainsi l'enseigne Cathon : [tain
Inslrue qui possint inopem deffendere vi-
Cum tibi sint nati nec opes tune artibus
Cathon dit : Se tu as enfans [illo
Qui soyent povres et non puissans ,
Telement que ne puissent vivre
De ce que ta rente leur livre,
Aprens-leur mestier ou clergie
Dont ils puissent gaigner leur vie.
10 Moralité des Enfans
On ne les peult mieux hériter
De meilleur œuvre pour s'ayder,
Car il n'est trésor ne finance
Qui vaille tant que faict science.
Car on peult perdre par fortune
L'héritage et la pecune ;
Mais on ne pert p^int sapience
Qu'on a aprins en son enfance;
Au bcsoing, jamais ne les laisse ;
Exemple en avons en Boece :
Quant Fortune ses biens (luy) osta ,
Philosophie le conforta.
Je t'en dis mon opinion.
Baille-les à Instruction
Qui loyaulment les instruyra.
MiGNOTTE.
Parsainct Nicolas, non fera,
Je les en garderay, beau sire.
Voulez-vous mes enfans destruyre,
Que j'ay nourris si tendrement ':'
11 en yra bien aultrement,
Sachez, car je n'en feray rien.
Bon Advis.
Dame , vous ne dictes pas bien ;
Je n'entens pas qu'on les destruyse.
Mais je vous dy qu'on les instruyse
En science et bonnes meurs,
Dont ilz pourront estre meilleurs,
Et par les instruire vivront
Et au besoing vous ayderont
En la fin quant vous serez vieulx.
MiGNOTTE.
Or avant doncques, je le veulx,
DE Maintenant,
Soyent menez à Instruction ,
Pour cette seule intention ;
Maiz j'ay peur que ils soyent battuz.
Maintenant.
Je n'y donne pas deux festus
S'on les chastie pour leur prouffit.
Puis que Bon Advis si Ta dit.
Il fauît que tout droit y allons
Et que Instruction prions
De leur aprendre ung mestier,
De quoy ilz se puissent aider ,
Puis qu'il est ainsi ordonné.
Le F 0 l , en chantant.
Il est de bonne heure né
Qui tient s'amye en ung pré,
Dessus la belle herbe jolye.
Marotte fist trop grant follye
Du sens qu''el[le] print à l'escolle ;
El en est la moytié plus folle
Du clergie qu'el a en la teste ;
Jamais elle ne sera grand beste ;
Par sainct Mor, ce n'est qu'une vesse.
Par trop souvent me faict ouyr messe,
Pai" sainct Jehan, elle me gouverne,
Puis me maine en la taverne
Et , par le breton bretonnant ,
Après boire , non aultrement ;
C'est la coustume de la ville.
MiGNOTTE.
Chascun de vous tost si s'abille
Ainsi comme il appartient :
Car, mes enfans, il vous convient
12 Morali'té des Enfans
Estre menez chez Instruction,
A celle fin que nous soyon
Trestous joyeulx de vostre faict.
Venez et allons de bon hayt
A Instruction, que je voy.
Pause.
Monseigneur, entendez à moy ,
Se vous voulez gaigner argent.
Instruction.
Ouy certes , diligentement ;
Je ne demande que monnoye.
MiGNOTTE.
Mon mary vers vous m[e] envoyé
Avec mes enfans que voicy.
Luy et moy nous donnons soucy
Comment ilz aprendront science
Et mestier par expérience ,
Dont nous sommes tous conseillez ,
El, par ma foy, si vous voulez
Leur monstrer mestier ou gramoire,
Nous vous donrons si bon salaii'c
Que debvrez estre bien contens.
Nous n'avons pas rentes si grans
Dont après nous ilz puissent vivre ;
Aprenés-lcur trestout ce livre
Que vous tenez dans vostre main.
Instruction.
Je crois qu'il n'est pas corps humain
Qui le pust sçavoir ne apprendre,
(Car), certes, trop fort est à comprendre ,
Car il contient tous les mestiers.
Je leur apreudray voulcntiers
DE Mauntenant. i3
Partie de ce que je sçay,
S'ilz veullent sçavoir l'a, b, c,
Ou le psaultier ou le Donnct,
Les enseignements Cathonnet,
Les acteurs Boece et Thobie,
Logique et poeterie ,
Le di-oit civil ou canonicque,
Ou aultre mestier mécanicque ,
Comme masson ou charpentier ,
Couvreur , ou boursier , ou gantier ,
Orfèvre , tondeur , tavernier ,
Ou boulengier , ou savetier ,
Qui au commun a bon mestier ,
Et d'aultre part comme musique ,
Géométrie, rhétorique,
Se mestier est, théologie.
Médecine , astrologie ,
Qui en vouldra il choisira ;
Prennent celluy qui leur plaira ;
Je leur apprendray loyaument.
MiGNOTTE.
S'ilz peuvent sçavoir clerement
Toutes sciences et mesliers ,
Je vous payasse voulentiers
De vostre peine bon salaire.
Instruction.
Las , comment se pourroil-il faire
Comme tant estudier peussent
Que tous les mestiers sceussent
Tous les di'oictz et toutes sciences?
Nous voyons par expériences
Cil qu'en plusieurs mestiers s'affiche
A grant peine n'est-il riche. •
i4 Moralité des Enfans
Qui a pluribus intentus
Major est a singida sensus.
Ce proverbe si est commun :
Se chascun en sçavoit bien ung ,
Il luy debvroit assez suffire.
Quel mestier voulez vous eslire ?
Dictes le moy pour abréger,
MïGNOTTE.
Nous ne voulons que plus legier
Mestier, qui ne coustera guiere,
S'ilz povyent vivre sans rien faire,
Je Taymeroys encores mieulx.
Instruction.
Assez en trouve l'en d'itieulx
Qui veullent vivre sans rien faire
Et la science contrefaire.
Qui est escript en Genesis ,
Qui dit qu'à la sueur du vis
Chascun si gagnera son pain.
Telz gens debvroient mourir de fain ;
L'escripture ainsi le met ;
Qui non lahorat non manducet.
Mourir de fain doibt endurer
Qui pour vivre ne vcult ouvrer ;
L'escripture si le devise.
MiGNOTTE.
Faicles en ung prélat d'église,
L'aultre juge ou advocat,
Dont puissons avoir grand estât,
Grant honneur et grans richesses.
In struction.
Telz seigneuries et haultesses
DE Maintenant. i5
Ou n'a pas si legiereinent.
Il convient et premièrement
En mainte guyse travailler,
Guères dormir ne sommeiller,
Coucher tard et lever matin,
Et savoir bien parler latin ,
Avoir industrie et science ,
Et qui n'a bonne conscience
Apres ensuyt le damnement.
MiGNOTTE.
Nous voulissons tant seuUement
Que ilz apprissent bien à lire
Et dedans tous livres escripre
Et à parler grec et latin,
Et tout dedans lundy matin ,
Et vous en aurez bon salaire.
Instruction.
M'amye, il ne se peult faire
Qu'ilz fussent en si peu de temps ;
A grant peine dedans dix ans
En comprendront ung bien à point.
MiGNOTTE.
Quoy qu'il soit , nous ne voulons point
Qu'ils soyent batus, car ils sont tendres.
Instruction.
J'en ay bien veu battre de meindres;
L'on doibt jeunes gens chastier.
Mais, dictes-moy de quel mestier
Si fut leur père en son temps.
Dont a nourris ses beaulx. enfans
Et jusques cy gaigné sa vie.
i6 Moralité des Enfans
MiGNOTTE.
Puis que voulez que je le die ,
Il s'est vescu de boulanger.
Instruction.
C'est ung bon mestier pour gaigner
Et décent à vie humaine ;
La science n'est pas villaine.
Vos enfans y povez bien mettre.
Ils apprendront bien ceste lettre
Ou aultre mestier pour bien vivre ;
Bon faict ses parens ensuyvre ;
Besoing n'est point d'aultre escolle,
Puis que vous en estes si folle ;
Certes, m'amye, vous les gastez
De leur bailler ainsi pastez ;
C'est une maulvaise viande,
Nonobstant qu'elle soit friande.
Vous ne voulez qu'ilz soient battus.
Aussi ne sont-ilz pas vestus
En manière d'estudians;
Hz semblent mieulx à deux frians ;
Leur habit n'est pas convenant.
MiGNOTTE.
C'est la façon de maintenant ;
L'on vest ainsi les escolliers.
Instruction.
De quoy servent tant de pilliers
A leurs robes à si grans manches ,
Tant jours ouvriers que dimenches ,
Ces grans bonnetz et ces chapeaulx ?
MiGNOTTE.
Ils en sont jolys et plus beaulx ,
DE Maintenant.
Et si en sont plus chauldement.
Instruction,
Vous l'entendez bien meschamment ;
Ce n'est point l'habit qu'il leur fault.
Ung jeune enfant est trop plus chault
Que n'est une vieille personne,
Et pour cela sagesse est bonne
Qu'il ne les fault pas trop couvrir,
Car on les feroit devenir
Frilleux et melencolieux,
Aulcuns dicnt qu'il vauldroit mieulx
Qu'ilz allassent nues les testes.
Mais sottes gens comme vous estes
Les gastent par telle mignotise.
MiGNOTTE.
Et que voulez-vous ! c'est la guyse
Des bons enfans de Maintenant.
Instruction.
Le nom est assez consentant,
Et le point avecques la note.
Mais puisque Maintenant et Mignotte
Habillent ainsi leurs enfans,
Hz sont vestuz comme gallans
Quand ilz les mettent à l'escolle.
M'amye, vous estes trop folle
Et les perdez maulvaisement :
Car on voit advenir souvent
Qu'enfans tenus chers en jeunesse
Ne viennent pas à grant prouesse,
Etceulx qui prennent vaine gloire
A la fin sçaui'ontle contraire;
Car ilz auront la froide joye.
i8 Moralité des Enfaiss
C'est raison que Dieu y pourvoye ,
Pour ce qu'ilz ont toute leur cure
En aultre que au Creatour.
MiGNOTTE.
Gouvernez-les à vostre tour ;
Je n'en sçauroys plus arguer.
Instruction.
Mais, cnfans, il vous fault muer
Ceste mignotise de vivre,
Se voulez ma doctrine suyvre ;
Mais premier descouvrez vos testes
Affin que soyez plus honnestes
Selon les escolliers nouveaulx ,
Et laissez tous ces grands chapeaux ,
Et prenez aultres vesteraens.
Adonc la femme s'en retourne et s'en va i son mary.
Maintenant.
Mignotte , dictes-moy comment
Sont doctrinez noz deux enfans.
Mignotte.
Hz seront très bien , je m'en vants,
Au moins se dit Instruction
Qui en a prins commission
De les faire deux grans seigneurs.
Instruction.
Ha , dea , vous n'estes pas taigneux ,
Vous avez assez belles testes.
Se voz habits fussent honnestes
Et eussiez bonne voulenté,
Je vous aprinse à planté
De science et de doctrine ;
Et n'y a pièce en vostre ligne
DE Maintenant. 19
Qui de vous ne fust honnoray.
Si avez beaucoup demouray,
Mais peult estre n'en povez mais;
Il vous vault mieulx tart que jamais.
N'attendez pas que soyez vieulx;
Seroit follye , se m'aist dieux,
Au propos de Catlion le saige
Ce qui s'ensuyt en brief langaige :
Multorum cum facta senes et dicta recenses
Fac tibi succiirrant jiwenisque feceris ipse.
Quant tu seras en ta vieillesse
Et racompteras ta prouesse
Et les beaulx faicts de plusieurs gens ,
Fais dès maintenant que les tiens
Te puissent alors secourir,
Et de ce te puisses servir
Que aprins auras en ton temps.
Pour ce je vous dis, mes enfans,
Fauldra que soyez chastiez ;
Se bons escoliers vouliez
Estre, venez à Discipline
Humblement, la teste encline,
Se voulez avoir loz et pris.
Fin ET, premier enfant de Maintenant.
Sire , nous n'avons point appris
D'estre en tel subjection.
Nous n'avons point intention
D'estre long-temps à vos escolles.
De quoy servent telles paroles?
Nous ne voulons point estre clercs.
M AL D U ICT, second enfant de Maintenant.
Vous nous parlez à motz couverts;
Ce n'est pas ce que demando"'-
30 Moralité des E>fa>s
A Dieu, Sire, vous commaudons ;
NoiL> eu sçavoas trop la movtie.
1>STRUCT10S.
Mes enfam, j'ay de voas pitié :
Lue foys vous repentirez ,
LTieure et le joiu: mauldirez
Qu'à moy ne vuuJistes entendre ,
Science ne meslier apprendre.
Je le vous dy , et m'en descbarge.
FlKET.
Il noas fauJt voiler au plus large,
\ous nous tenez trop fort en serre.
Viens tost, allousP-noas] eu grant erre
Il est assez temps et saysou ;
Car nous avoas sens et ravson
De nous gouverner aultrement.
Je ne vueil plus de chastiment ;
C'est à ses petits jouvenceaulx.
Malduict.
J'aymeroys aiieulv garder veaulx.
Par le sacrement de la messe ,
Je ne feray plus cy de presse ,
Ne serviray père ne mère.
Qu'est-il de faire ?
F 1:5 ET.
Par saiact père ,
Je sçay bien , se tu me veuL\ croire
Une chose moolt bien notoire ,
Comme noiis nous en chevirons :
Devant mon père nous yroos
Et compterons tout uostre cas.
DE Maintenant. 21
M A LD Lie T.
Or allons, et ne faillons pas;
J'en ay graut désir et couraige.
Le Fol.
Mieulx vault cstre aux champs qu'en caige.
Instruction les eust battus.
Rien eussent esté malostrus
D'estre suhjectz à celjon homme.
Certes, je m'esmerveille comme
Marotte a si bonne teste;
Il n'y a si petite beste
Qu'elle ne saiche par nature,
Et sentiroit une friture
D'icy jusques aux Augustins ,
Ktje suis de ses galopins;
J'ay aprins jusques à tout oublie.
Excepté l'art de leschcrie
El de prendre mon advantaige.
FiNET.
Père, Dieu vous gard.
Maintenant.
Que es saige !
Que viens-tu querre, mon enfant?
Mais, or me dy, où as-tu tant
Apprins de biens comme tu monstres?
Deusses-tu pas , quant tu m'encontres,
Mettre la main au chapperon ?
F IN ET.
Par mon serment, mon père, non ;
C'est aux dames et aux seigneurs,
Et nous sommes enfans mineurs
22 Moralité des Enfans
Qui guères ne sçavons de bien.
Maintenant.
Ha, dea, vrayment je le croybien;
Cy n'y a point de discrétion.
Esse tout quant que Instruction
Vous a aprins le temps passé ?
Malduict.
J'en suis desja trestout lassé;
Il ne nous faict que rabrouer;
Nous ne voulons plus demeurer
N'avecques luy , n'avecques vous ;
Pardonnez-nous, quant est à nous ;
Nous ne vous seiTirons jamais.
Maintenant.
Me servirez-vous de telz metz ,
Quant je vous ay, soir et matin,
Toujours mis la pain en la main ,
Vestuz , nourris si chèrement ?
FiNET.
Nous sommes deslionnestement ,
Mon père, en cestuy estât.
Et pour tant, sans plus dedesbat,
Querez-nous au moins vestemeut,
Et laissons ses enseignemens ;
Nous sommes la moytié trop saiges.
Maintenant.
Vous ne voulez que faulx usaiges ;
Je Taperçoy bien maintenant.
N'avez-vous pas habillement
Pour vostre estât et le mien ?
Je ne voy si homme de bien
DE Maintenant. 23
Qui n'en deust estre bien content.
Malduict.
Il n'est ne bel ne compétent ;
Habillez-nous, car c'est rayson,
Com enfans de bonne mayson.
Ung chascuu yroit murmurant ,
Se les enfants de Maintenant
Et de Mignotte descendus
N'estoyent jolys et bien vestus,
A Testât qu'il nous fault mener.
Rien n'en fault nous en sermonner ,
Car certes nous [n']en avons cure.
FiNET.
De tel habit ce n'est qu'ordure ;
Cai' aux enfans de Maintenant
Il convient faire le galant
Qui veult parvenir à grant bien.
Malduict.
Par Nostre Dame , je sçay bien
Se vous ne pensez aultrement
De nous quérir habillement
De propre façon et nouvelle ,
Vueille dyable ou Kyrielle,
J'en aurai, certes, dont il vienne ;
Car c'est la coustume ancienne,
Jamais ne me vient à plaisii-.
Maintenant.
Au monde on ne peult choisir
Enfans plus pervers et iniques.
FiNET.
Sainct sang bien , quelz mirelificques !
24 Moralité des Enfans
Mais que [nous] valent tant de mines ?
Voulez-vous que mangeons racines
Et que vivons ainsi qu'hermiles.
Maintenant.
Vous jouez à double et quittes.
Vray dieu, qu'avez-vous en pensées?
M ALDUIGT.
Il nous fault robes coulourées ,
Pourpoinctz faictz parmy le corps,
Chauses tenans par bons accors.
Et puis chappeaulx de aignelin.
Maintenant.
Voii'e, mais quelle sera la fin ?
Rentes n'avons pas pour ce faire.
Certes, se vous vouloys complaire.
Je deviendroys le plus povre homme
Qui soit d'icy jusques à Romme.
Je vous pry que vous [vous] taysez.
FiNET
Mon père, or tostvous appaisez.
Querez-nous ce que demandons,
Ou je croy que nous [nous] mettrons
A l'aventure, pert ou gaigne,
D'aller à Gand ou en Espagne ,
Dont vous ne serez ja haytté.
Malduict.
Père, plus n'en soit caquette,
Je vous pry , pour le plus lionncste.
Maintenant.
Or ça , donc , à voslre requeste
Et tfffin que pis ne faciès,
DE Maintenant. 25
Je ne finiray, ce sachez,
Jusques à ce que serez en point.
Tenez cy chascun un g pourpoint
Et mettez jus ceste despouille.
FiNET.
J'ay le corps mieulx faict qu'ung andouille.
Que dis-tu ? suis-je bien en point ?
Et , par mon ame , je suis joint
Par le corps com une pucelle ,
Et trestout le corps me sautelle
D'estre ainsi court habillé.
Ma LD Lie T.
Je suis tout gay et esveillé ;
Venez dancer avec moy , jfrère.
FiNET.
Il n est pas temps ; or ça, mon père,
Avons-nous robes et chapperons ?
Maintenant.
Ouy, dea.
Malduict.
Doncques nous dancerons
Souvent à la nouvelle guyse.
C'est tout proprement la devise
Que portent ces gentilz galoys.
Finet.
Playder [il] nous fault pour la croix ,
Caries enfans de Maintenant
Ne se pourroyent passer d'argent.
Entens-tu bien que je vueil dire?
Ceste glose ne nous peult nuire
Pour bien aller à l'avantaige.
26 Moralité des Enfans
Malduict.
Je l'entens si bien que c'est raige;
En parlés ainsi com le saige.
Faictes à chascun son partage,
Pèie, nous en voulons aller.
Maintenant, en leur baillant de
l'argent.
Tenez-cy. Certes, je vous jure
Que me mettrez en povreté.
Et demeure fort endetté
Pour soustenir tout vostre faict.
FiNET.
Nous ne vous mènerons plus de plaict.'
A Dieu soyez.
Maintenant.
Adieu.
Malduict.
Adieu.
FiNET.
De quel mestier ne de quel jeu ,
Dy-moy, nous pourrons-nous chevir?
On ne prendroit point pour servir
Telz escuiers comme nous sommes.
Malduict.
Nous sommes ja presque tous hommes,
Dyable nous feroit bien servir.
J'aymeroys trop mieulx à mourir.
Par mon serment, que prendre peine ;
J'ay de l'argent pour la sepmaine,
Voyre plus que n'en despendrons
De cest an. Mais, se nous trouvons
DE Maintenant. 37
Quelque seigneur de grand renom,
Ou ung conte, ou ung baron.
Où eussion quelque advantaige ,
Je croy que ferions que saige
De nous tenir en son service.
Le Fol.
Ils font comment fait l'escrevice,
Qui chemine à reculons.
Je trouvay lundi deux hérons
Qui vindrcnt pour me assaillir ;
Marotte me vint secourir;
Bien si porta et vaillamment.
Mais les enfans de Maintenant,
" Faictis et choisis à la main ,
Sont en ce pays, j'en suis certain.
L'eslite y est et le chois.
S'ilz veulent servir, ouy dea troys ,
Marotte les met à l'office.
Fine T.
Je suis faictis et bien propice
Pour estre rais en lieu de bien.
Or entens à moy, vien ça, vien.
Je voy là une grant merveille.
Malduict.
Allons près, je le te conseille ;
Me seinble d'une sage femme.
Finet.
J'ay trop grant peur qu'el me difTame,
Se je m'aproche de trop près.
Malduict, en frappant son frère.
Je suis content d'aller auprès.
28 Moralité des En fans
FiNET.
Dieu te met en malle sepmaine,
En mal an et en malle estraine ,
Comme rudement tu me boutes.
Malduict.
Mais toy, tu me boutles de couttes
Si très fort que c'est grant merveille.
FlNET.
Certes, vecy que je conseille ;
Demandons icy qui el est.
Malduict.
C'est ti'ès bien dit. Puisqu'il vousplaist,
Dame, dictes-nous vostre nom.
Discipline.
Discipline m'appelle-on,
Je suis au siège de justice.
Fi NET.
Voulentiers vous ferons service
Se il est chose qui vous playse,
Mais que vous nous tenez bien ayse,
Et aussi de nous commander.
Discipline.
Je ne vous vueil huy demander ,
Mes amys, mal ne villennie.
Mais enfin que brief je vous dye,
Qui me veult servir bonnement
Doibt tenir mon enseignement
Et m'avoir aussi cher que i'œil.
Malduict.
Dame, cela trop bien je vueil.
DE Maintenant. 29
Mais dictes nous premièrement
De quoy vous sert cet instrument
Que vous tenez en vostre main.
Discipline.
Il me sert ; car tout homs humain
Qui veult venir à mon escolle,
Quant de mes ditz ne se recoUe ,
Je les metzà correction
Par bonne castigation ,
Dont puis après peult mieux valoir.
Et pourtant vous devez sçavoir
Que Discipline, à entendre,
Et seulement pour vous apprendi'c
Réception de congnoissance,
Et, affin que ayez espérance,
En avez diffinition ,
Disciplina est receptio
Castigationis in disciplinam.
Pour ce , telle réception ,
Retenez et n'oubliez mye ;
Car qui bien ayme bien chastie ,
Comme souvent vous l'oyez dire.
FiNET.
Par sainct Jehan , je m'en puis rire ;
C'est très maulvais esbatement.
Quant on parle de batement ,
Par ma foy , ce n'est pas ma charge ;
Nous vous lairrons cy bien au large
Se ne nous montrés aultre chose.
Malduict.
Nous faisons cy trop longue pose ,
Ce n'est point bien ce qui nous fault;
3o Moralité des Eisfans
De ces verges il ne nous chault ;
Bien voulons aultre chose querre.
Comment? se fault-il seoir à terre ,
Qui veult vostre sçavoir apprendre ?
Discipline.
Ouy dea , et le grand et le mendre ,
Car c'est signe d'humilité.
Or escoutez l'auctorité
Que nous avons en l'Evangille ;
A chascun croire est facille :
Qui se humiliât exaltabitur^
Celui qui se humiliera
En après exaulsé sera ;
C'est bonne retiibution.
Et puis aultre réception
Fait Boèce , de disciplina
Qui vous monstre trestout cela :
Qui non novit se suhjici
Non nocct se magistri (sic) ;
C'est à dire souverainement :
Celluy qui n'a premièrement
Esté subject , ne se doit mestre
Jamais rcputer ne congnoistre.
Vous debvez cest enseignement
Bien retenir entièrement;
Vous en serez trop plus sciens.
FiNET.
Nous vous mcrcions de voz biens ;
Quant à moy, je suis clerc assez.
Certes , nous sommes ja lassez
De vous cl de vostre doctrine.
Or ça , madame pèlerine,
Il nous convient vuider la place.
DE Maintenant. 3i
Malduict.
Elle faict autelle grimasse
Comme faisoit Instruction.
AJlons , que plus cy ne soyons ;
A Dieu soyez et nous aussi.
Discipline.
Et vous en allez-vous ainsi
Sans apprendre à mon escolle?
Vous avez la pensée folle
Et estes très mal conseillez.
Se ne voulez estre reiglez,
Et corrigez tant qu'estes jeunes.
Il vous viendra tant de fortunes
Que ne les pourrez soustenir,
Parce que ne voulez souffrir
Qu'on vous tienne en bonne doctrine.
Se n'avez voulenté encline
Maintenant de vous adviser,
Jamais ne serez à priser;
C'est commun à toute gent.
FiNET.
Certes , il ne nous fault qu'argent ,
Et, si par voz enseignemens,
Voz raysons et voz argumentz
Vous nous povyez enrichir,
Nous serions prest à vous servir
Très voulentiers par chascun jour.
Discipline.
Vous apprendrez bien sans séjour.
Point ne povez avoir puissance
Bonnement, mais avoir prudence,
Ainsi comme dit Aristote ,
32 Moralité des Enfans
Qui en paroUes nous dénote ,
En Ethique en son premier livre,
Lequel vous debvez bien ensuyvre
Et apprendre et retenir.
FiNET.
Icy ne nous fault plus tenir,
Car je n'entens point ce latin.
Vous estes levée trop matin
Pour prescher la loi de Moyse.
Discipline.
Je ne dy que par courtoysie
Tout cecy, sans vous parforcer ;
Pas ne vous debvez courroucer
Se de vous adviser m'acquitte.
Malduict.
Truc, avant ; ce n'est que redicte
De toute ceste prescherie.
FiNET.
Allons, viens-t'en, je la regnie.
Il nous fault aller trouver mieulx .
MaLDU ICT.
Très bien, de par Dieu , je le veulx ;
Huy ne povous trouver pis.
Le fol.
Le jour que les gg. et les pies
Combatoyent en l^ombardie ,
Marotte, par grant gourmandie,
Mengea bien quinze gasteletz.
Se vous voulez estre varletz,
El(le) vous apprendra grant honneur ;
Elle n'a cure de labeur;
DE Maintenant. 33
Elle vit , sans plus , de sa rente
Ou de son pourchas , que ne mente.
Elle est vaillante preude femme ,
Oncques n'eust honte ne diffame ,
Se n'est du curé de la ville ;
Ung temps je la vis belle fille
Appartenant à gens de bien.
Elle est cousine de Jabien ;
N'est-elle pas de bon lignaige?
Finet, prens la en mariage ;
Certes, tu pourras faire pis.
Jabien.
Où vont ces compaignons gentilz?
Hz sont bien sar le hault verdus.
Vous estes bien enfans perdus
D'aller ainsi à l'adventure.
Qui estes-vous?
Finet.
Et je vous jure
Que sommes enfans de Maintenant.
Jabien.
Que je parle à vous plus avant :
Voulez-vous point sçavoir de bien ?
Malduict.
Comment vous appelle-on?
Jabien.
Jabien,
Le fils de Malle Âdventure ,
Qui long-temps me mist en nature
D'estre maistre de son escolle.
Je vous jure , par sainct Nicolle ,
Que tout par tout j'ay escoUiers ,
Dont m'en vient beaucoup de deniers.
34 Moralité des Enfans
En ce royaulme de toutes pars
Y a tant de maulvais paillars ;
J'en fourniroye bien, pour certain ,
Tant seuUement dedans demain ,
Une douzaine de ma bande ,
Lesquelz je vueil que Ton me pende
Se ne les faictz maistres passez
A jouer à cartes et detz,
En tous les ars de tromperie ,
De finesse et mocquerie.
Celluy n'y a que je le saiche
Bien jouer quant se tient en place
A la romfle et à la chance ,
Aux cartes et au jeu public ,
Au masgaret , aussi au glic ,
En toutes manières de jeux.
Et pourtant cy, entre vous deux.
Mais que vous soyez diligens,
Maistres vous fera[y] suffisans ,
Se vous voulez estudier
Aussi d'en faire ung millier ;
Par tous les lieux où vous serez
A tous vivans vous donnerez ;
Ung coup vous mettra au dessus ;
Gardez ce point que je concluz,
Et ne croyez père ne mère.
FiNET.
Nous vous tiendrons pour nostre père
S'il vous plaist de nous bien apprendre ,
A vous sommes tous prestz d'entendre
Et de bien suyvir voz escollcs.
Jabien.
N'en faictes ja tant de paroUes ;
DE Maintenant. 35
Je vous monslreray vouleutiers.
Malduict.
Nous serons trestous escoliers
S'il plaist à Dieu et nostre maistre.
Jabien.
Jamais vous ne povez mieulx estre
Que vous mettre dessoubz ma main ,
Certes, avant qu'il soit demain,
Je vous feray tous escoUiers
En finesse et tous mestiers ,
Se vous me voulez très bien ouyr.
Malduict.
Vous me faictes tout resjouyr.
Mais or me dictes , je vous prie ,
Que ferons-nous de ce élargie ?
En aurons-nous or et argent?
Jabien.
Ouy bien certes , largement ,
Et respondrez à tous quarrez ,
Et vous prometz que vous n'aurez ,
Pour voz leçons ne vos records ,
Ung seul coup dessus vostre corps.
Mon escolle n'est pas pour batre,
El est seuUement pour esbatre
Et pour jouer les compaignons.
FlNET.
C'est très bien ce que demandons ,
Je m'en vois donc seoir à terre
Mais je vous vouldioys bien enquerre
Se vous demandez grand argent.
36 Moralité des Enfans
Jabien.
Je ne vous demande nient ,
Fors que me vueillez bien entendre
Et mes enseignemens comprendre.
Et , pour premier commencement ,
Vueiî aux enfans de Maintenant
Monstrer une aultre leçon.
Pour commencement de chanson ,
En toute place et tout lieu ,
Vous regnirez le corps de Dieu.
Et tenez coinctes vos personnes ,
Et entretenez les mignonnes.
Soyez aux gens présomptueux
Et vous monstrez bien gracieux
Aux dames pour les acquérir ;
Quant ilz ne vouldi'ont obeyr,
Et vous y voyez vostre bon ,
Prenez-les, veulent-ilz ou non;
Cecy est un cas d'observance.
S'elles se mettent en deffense ,
Pour cela point ne les laissez ,
Car après bien en che virez.
Chascune uuyct faictes grant bruit;
A ce devez prendie (grant) déduit :
Comme servante en bon point
Vous sçavez , bien ne tardez point
Que elle ne soit enlevée ;
C'est chose bien recommandée ,
Et eu fait exprès mention
Le livre de Perdition ,
Qui est si notable docteur ;
Croire debvez vostre acteur.
Faictes toujours contentz et noyscs
DE Maintenant. 3;
Régnier Dieu dehvez, et sainctz,
Pour une espingle et pour moins ;
Et qui vous vouldra corriger
Ne vous tenez point de frapper ;
Et qui vouldra à vous combatre
Pour ung soufflet rendez-en quatre.
Car, se voulez venir à bien ,
Point ne fault estre Jabien ;
Ainsi nous le dit ung chapitre
D'un livre dont tel est le tittre :
Hic liber perditioitis ,
Que doibt sçavoir homo omnis.
Et pour ce , mes beaulx escoliers ,
Soyez fermes et bien entiers
De me porter grant révérence.
Avoir ne debvez pacience
D'aimer le sexe femenin.
Fuyez comme triade venin
Toutes gens de relligion.
Esse vostre intention
De tenir mon enseignement?
Malduict.
Maistre , j'ay ja l'entendement
Ouvert par vostre discipline.
FiNET.
Par le sanc bien , il n'est racine
De finesses que je ne saicbe.
Malduict.
Par la mort bien , tu n'en as tache
Au regard de ce que je sçay .
FiNET.
Par le sanc bieu, je te du-ay,
38 Moralité des Enfans
Pratiquer fault iiostre science.
Malduict.
C'est bien dict , le sang bien , je pense
Que tu ne sccz rien envers moy.
F IN ET.
Ventre bieu , j'argue à toy.
Voix-tu de ces beaulx dctz pcluz ?
Malduict.
Parlons moins et en faisons plus.
Gecte là ; qu'as-tu ?
Finet.
Deux et ars.
Malduict.
Certes tu mens ; c'est embesars ,
Et , voys-tu , voicy deux et quatre.
Jabien.
Vous vous sçavcz très bien esbati'e ,
Vous estes clercs jusques amen.
Passez serez à l'examen
Avant que vous partez d'icy.
Finet.
De tous clercs du monde dy fy ;
Je respons à leurs questions
J AB1EN.
Or ça, faulses pétitions
Dessus le genre fcmenin.
Malduict.
Par le coi-ps bieu, c'est le latin ;
Mettre intro et non foras.
DE Maintenant. Zq
Hodie, semper, hery, cras,
Olim, tune, nunc, semper^ sero.
FiNET.
Mane, modo, diluculo.
Or me respons : da niimeri
Ut ter, quater, da negandi
Ut non.
Fontde femenin les pratiques ;
Car trestous les menus articles
Ne peust sans le masculin :
Car luy avec le femenin
Conjointes avecques le commun
Qui ne se doibt entendre qu'ung.
Nonne dicit sacra pagina :
Erunt duo in carne una.
Ainsi veult estre décliné.
Jabien.
C'est très haultement latine ;
Vous estes assez suffisans
Et eussiez vous esté dix ans
Aux grans estudes à Paris.
Finet.
Quant à moy, je suis bien apris ;
Vous me povez bien passer maistre.
Malduict.
Et moy, car je le puis bien estre.
J'ay très gi'ant engin et memoyre ;
11 n'y a livre ne hystoire
Que n'aye veu de malle doctrine ;
Jamais ne vueil de discipline ;
Mais, se aulcun me disoit injure,
Je regnye bieu à l'adventure
4o Moralité des Enfans
Que pour ung mot j'en diray cent
Et luy bailleroy, je m'en vent,
Incontinent sur le visaige.
Jabien.
C'est dit d'ung escolier bien saige,
Et bien parlé notablement,
Bien résolu en argument ;
Maistre vous serez à ceste heure.
FiNET.
Il ne fault pas que je demeure ,
Maistre, car j'en sçay bien autant.
Jabien.
Or ça donc, tirez-vous avant.
Puisqu'avez tant estudié,
Vous porterez quotidie
Chascun au costé ces deux dagues :
Car ce sont bien notables bagues
Pour congnoistre les bons enfans
Qui portent armes et bombans,
Escolliers de malle doctrine.
Chascun de vous est assez digne
Que maistres soyez appeliez.
Gardez que prestz tousjours soyez
De praticquer vostre science
Et en monstrez l'expérience ;
Gardez que jamais n'amendez.
Ou nom de cartes ou de detz ,
Soyez maistres ; enfants Jabien ,
En mal prouffit allez; amen.
Et tousjours me portez honneur.
Malduict.
Voire comme à nostre tuteur,
DE Maintenant. 4*
Car il ne fault doubler en rien
Que ne soye enfans Jabien,
Com les enfans de Maintenant.
Jabien.
Escoutez, enfans, il convient
Que demeurez avec ma fille.
C'est la plus belle de la ville
Et de ce monde, je vous jure.
FiNET.
Je ne la congnoys.
Jabien.
C'est Luxure ;
Mais je ne m^en esbabis pas.
FiNET.
Par mon serment, c'est nostre cas ;
On ne peult mieulx au monde dire.
Or que nous la voyions, beau sire,
Menez nous y incontinent.
Vivre nous fault joyeusement
Tandis que ce bon temps nous dure.
Malduict.
Je verroys voulentiers Luxure:
Car c'est tout ce que je demande.
Jabien.
Se voulez estre de sa bende.
Vous ne povez au monde mieulx ;
Car il n'est rien dessoubz les cieulx
Que je congnoisse plus propice
Aux jeunes gens que le service
De Luxure et beau regard.
42 Moralité des Enfans
m alduict.
Je vous jure qu'il est bien tard,
Tant ay double que ne la voye ;
Jabien, mettez-nous en la voye
Et au lieu là où elle demeure.
Jabien.
Très voulentiers, et tout en l'heure
La feray devers vous venir.
FiNET.
Avant donc, gardez d'y faillir.
Jabien.
Or ça, Luxure, vien avant,
Car les enfans de Maintenant
Veulent avoir ta compaignie.
Luxure.
Veez me cy, coincte et jolye.
Gracieuse et godinette.
Fin et.
Je vous prometz que bien me haitte
Vostre maintien, ma chère dame ;
Je ne vy meshuy, sur mon ame.
Rien qui me fust plus aggreable.
Jabien.
Vrayement, elle est dame notable.
Si vous convient en elle deduyre.
Jamais nul ne vous pourra nuyre
Tant que serez avecques elle.
Luxure.
Ma condition est telle
Que ne demande que soûlas ,
DE Maintenant. 43
Et me fault mener bras à bras
Tout ainsi comme mariée.
Malduict.
Prenez que soyez Tespousée ;
Or dançons d'ung accord tous quatre.
Jabien.
C'est bien dit, il nous fault esbatre
Et se donner tousjours (du) bon temps.
Avant, qui sont les mieulx chantans ?
Qui commencera de vous troys ?
Luxure.
Avant, avant ; le plus courtoys
Doibt commencer sa chansonnette.
Finet.
Je diray donc, puisqu'il vous haitte
AdoDc ilz chantent tous ensemble en dançanl.
Au joly bouquet croist la violette.
Finet.
N'est-ce pas doulcement chanté ?
Malduict.
Certes, tu es trop fort hasté ;
Tu n'y says non plus q'ung dodin,
Estrille, faucille, bourdin
Ou la mignonne tricotie.
Adonc ilz chantent tous ensemble avecques le Fol .
Le Fol, enchantant.
Se Robine si fust au boys,
Je l'en eusse tost emmenée.
Vray est qu'en la ville aux dames
Il n'y demeure que deux femmes
Qui foiurnissent toute la ville.
44 Moralité des Enfans
Marotte est plus subtille
Et de plus grande entreprise ;
Elle faict bien une chemise
A mettre deulx culz tous ensemble,
Il n'y a point qui la ressemble
En ceste ville, ne au pays.
Se voulez , sans aulcun devis,
Elle sera maistresse.
Saincte sang bien, comment tu vesse ;
liOng temps a la vesse couvée.
Le jour que Marotte fut née ,
Elle eut ung grant advantaige :
El estoit dès lors aussi saige
Que sont les escoliers Jabien ;
Je luy ay aprins tout le bien
Dont a la teste affolée.
Luxure.
Vecy une belle assemiblée,
Doulce, plaisante et amoureuse.
Moy, qui suis la fille d'Oyseuse,
Debvez avoir et cher tenir,
Quant me povez entretenir
Du tout à vostre voulenté ;
Mais il fault argent à planté
Pourmieulx soustenir mon estât.
Par ma foy, tout iroit de plat
Qui n'auroit argent et cliquaille ;
Trestout ne vauldroit une maille ,
Car je suis de telle nature.
FiNET.
Ne vous chaille, dame Luxure ;
Nous aurons or et argent assez.
DE Maintenant. 45
Jabien.
Hz sont pieça maistres passez
Par moy en tous jeux et finesses
Et sont en fleurs de leurs jeunesses;
De "VOUS se doivent tenir près.
Luxure.
Çà , il nous fault jouer aux dez ,
Ou à quelque autre hasart ;
Car c'est ma science et mon art
Dont fault que soye soustenue ;
Les jeux que j'aime soubz la nue,
Ce sont les jeux d'oysiveté.
FiNET.
Il n'est nul en ceste cité
Que je craigne , tant soit subtil ,
De bien jouer à mon péril,
Et m'en laisse hardiment faire.
Malduict.
Devisez lequel vous fault plaire ,
Le glic ou le franc de carreau.
Jabien.
Le glic est ung jeu moult très beau
Et à gallans trop plus honneste.
Luxure.
Quant à moy, je suis toute preste.
Ça , les cartes , mon beau seigneur ;
La pire donne au meilleur,
Quans grans blans pour une foys ;
Pour les roynes chascune troys ,
Et troys grans blans pour les varletz.
Quatre grans blans y joue , mais
46 Moralité des Enfans
Mettez-y, qui y vouldra prendre.
FiNET.
Doncques , dame, g'y vueil entendre.
Mettez y qui y vouldra prendre.
Luxure.
Or sus doncques, sans plus attendre.
Tout maintenant je vueil bailler.
Levez ; qui estez le dernier ?
Qui dit ?
Finet.
Moy, rien pour le premier.
Malduict.
Ne moy aussi , par sainct Eloy.
Luxure.
J'ay homme donc[qucs], par ma foy,
Et romile tout d'une venue.
Finet.
Sang Lieu , la couleur si me mue ;
Quant est à moy, je le vous quitte.
M al DU IC T.
Tant qu'auray vaillant une picquc ,
Sachez, certes, je le tiendray,
Et l'enuiray ou romfleray
Quoy qu'il en doibve advenir.
Le Fol.
Il s'en pourroit bien repentir,
Mais peult estre sera trop tard.
Ainsi que le chat fist du lard.
Quant il y fust trouve pendu.
On luy coupa auprès du cul
DE Maintenant. 47
La queue, vueil que le sachez.
Luxure.
C'est bien dit , encores mettez
Deux grans blans, de l'aultre le fais.
Malduict.
Voyez les là, si me tais.
Combien est-ce que en avez?
Luxure.
Plus de cinquante.
Malduict.
Or monstrez.
Luxure.
Voyez en là dix et puis troys,
Malduict.
Ha , maulgré bien , à ceste foys
J'en avoyes quarante et huyt.
Le Fol.
Et vecy ung très beau deduyt
Et les scet très bien jobiner
Hz n'auront garde de voiler
Avant que de ses mains il parte.
F IN ET.
Or sus avant , voyla ma carte ,
Je vous pry, laissez-la passer.
Malduict.
Or ça, m'y lairrez-vous passer?
Par ma foy , sire , je les fays.
Finet.
Ouy vrayement .
48 Moralité des En fans
Luxure.
J'ai leglic desroys.
Malduict.
Tout est à elle sans debatre.
Luxure.
Or m'en baillez chascune quatre
Pour le beau glic, sans les honneurs ,
Et se vous voulez , mes seigneurs ,
Tout d'une venue bailler,
Tout de reng les iray coucher
Affin que ayez moins de peine.
Malduict.
C'est raison ; mais de la sepmaine
N'y sera faict gaing ne pertes.
Je vous dy, au moins à ces cartes,
Velà neuf grans blans que jedoy.
Fin ET.
Veez en là autant pour moy,
Et jouons au franc de carreau ,
Car c'est ung jeu qui moult est beau ,
Et nul tromper si n'y sçaura ,
Et Jabien des coups jugera.
Vous getterez à l'adventure.
Luxure.
Pour combien?
Finet.
Pour une ceinture ;
A qui l'aura, de troys escus.
Luxure.
Argent contant , n'en parlez plus.
DE Maintenant. 49
Mettez au jeu , c'est le plus beau.
Malduigt.
Or sus, gette.
FiNET.
Mais toy?
Malduigt.
Attendez
Je croy que je Tauray, Seigneur.
Velà, sus, gettez sans débat.
Je regny bieu, c'est bel estât;
Je croy que je l'auray gaigué.
FiNET.
Va, qu'en malheur soyes-tu coigné
Et entré en malle sepmaine.
Luxure.
Je metz deux escus à l'estraine ;
Or sus, chascun couche d'autant.
Malduigt.
J'ay encor vingt escus vaillant;
Avant, compaings ; argent me fault.
Finet.
Plus que de paiUe ne m'en chault
D'or ne d'argent; or jouons, dame.
Luxure.
Vêla partout , et , sur mon ame ,
Il est tout franc, la gaigne est mienne.
Il ne peult que bien ne me vienne ;
De meshuy je ne crains personne.
Malduigt.
Et, pour Dieu , homme mot ne sonne ,
T. III. 4
5o Moralité des Enfans
Par le ventre bien , je vous jure,
Qui ne se met à Tadvanture
Jamais nul jour ne sera riche.
Jabien.
Il est vray ; jamais homme chiche
Et qui se tient tousjours couart
Ne pourroit avoir ung hazart ;
Tousjours est meschant et piteux.
Luxure.
Et cuydez-vous que malheureux
Osasl ung tel jeu entreprendre ?
Il se souffreroit plustost pendi'c;
S'appartient à gentilz galans.
Or, sus , or, vous faictes vaillans ,
Vêla vingt escus d'une cousche.
Finet.
Je n'en fais compte d'une mouschc ;
Vé les là, certes, tous contans.
Malduict.
Et n'y seray-je pas à temps,
Maulgré en ayt sainct Ypolite.
Finet.
Vêla gettay.
Malduict.
Je vous dépite.
Luxure.
Maistre, si vous l'avez perdu.
Malduict.
Je soye par le col pendu
Se j'ay plus vaillant une maille.
DE Maintenant. 5i
FiNET
Or entens et [si] ne te chaille ;
J'ay affaire encore mon coup.
M ALDUICT.
Haro , j'ay esté icy trop,
Le dyable s'en peult resjouyr.
FiNET,
On me puisse vif enfouir
Se n'ay perdu ce que j'avoye ;
Je n'ay plus argent ne monnoye;
Je suis bien de malle heure né ;
Mauldict, malheureux fortuné ,
D'avoir perdu tout mon argent.
Jabien.
Ung compaings si bel et si gent ,
Comme tu es , ne se doibt plaindre.
N'as-tu pas assez de quoy rendre
Trestout l'argent au compagnon ?
Luxure.
Robbe prendi-ay et chapperon,
Compaings, pour le prix qu'il vault.
Jamais ilz ne vous confondront.
Vous ne faictes que commencer.
Malduigt.
Jamais ne me vueil advancer
De plus jouer jour de ma vie.
Je voy bien que j'ay faict folye ,
Dont doibs avoir pugnition.
Se j'eusse creu Instruction ,
Je ne fusse pas en ce point.
Trop mallement le cueur me point ;
52 Moralité des Enfans
Je m'en repens et mauldis l'heure.
Jabien.
Enfans , laisserez-vous Luxure
Et teste belle compaignie?
Malduict.
J'ay deshonnoré ma lignée
Pour elle. Que dira mon père?
Très glorieuse Vierge mère ,
Adressez-moy à Discipline.
Jabien.
Et veulx-tu laisser ma doctrine ?
Que fais-tu? Es-tu hors du sens?
M ALDUICT.
Je te reny, et m'en repens
De tous lesmaulx du temps passé ;
Car j'ay faulsement trespasse
De Dieu le sainct commandement.
Se Discipline m'en repreut ,
Je seray men tenu à elle.
FiNET.
Jouons au jeu de la merelle;
Je suis las du franc du carreau.
Jabien.
C'est bien dit ; le jeu du mereau
Est bien commun; si est la chance.
Luxure.
C'est l'ung des beaulx jculx de France ,
A quoy il me plaist mieulx jouer.
Fin et.
Avant donc.
DE Maintenant. 53
Luxure.
Sus, mon escuyer,
Mettez en jeu ce chapperon.
FlNET.
Picque, picque de l'esperon.
Or sus , jouez sans plus de plait.
Luxure.
Nous ne faisons nen qui ne met ,
Car c'est du jeu le premier point.
FiNET.
Je vueil jouer jusqu'au pourpoint
De cy, qui va pour deux escus.
Luxure.
Ce chapperon.
FiNET.
Voyre sans plus ,
Ne souffist-il pas , belle dame?
Luxure.
Vêla pour le dé ; par mon âme,
J'ay nuyct.
FlNET.
Par sainct Jehan , et moy neuf.
Luxure.
De ce ne donne pas ung œuf;
Jouez; vous avez cinq et quatre.
FiNET.
Tout justement, sans plus debatre,
Qui valent autant comme neuf.
Luxure.
Et de sept.
54 Moralité des Enfans
FiNET.
Vecy pour empreuf
Le chapperon deulx esciis franc;
Tousjours en jouant on apprent.
Luxure.
Croq , qu'esse que coucher voulez ?
FiNET.
La robe.
Luxure.
Avant , or couchez ;
Je metz troy escus à Tencontre.
FiNET.
J'ay huyct.
Luxure.
Et , par ta foy, rencontre.
Qu'en dictes-vous, et j'en ay Iroys?
FiNET.
Le prendray-je ?
Luxure.
Non, j'ay le poix ;
Je retiens la robe pour moy.
FiNET.
Dame, qu'en despit de l'arroy,
Il m'est meschamment advenu !
Mon chapperon et ung escu
Metz à rencontre, pcrt ou gaignc.
Luxure.
C'est une très maulvaise fraigne
De mettre troys escus en voye.
Or sus , avant , Dieu nous pourvoye ;
DE Maintenant. 55
Ma chance va de dix à quatre.
F INET.
Je te pry, metz pour nous esbatre.
Luxure.
Dix et puis quatre ; tout est mien.
Compaignon , y a-il plus rien ?
Fournissez-moy devant la main.
FiNET.
Haro , le grant Dieu souverain
En ayt aujourd'huy maie feste.
Tout maintenant il ne me reste
Qu'ung escu avecques ma dague.
Mais il convient que je desbague
Trestout pour avoir plus tost faict.
Luxure.
Avant , joue.
Finet.
Je suis refFaict ,
S'il ne me vient à ceste heure eur.
Luxure.
Dea, compaignon, n'ayez j a peur.
Pause.
J A B I E N, en admenant Finet avec Luxure
devant Honte.
Dieu gard, Honte , qui vous doint joie ,
Santé et planté de monnoye.
Sçavez-vous que je vous vueii dire?
Honte.
Non; qui a-il, beau sire?
Sçavez-vous chose de nouveau?
5(i Moralité des Enfans
Jabien.
Guy.
Honte.
Et quoy, dea?
Jabien.
Ung jouyenceau ,
Qui demeure avec Luxure ,
De di'oict est vostre, par droicture,
Car je l'ay si bien introduict
Qu'il n'a garde d'estre duict
Que jamais se puisse retraire ;
Du pis a faict qu'il a peu faire.
Il est desja mis en tel point
Qu'il a perdu jusques au pourpoint
Or, argent, cbapperon et cotte.
Honte.
Meshuy n'ouy si bonne note.
Par moy sera tantost sifflé.
FiNET.
Maintenant suis tout escoufflé ,
Je m'en puis bien apercevoir.
Honte.
Sainct Mor, compaings , vous dictes voir.
Pourtant je metz la main à vous ,
Venez-vous en avecques nous ,
Luxure, tost prenez de là.
FiNET.
Haro, bonnes gens, qu'esse là?
Jo ne vis oncq plus layde beste.
Plus vile ne plus deshonneste;
Las , Luxure, confortez-moy.
DE Maintenant. 5;
Luxure.
Tousjours seray avecq[ues] toy ;
Ainsi ne te laisseray pas.
Jabien.
11 vous convient venir le pas
Au gibet de Perdition.
Jamais n'aurez remission,
Car ce seroit contre nature.
Honte.
Ainsi dit la saincte escripture :
Ea mensura qua mensi fueritas
Remittitur i'obi's.
Tu as bien cause d'estre triste ,
Car Marc si dit, l'evangeliste :
Selon que chascun faict aura
Par droict rémunéré sera.
Ainsi que raison si le veult,
Chascune vieille son mal deult.
On peult assez crier et braire ,
Justice est toute contraire
Aux maulvais, com il est escript
Ou psaultier, où David le dit :
Non resurgant impii in judicio
Neque peccatores in concilio justoruni.
C'est à vous, maistre Âliborum,
Qu'il parle, entendez-vous bien ?
Vous estes des enfans Jabien
Qui me pourvoit de fines gens.
FiNET.
Las ! Luxure, je me rens.
Vous ne tenez plus de moy compte.
58 Moralité des Enfans
Luxure.
Vous estes ja livré à Honte,
Qui ne peult de vous départir.
FiNET.
D'elle ne me sçauroys partir,
Car je suisà elle subjecte.
Honte.
Ça , il convient que je te mette,
Compaings, à garder ma maison.
Lyé seras , car c'est raison,
Jusques à tant que me plaira.
Luxure avecq toy sera,
Qui me rendra de toy bon compte.
FlNET.
Hélas ! laissez-moy aller. Honte ;
Je suis diffamé à jamais.
Honte.
Tu n'as pas du tout rendu compte.
FlNET.
Hélas ! laissez-moy aller, Honte.
Honte.
Tu ne me dis chose qui monte ;
C'est par toy, car je n'en puis mais.
Finet .
Hélas ! laissez-moy aller. Honte ;
Je suis diffamé à jamais.
Honte .
N'est-il pas vray, comme tu sçays ,
Qu'il fault exercer mon office ?
DE Maintenant. 69
Comment as-tu esté si nice
D'avoir ainsi perdu le temps ?
Et à aultres je ne m'atens
Qu'à gens oyseux et hasardeux ,
A bourdeurs, frians et mocqueurs,
A larrons, sorciers et sorcières,
Et à gens de toutes manières,
Qui mainent faulx gouvernement ;
Les ungspugnis appertement,
Les aultres en seps et en gehayne,
Aulcunes foys les auti'es trayne
Publicquement aval la ville,
Et si ay bien ung aultre stille
Pour ces grans vieilles macquerelles :
Je les tourne par mes ruelles
Tout au plus hault du pillory,
Et là dansent le guillery ;
Aultres faictz mettre en l'eschelle,
Aux aultres froisse la cervelle
Ou maine pendre au gibet.
Tousjours Honte la main y met ,
Quelque chose qu'il en advienne.
FiNET.
Puis qu'il fault qu'à ceci je vienne,
Je mauldictz l'heure et le jour
Que me trouvay oncques entour
Luxure ; Jabien, c'est par toy.
Jabien
Tu mentz.
FiNET.
Mais toy.
Go Moralité des Enfans
Luxure.
Quant est de moy,
Je dictz que ton faict te condarapne;
Je te prie, point ne me tanne,
Car t« es à moy mariay.
FiNET.
Honte, que je soye desliay
Et osté de devant le monde.
Honte.
Tu as trop long temps folliay.
FiNET.
Honte, que je soye desliay.
Luxure.
A mal faire t'es alliay ;
n faut que raison te confonde.
FiNET.
Honte, que je soye desliay
Et osté de devant le monde.
Honte.
Je prie à Dieu que l'on me tonde,
Se par moy homme se deslie.
Premier fault que je vous chastie
Par faulx et honteux batement.
Sa , deux courgées apertement ;
Faire je vueil exécution ,
Et, pour plus grant desrision,
Que me dcspouillcz le pourpoint.
Avancez-vous, ne tardez point,
Et qu'il soit mis tout en chemise ;
Bâtez delà par bonne guise
DE Maintenant. 6i
Et moy deçà jusques au sang.
Luxure.
Son sang s'en va , comme eau courant ,
Si très bien qui luy doit suffire.
Fi NE T.
Las I ne me Yueillez desconfîre ,
Car je suis maintenant à Honte.
Luxure.
Il me semLle qu'il luy empire.
FiNET.
Las ! ne me vueillez desconfire.
Luxure.
Ne luy faisons point de martyre,
Toute misère le surmonte.
FiNET.
Las ! ne me vueillez dcsconfirc ,
Car je suis maintenant à Honte.
Honte.
Qui bien en sait trouver le compte.
Honte est en double manière.
Car communément la première
Je appelle Honte naturelle,
Car volontiers une pucelle
L'a quant on la faict marier,
Et puis quant on la faict coucher
Avec son mary, est honteuse ;
Tant soit -elle bien gracieuse,
Encor faict-elle maintes clamours.
De ceste-cy avons recours
Au philosophe, au quart d'Ethiques,
62 Moralité des Enfans
Et croy que, si bien y pratiques,
Je te donray enseignement,
Qu'elle se nomme proprement,
Je croy, Yerecundia.
Mais une aultre Honte y a.
Qu'on appelle effrénée.
La première très bien m'agrée
Et à Dieu aussi est plaisante ;
Mais ceste luy est desplaisante,
Et te rend en subjectiou.
FiXET.
Trop me donnez d'affliction ;
Honte , tu as sur moy envye.
Honte, en frappant.
Empoigne-moi ce horion.
FiNET.
Trop me donnes d'affliction.
Honte, en frappan t .
Tu auras persécution
Tousjours durant ma compaignie.
FiNET.
Trop me donnes d'affliction ;
Honte , tu as sur moy envye.
Honte.
Je te fcray perdre la vie ,
Avant que jamais je te laisse.
Luxure.
Or le menons , sans nul délaisse ,
Trestoiit premier à Desespoir,
Lequel le jugera pour voir
DE Maintenant. 63
Au gibet de Perdicion
Âdonc Jabien, Luxure et Honte admènent Finet à
Desespoir,
Honte.
Raige , douleur , affliction
Vous envoist le roy céleste.
Desespoir.
En enfer puissez-vous tous estre
A jamais saps remission.
Dictes-moy tost, sans fiction,
Qui vous admaine en cest estre.
Honte.
Nous sçavons que vous este maistre
Mener gens à Perdition.
Ce jeune fîlz y voulsist estre
Et voulentiers luy menission.
Recordez-luy bien sa leçon ,
Et ne vous chaille pour mentir,
Affin que mener le puisson
Enrager sans soy repentir.
Desespoir.
Je le feray mourii* martyr.
Mais que je saiche tout son cas.
Je suis celluy par qui Judas
Se pendit en l'arbre du seux .
A Perdition maine ceux
Qui veullent à moy consentir.
Premier faidt sçavoir et sentir
De quelz vices est entacbez ;
Racomptez-cy tous ses pecbez.
Honte.
Je les auray tantost prescbez
Et ramenez à brief memoyre.
64 Moralité des Enfans
Escoutez et ne m'empeschez ,
Car tout ces maulx vueil cy retraire.
Pour commencement de Thystoire,
Il est enfant de Maintenant,
Et Mignotte vin luy fit boyre ,
Manger pastez , et fut friant,
Nouny souef, et, quant fut grant.
(Il) ne voulut aller à l'escoUe.
Sa mère en estoit tant folle,
Et puis Mignotte luy fut molle ;
Maintenant n'osa contredire ,
Luy bailla argent ; il s'en voile ,
Et vient à Jabieu , le bon sire ,
Qui luy aprint tout de grant ire
Régnier Dieu et le despiter,
Malle doctrine et maulvais ars ,
Fuyr le bien de toutes pars,
Et user son temps en Luxure,
Qui l'a despouillé de ses draps
Tant que povreté lui court sure ;
Adoncje suis trestoute seure
Qu'il estoit chcu entre mes mains.
Nous l'avons prins à la ferure ,
Nous troys, et baillé de coups mains.
Je vous ay dit ne plus ne moins
Sa douleur et sa maladie.
Il fault qu'il passe par tes mains ;
Il est ennuyé de sa vie.
Desespoir.
Honte , vous estes bien m'amye.
Il est bien temps qu'il luy mcschée.
Mais où estiez- vous cachée
Quant il faisoit sa grant folye?
DE Maintenant. 65
Honte.
Alors je ne me monstroye mye.
Le dvable m'avoit attachée ,
Et maintenant en se haschée
A son tourment suis restablie.
Desespoir.
Tu voys bien que l'on te publie
En général trestous tes fais.
Plus ne te fault estre confès ;
N'en fais jà plus de mention;
Que te vauldra confession ,
Puisque tes faitz sont révéliez?
Et s'ils estoient ores celez ,
L'on te donroit grant pénitence.
Et puis, qui rcndroit la chevance
Et l'argent par toy despendu
Et le temps que tu as perdu ?
Qui feroit satisfaction?
Ce seroit tribulatiou
De retourner jamais à Dieu ;
Tu l'as regnié en maint lieu;
Jamais ne te pardonneroit
Et tousjours Honte te tiendroit;
Car jamais ne te cessera ,
Près ou loing ne te laissera,
Jusques à ce que tu soys mort.
Si te conseille que soyes d'acord
De mourir chez Perdition,
Afûn qu'il ne soit mention
Jamais de toy en cestuy monde -
Je te mauldilz , Dieu te confonde
Ou puis d'enfer sans repentance.
Jamais ne feras pemtence
66 Moralité des Enfans
Ne requerras miséricorde.
Pends-toy avant à ceste corde,
Sans espoir de remission,
FiNET.
Jamais n'auray contrition
Ne espérance de sauivement.
Si me submetz entièrement
A tout ce que vouldrez juger.
Je vueil ma vie abbreger;
Je ne requier que abbregcraent.
Desespoir,
Or ça donc, ]iar mon jugement,
Je t'envoye à Perdition
Pour toute rétribution.
Le chemin y est grant et large.
Honte , je vous laisse la charge ,
Et vous , Jabicn , et vous, Luxure ,
Puisque d'espérance n'a cure ,
Je vous le baille tout condemné ;
Gardez qu'il soit bien tost mené
Au gibet de Perdition.
J A B I E N .
J'entreprens la commission,
Car j'ay faict le commencement.
Il a aprins avancement
Et ce qu'il sçait à mon escolle.
Luxure.
Cuydez-vous que je soye si folle
Que je n'entende bien mon compte ?
A damnemeiit meine, et Honte ,
Toute telle manière de gent ;
Incontinent que leur argent
DE Maintenant. 67
Est despendu, je les fais pendre.
Honte.
Prenez de là, sans plus attendre;
Que de luy ne soy plus memoyre.
Jabien.
Sans faire jà bien longue histoire,
Luxux'e , trainez au gibet.
Luxure.
Puisque Désespoir le permet ,
G'y mettray les mains voulentiers;
Je serviray très bien d'ung tiers.
Passez tost en malle sepmaine.
Jabien.
Perdition, en malle estraine ,
Reveillez-vous , que maulgré bieulx !
Perdition.
Qu'on vous puisse crever les yeulx
Et escarteler la cervelle.
Avez-vous viande nouvelle?
Où dyable a- vous tant esté?
Jabien.
Nous avons passé cest esté
Â.vec enfans de Maintenant.
Nous vous admenons ce gallant
Que vecy (cy) lyé et bille.
Par moy est ainsi habillé ,
Et Luxure l'ayda à prendre.
Honte.
Onc(ques) ne voulut mestier aprendre ,
Clergie , science ne ars ,
68 Moralité des Enfans
Fors jeux de sors et de bazars ,
Où a despendu tout le sien ,
Et l'aultruy, avec Jabien.
Son père mist à povreté.
Luxure.
11 s'est environ moy frotté.
Quant le feu se fut alumé,
J'ay le gallant si bien plumé
Qu'il n'a plus garde de voiler.
Perdition.
Venez ça tous troys m'acoUer,
Jabien , Honte , et vous Luxure.
Par les vertus bieu, je vous jure
Que vous en sei'cz payez
En la fin, ne vous esmayez,
Car vous avez bien besongné.
Jabien.
Puis q'une foys j'ay empongné
Ung compaignon à mon escolle,
Il est très bien , s'il ne s'envoUe.
Sachez que vous en rendrez compte,
Car dame Luxure et Honte
Sont à ce faire bien propices.
Perdition.
Vous avez bien faict voz offices.
Si en aurez très bon salaii'c,
Si ne s'en vcult jamais retraire.
Mais a-il point intention
De faire satisfaction
Et venir à Miséricorde ?
Honte.
n ne demande que la corde.
DE Maintenait. 69
Il a passé par Desespoir
Qui le coudamua dès arsoir.
Faictes en Yostre Youlenté.
Perdition.
Yien ça , garson : tu as hanté
Luxure et folle compaignie
Dont tu es trestout eshonte ,
Toy et tous ceulx de ta lignie
Tu doibz bien inauldire la vie
Et le jour qu[e] onques fuz né ,
Quant tu escheuz en ma baillie.
Par Desespoir es condamné ,
Pour ce que tu as contemné
Espérance, miséricorde.
Par Honte es cy admené,
Qui devant tous tes faitz recorde.
Finet.
Je n'ay mal faict qui ne me morde
Tout le frain de ma conscience.
Si ne puis avoir patience.
Car tout vif je suis enraigé
Perdition.
Chascun sera de toy vengé.
Car, avant le jour de demain ,
Je t'estrangleray de ma main
A ceste grant cbaine de fer.
Et te mettray au puys d'enfer.
Je garde l'entrée du gouffre,
Où tu seras bouilly en souffre ,
En vif argent, en psalpaistre ;
Avecques dyables sera ton estre,
Acompaigne des principaulx ,
70 Moralité des Enfans
Avec couleuvres et crapaulx.
Entre céans en la malheure.
FiNET.
Las ! je n'en puis mais se je pleure ;
Mourir me fault en Desespoir.
On peult par moy appercevoir
Que, par mon faulx gouvernement,
Des enfans suis de Maintenant.
Enraigé suis et hors du sens ,
Car j'ay trestout perdu le sens,
Pourtant que n'ay voulu entendre
Le bien que me voulut apprendi'e
Discipline par son conseil.
J'aperçoy maintenant à Tceil
Ma faulte , las ! mais c'est trop tard.
Perdition.
Tu seras hachié comme lard
Par menus morceaux à larder.
Rien n'est qui t'en puisse garder,
Puis que tu es entre mes mains ;
Or tien, tu n'en auras pas moins.
Adonc le pend au gihet , puis dit Perdition à Finet
Au dyable soyez sacrifié.
Le Fol.
Il s'estoit trop en eulx fié.
Quant il[z] luy promettoyent du bien.
Estes-vous telz , enfans Jabicn ,
Desespoir, Luxure et Honte?
Jamais de vous ne ticndray compte.
Au dyable soyent telz officiers.
Quant ilz ont gaigné ses deniers,
11 l'ont meneau gibet pendre.
DE Maintenant.
Vous n'aA'Cz garde de me prendre.
J'entens bien vostre pipomelle,
Et Luxure , qui est si belle
Et qui faict tant du damovseau ,
Fi gi fi ga au pastoureau,
Par son semblant elle ne seroit
Dieux la, qui ne la congnoistroit.
Mais regardés quelle espicière :
El a escoux sa gibecière
Et puis luy a tourné le dos,
Et luy a dit Nescio i'os
Et à la fin l'a renoncé.
Malduict.
Jésus, qui fut crucifié
Et souffrit mort et passion
En croix pour nostre rédemption
Et saulvement d'umain lignaige
Que tu as faict à ton ymaige,
IVe te vueilles de moy venger ,
Mais oste-moy de ce danger
Où je suis cheu par ma follye
Pour hanter folle compaignie.
Il vous plaise moy conforter.
Bon Ad VI s.
Ne te vueilles desconforter ;
Ayez patience, doulx amys.
Malduict.
Mais qui estes- vous ?
Bon Advis.
Bon Advis,
Le commencement de tout bien.
72 Moralité des Enfans
Malduict.
Vous me seroblez homme de bien
A vous veoir, comme il m'est advis.
Bon Advis.
Dit ay mon nom ; dy-moy le tien ,
Et nous serons ti'ès bous amys.
Malduict.
Malduict ay nom, maulvais enfant.
Des enfants suis de Maintenant.
Nourry ay esté en tendresse ,
Et tout le temps de ma jeunesse
Ay suyvy folle compaignie.
Amender voulsisse ma vie
Se je sceusse quel part tourner.
Bon Advis.
Amys, il te fault retourner
Et soiibmettre à Discipline;
S'il te faict souffrir, ployé l'eschine
Afïîn que tu soyes corrigé ;
Car jamais homme n'est jugé
Qui de soy mesmes se chastie.
Se as grant folie bastie,
Ne te vueilles désespérer ;
Tu es jeune pour recouvrer
Certes, se veulx , ton saulvemenl.
Tu n'yras point à damnement
Puisque tu as contrition ,
Et ne prens point ycelle voye,
Qui fourvoyé
Et mcine à perdition ;
Tourne-toy a la monition
Dont la voye
DE Maintenant. 78
Bien dure et ne fourvoyé.
Faictz que soye
Cause de ta salvation.
Malduict.
Grans mercys de l'induction ,
Bon Advis, que vous m'avez faict.
Je m'en voys vers Instruction
Qui m'adi-essera , s'il luy plaist.
Instruction, il me dcsplaist
Que l'aultre foys vous refusay,
Et vostre doctrine prins n'ay.
Donnez-la moy, je vous en prie ;
Je me repens de ma follie
Qu'ay faicte de hanter Jabien ;
Enseignez-moy par quel moyen
Je parviendray à saulvcment.
Instruction.
Tu es conseillé loyaulment
D'estre revenu ccste voye ;
Car au ciel on faict plus de joye
De ung pécheur qui se retourne
Et à pénitence s'atourne,
Qui se retourne tout de neuf,
Que de quatre-vingtz-dix-neuf.
Tu scez et vois , sans nul reprouclic ,
Que Dieu l'a dit de sa bouche.
Et nous en baille maint exemple
En la Bible , grant et bien ample.
Et, puisque Dieu est très content
D'ung pécheur quant il se repent,
Repens-toy et faictz pénitence.
Malduict.
Dieu mercy, j'en ay repentance
74 Moralité des Enfans
Et en feray confession ,
Et , se puis , satisfaction
Telle que vouldrez ordonner.
Mais, pour Dieu, vueillez moy donner
Enseignement pour moy bien yivre.
Instruction.
Se veulx bonne vye ensuivi'e,
Apprens au premier ta créance
Avec[ques] toy, et espérance.
Estudie ung petit livret
Que fist autrefois Cathonnet,
Qui est tout plain de bonnes meurs,
Et n'est pas long et si est seurs.
Si au premier estudié l'eusses
Et bien retenu , pas tu n'eusses
Fréquenté folle compaignie ,
Car Cathon[nct] ne le veult mye ,
Qui commande , qui bien veu Ta ,
Et dit : Cum bonis amhula.
Hante les bons, tu seras bon.
Maint aultre le dit que Cathon.
Aussi avons-nous de sainct Pierre,
Qui fut ferme com une pierre;
Pour estre en malle compaignie ,
Regnia Dieu, dont en sa vie
Des yeulx luy tomba mainte larme ,
Et puis fut en la croix moult ferme.
Moult d'aul 1res en pourroit-on dire,
Mais le jour n'y pourroit suffire.
Si te baille briefvc leçon ,
Sans long prescher ne grant tenson,
Pour la substance retenir
Et affin de tes maulx pugnir,
DE Maintenant.
Je te renvoyé à Discipline,
Qui t'aprendi'a mainte doctrine ,
Et tes maulx faitz corrigera,
Et sur toy plusieurs coups ruera ;
Mais ce ne sera que rousée
Qui bientost te sera passée.
Quant du bien ("ne) te souviendra
Qui pour ce après te viendra,
Le mal auras tost oublyé.
Malduict.
A vous je suis fort obligé
De la peine que vous prenez
Et du bien que vous m'aprenez ;
Je ne le sçauroye desservir.
Si m'en soubmelz à vous servir,
Et à vostre commandement.
Jamais ne feray aultrement.
Si vous mercy, teste encline.
Je m'en voys droict à Discipline
Qui m'enseignei'a aulcun art.
Je n'en puis mais se c'est trop tard.
Adonc s'en va à Discipline, et dit:
Dieu vous gard, madame.
Du cueur vous réclame.
Vous pry et supplye
Que soyez la femme.
Qui, sans nul diffame
Adi'essez ma vie.
A toute follye
Ay mon estudie
Mis et ma pensée.
Ne m'oubliez mye,
Humblement vous prie,
76 Moralité des Enfans
Maistresse amée.
Discipline.
Dy moy ta pensée ,
Enfant, s'il faggrée :
Veulx-tu Discipline ?
Malduict.
Dame redoubtée,
D'amour moult louée,
Grâce si m'encline.
Discipline.
Veulx tu ma doctrine
Tenir entérine,
Sçavoir et gai'der ?
Ton mal te termine ,
Et jamais ne fine ,
Sans point retarder.
Malduict.
Las ! dame, je n'ay que tarder.
S'il vous plaisoit moy regarder
De vostre grâce très bénigne ,
De vous je me vueil Lien bender,
Et désormais bien garder.
Que honte point ne me domine.
Mais pardonnez-moy
Se reffusé j'ay
A vous me soubmettre ;
D'orgueil le convoy
Soubzmis fut en moy.
Si m'en vueil desmettre.
Discipline.
Pense donc de toy rctraire
DE Maintenant. 77
De toy mal faire
Se tu yeulx ma grâce a"voir ;
Aultrement ne me peulx plaii'e
N'aussy complaire ;
Tu le peulx assez bien sçavoir.
On ne te peult pas decepvoir,
Tout pour voir,
Se veulx mon enseignement
Bien retenir et sçavoir,
Recepvoir,
Peulx avoir avancement.
Malduict.
S'eusse eu premièrement
Sentement
De vous croire ma maistresse,
Point n'eusse si faulcenlent
Ne follement
Démenée ma jeunesse
Mais Oyseuse qui me blesse,
Et Paresse
M'a ordonné à ce faii-e ;
Luxure m'a mené presse ,
Qui ne cesse,
De chascun à luy reti'aire.
Discipline.
Dieu, qui as sur tous puissance,
Sans nuissance ,
VueiUes à cestuy pai'donner.
Se veulx avoir congnoissance,
Repentance
Te pourra grâce donner.
C'est celle qui peult saulver
Et mener
78 Moralité des Enfans
A la voye de saulvement ,
Et bien te peult ordonner
El saulver,
Se la requiers humblement.
Malduict.
A vous, excellente dame,
Corps et ame
Dès maintenant habandonne
Trestout, mon cueur, corps et ame,
Sans nul blasme,
Plus qu'à nul aultre personne.
Je n'en s'ay nulle si bonne.
Qui s'adonne
Mieulx à conduire mon faict;
Puisque raison se consomme
Et l'ordonne
J'en suis grandement refFaict.
Discipline.
Dy moy sans long exploict [plait?],
Meschant malotru ,
Où t'en allas-tu.
Quant tu me laissas ?
Ton bien ti'espassas ,
Folle créature.
MaLD UICT.
Je trouvay Luxure
Qui m'a amusay ;
Si m'en suis rusay,
Car ce n'est qu'ordure.
Vostre amour procure
A tout mon povoir.
Certes , je vous jure ,
DE Maintenant.
Tousjours , sans iujure ,
Faire mon debvoir.
Discipline.
Il te fauît sçayoir
Ton gouvernement.
Tout premièrement
Discipline avoir.
Tu te mettras à deux genoulx
Et en auras deux ou trois coups
De mes verges dessus la teste.
Adonc il le bat.
Tu as vescu com une beste
Et servy folle compaignie ;
En mal as mis ton estudie.
Entens que l'escripturc dit :
Beatus i>ir qui non abat
In concilio impioruin.
Cela nous dit le sainct psaullier.
Qui n'est escript d'huy ne d'hyer ;
Cecy te vault autant a dire :
Benoist soit cil qui veult desdire
Des maulvais le conseil et voye.
Malduict.
Honneur, salut, santé et joye
Vousdoint Dieu, dame Discipline.
Bien voy vostre amour s'encline
En moy , dont je vous remercie.
Vostre cscolle, quoy qu'on dye,
Jamais je ne veulx plus changer.
De vous ne me doibz estranger ;
Secouru m'avez au besoing.
Je suis de mon propos bien loing ,
8o MOUALITÉ DES FnFANS
Qui cuydoys estre si très saige.
Discipline.
Saige estes pour faulx usaige.
Le philosophe, au coutraire,
Bien au long , qui n'est pas à faire,
Et dit qd ncmo juvenes eligat in
judiciis
En son escript le bon Hierosmc
Geste conclusion luy mesme
Aussi preuve , comme je Tay veu.
De ce doibt-il bien estre creu :
Quia non constat cssc prudentes
Et pourtant bien te decepvoyes.
C'est à dire que jeunes gens ,
Pour ce qu'ils sont jeunes de sens,
Ne sont eslcuz pour estre juges.
Jamais aultrement ne conjuges ;
Ce seroit fol oppinion.
Malduict.
Argent fut grant occasion
De moy donner si grant couraige.
Mon père me fist grant dommaige
De me mettre argent es mains ;
Car pour luy j'ay juré les sainctz
Et regnyé Dieu follement.
Discipline.
Argent fut trouve seullemcnt
Pour chose qui est nécessaire
A l'homme , et non pas à faire
Plaisance ne deduict mondain ;
De cecy doibz esti-e certain ;
Ou ciuquiesme d'Ethiques vise,
DE Maint enant.
Où Aristote le devise.
On en doibt justement user,
Sans follement en abuser ;
Pour ceste cause fut ti'ouvé.
Bien en doibt estre reprouvé
Cil qui le despend en ordure ,
Au jeu de detz et de luxiu-e.
Mal as recordé ta leçon
Dedans le livre de Cathon ,
En ce lieu là , sans dire ho ,
Qui dit : Luxuriam fugito.
Il dict qu'on doibt fuyr luxure
Pour ce qu'on faict à Dieu injure ,
Et est péché moult desplaisant.
Pense donc[ques] doresnavant
De estudier à bien vivre.
Se veulx madoctiine ensuyvre,
Tu ne peulx jamais periller.
Malduict.
Bien m'avez voulu conseiller.
Quant à vous , Madame , m'accorde
Et vueil tirer à vostre corde ,
En faisant vostre voulenté.
Discipline.
Toutes gens que tu as hanté
Te fault laisser, et telz manières
Qui sont très honteuses et fières.
Aultre chose que bien se nolte ,
Laisser te fault chappeau et cotte.
Affin qu'entendes bien le cas ,
Le temps qui vient , il ne fault pas
Que y retournes de rechief ,
82 Moralité des Enfâns
Car ce seroit trop grant meschief ,
Plus la moytié que ce n'est d'une
Maulvaise et malle fortune
 corriger finablement
Que ce n'est au commencement;
Car tu sçays qu'une maladie
Est trop plus aysement guérie
La moytié quant elle commence
Que n'est en sa persévérance ;
Aussi la rayson y est bonne.
Car trop longue domine (sic') donne
Empeschement à médecine ,
Par quoy le mal trop plus s'encline
Et qu'il est quasi incurable.
Ovide, poète notable,
Traicte bien cest enseignement ;
On ce doibt au commencement
Ârrester et se tenir quoy ,
Et vecy la raison pourquoy.
Le philosophe , en aultre terme ,
Comme il semble , le conferme ,
Et luy mesme le contredit;
Au premier De Cclo il dit :
A i'irtutc ccrta principiuin secundum,
Parviis cniin douce in prineipio magnus in
Il dit que, quant ou pert la voye, \^fine.
Plus de mille l'oys se forvoye
Que perdre au commencement.
Pour tant mieulx vault amendement
De pccliié puis peu commencié
Que d'atendre trop longuement.
Car, tant plus dure, c'est pitié.
Adonc il le vcst en escolier.
Simplement cl honnestemcnt
DE MaINTE.NAiM. 83
Prens ceste robe que te baille ;
Tu n'en payeras denier ne maille
Et seras bien honnestement.
Malduict.
Je vous mercye humblement ,
Dame , c'est ung plaisant habit.
Discipline.
Or te gouverne sagement.
Malduict.
Je vous mercye humblement;
Je suis vestu mignonnement
De vostre grâce , sans l'habit ;
Je vous mercye humblement ,
Dame , c'est ung plaisant habit.
En voz ritz ne metz contredit
Et vous prometz que , se je puis ,
Jamais je ne m'y rencherray.
Yostre serviteur tousjours suis
En tous les lieux où je seray.
Mais dictes moy comment pourray
Fuyr le faulx las de Luxure;
Nul bon remède je n'y sçay ;
De jour en jour mon mal procure.
Discipline.
Je te dy bien, quant est à moy,
Ne meilleur conseil je ne sçay,
Au moins ainsi comme je croy
Que lire ce que dit Ovide :
Otia si tollas, etc.
On doibt fuyr oysivetc
84 Moralité des Enfans
Qui veult fouyr la fauceté
De Luxure et sa compaignie ,
Et, se tu veulx que je le dye ,
Comment oysiveté lairras ,
En bien vivant tu la fuyras
Par fréquente occupation
Ou pour bonne opération ;
C'est le remède qui y est.
Garde que tousjours tu soys prest
D'estre moult fort humiliant
Autant au petit comme au grant,
Et ne change point ton habit ;
Il est de trop plus grant proufit
Et à toutes gens plus honneste
Que la robbe, sans plus d'enqueste ,
Que tu portes. C'est vérité ;
Ce n'est que toute vanité.
Malduict.
Retourner par humilité
Fault à mon père et à ma mère :
Pardonnez-moy en charité;
J'ay en mon cueur douleur amère.
Maintenant.
Tu viens de très bonne manière ;
Raison le veult et équité :
Je te reçoys à bonne chère.
Dieu pardoint ton iniquité.
MiGNOTTE.
Au nom de saincte Trinité,
Pardonnez-nous, seigneurs et dames.
DE Maintenant. 85
Pour donner à aultruy diffame ,
On n'en sera ja mieulx prisé.
Malduict.
Se le jeu n'est moralisé ,
Il y a cause excusant ,
Dont ne doiht estre desprisé ,
Car ce n'est que jeu d'enfant.
Maintenant.
L'auteur est encore apprenant
Qui a cest œuvre composée ;
Et est enfant de Maintenant
Dont mieulx doibt estre excusée.
Honte.
Une chose est bien formée
Où l'on ne treuve que redire ;
Chascun a très souvent ouy dire :
Commencement n'est pas fusée.
Maintenant.
A Dieu toute ceste assemblée ,
Qui la vueille à bon [port] conduire.
Luxure.
Il sera d'enfans bonne année ;
Adieu toute ceste assemblée.
Discipline.
Seigneurs , c'estoit nostre pensée
D'enfans seulement introduyre.
86 MoR. DES Enf. DE Maint.
Malduict.
A Dieu toute cest assemblée ,
Qui la vueille à bon port conduire.
Finis.
MORALITE NOUVELLE
CONTENANT
Comment Envie, au temps de Maintenant,
Fait que les frères que Bon Amour assemble
Sont ennemys et ont discord ensemble.
Dont les parens souffrent maint desplaisir,
Au lieu d'avoir de leurs enfans plaisir.
Mais à la fin Remort de Conscience,
Vueillant user de son art et science,
Les fait renger en paix et union ,
Et tout leur temps vivre en communion.
A neuf personnaiges , c'est assai^oir
LE PRECO
LE PÈRE
LA MÈRE
LE PREMIER FILZ
LE SECOND FILZ
LE TIERS FILZ
AMOUR FRATERNEL
ENVIE
ET REMORT DE CON-
SCIENCE
Le PrecO commence.
ourgeois, marclians, dames et damoy-
Je vous salue en genei-alité , [selles,
Vous suppliant que prestez vos oreilles
Affin d'ouyr nostre Moralité,
Que faicte avons, non par mondanité,
Mais pour le vray déclarer seulement
Au nom de Dieu, pour quoy la vérité
Vous congnoistrez icy présentement.
88 .Moralité
Le Père.
Loué soit Dieu, mon père et rédempteur,
A tousjours mais, puisque vray directeur
Il s'est montré envers moy en ce monde.
De plusieurs biens je suis maistre et recteur ;
La grâce Dieu, je ne suis point debteur ;
Je le puis dire sans estre jactabunde.
La Mère.
Louons le maistre de la machine ronde,
Par qui avons receu joye profonde
De noz enfans, tant aymez en tout lieu.
Mon cher mary, le point où je me fonde
Est que nul d'eulx je ne voys vacabunde ;
Ce sont enfans enclins à servir Dieu.
Le Père.
Loué en soit le hault roy supernel.
Et ce qu'ilz ont bon Amour Fraternel
En toute place avec eulx me plaist bien ,
Et en ma vye n'auray faulte de rien,
Tant que verray iJz s'aymeront ainsi.
La m ère.
J'ay bon espoir que vivrons sans soucy
Sur noz vieulx ans , et que leur bon support
Nous conduira finalement au port
De toute joye, car leur commencement
Est bien entier.
Le Père.
Femme , certainement,
Je me repute tiop plus qu'heureux d'avoir
Eu teJz enfans, mais il convient sçavoir
Où c'est qu'ilz sont pour les faire venir.
Nouvelle. 89
La Mère.
En vérité, je ne me puis tenir
Qu'à toutes heures ne soient auprès de moy ;
Et j'apperçoys qu'ils chassent tout esmoy
En toutes pars ou on les peult trouver.
Le Père.
Il est certain ; toutesfois esprouver
Je vouldrois bien si leur amour est stable,
Car en jeunesse le monde est variable,
Dont je crains fort qu'en la fin ne se change[nt].
La Mère.
Il n'est possible ; considère qu'ilz mangent
Journellement ensemble.
Le Père.
Vrayement,
Sans long propos, appeler les convient.
La Mère.
Je voidz l'un d'eulx, lequel conti-e nous vient ,
Je suis joyeuse : les voicy tous ensemble ,
Et avec eulx ont tousjours, ce me semble,
Leur Fraternel Amour.
Le Père.
Mes chers enfans,
A tous de vous maintenant je deffens
Que ne soyez à jamais despourveus
De vostre amour, dont vous estes pourveuz.
Car c'est la chose laquelle plus me plaist.
Jehan le premier filz.
Mon très cher père, sachez, sans plus de plaist.
Qu'à tousjours mais il sera de ma part
Ainsi qu'il est.
90 , Moralité
Pierre le second filz.
Sans chercher autre port,
De mon costé inviolablement
Le garderay.
Anathoile le tiers filz.
Je n'y veulx nullement
Contrarier, et pour ce que j'entens
Vous pourriez estre contre moy mal contens
Pour ce que j'ay grant argent despendu.
Affin qu'au double le tout vous soit rendu,
Je veulx de vous estre le serviteur.
Le Père.
Mon cher enfant, Jésus ton directeur
El de chascun , te face , par sa grâce,
Venir àluy : car j'ay en toute place
Ma confidence que celuy tu seras
Qui plus de bien au monde me feras.
Et j'ay en toy si avant mon ciieur mis
Qu'impossible est qu'il soit par moy demis.
Je t'ay aymé sur (tous) mes autres cnfans ,
Et m'as tousjours obéy sans contraincte;
Si tu sçavois , sans que je parle en fainte.
Le grand amour lequel mon cueur te porte,
Ton bon vouloir, que tousjours me conforte,
S'augmenteroit envers moy scurement.
Anathoile le tiers filz.
Redoubté père , je suis entièrement
Tenu à vous par la loy de nature
Et par tout droit, dont ne fault qu'ayez cure
Que vous soyez à jamais délaissé
Par moy, et si, d'adventure, au passé.
Je vous avoys quciqucmcnt, par jeunesse,
Nouvelle. 91
Rien offencé , j'en demande en humblesse
Pardon et grâce , vous merciant , cher père.
Puisqu'il vous plaist de cest honneur me faire
Que de me dire le bon vouloir qu'avez
A moy sur tous. De ma part vous sçavez
Que je vous dy , espérant qu'en bi'ef tempz
Vous cognoistrez, ainsi que je prétends,
Que vous n'aurez celuy a l'advenir
Pour vous traicter et vous entretenir
Meilleur que moy ; aussi je y suis tenu.
Le Père.
Tu sçais comment je t'ay entretenu
A grans despens , en estrange province ,
Pour poursuy vir tes estudes , et prins ce
Qu'ay despendu pour toy jusques icy,
Et que tes frères , lesquelz sont presens cy ,
Sont demourez tousjours en la maison
Avecques moy ; je dy c'est bien raison
Qu'envers euîx deux en face récompense.
AnATHOILE le tiers FILZ.
Redoubté père, ainsi comme je pense,
Je feray tant, avec l'ayde de Dieu,
Que tous contens les rendi'ay en tout lieu ;
Tant que pourray pour eulx en quelque chose
Moy employer, je le feray.
Le Père.
Ma rose.
Mon cher enfant , de t'ouyr suis tant ayse
Que je ne sçay si suis sain ou malayse ;
Je suis ravy d'esprit entièrement.
AnATHOILE le tiers FILZ.
Le mien parler ne sçauroit bonnement
92 , Moralité
Vous exprimer ma bonne volunté.
Le Père.
Or, mes enfans, je vous vueil cy compter
Ce que je pense qu'il seroitbon de faire :
Qu'est que vous , Jehan , vous perforcez deffaire
Cestuy faisseau de boys que je vous donne.
Jehan premier filz.
Puis qu'il vous plaist , il fault que je m'adonne
Pour esprouver si rompre le pourroys.
Ha, mon bon père, trop plus tost je mourroys
Que le desrompre ; je ne suis assez fort.
Le Père.
Pierre , prendz-le et y faitz ton effort ,
Pour esprouver si ta force est bien grande.
Pierre le second filz.
Puis que mon père ores me le commande ,
Je le feray , sans longuement tarder.
Mon père , lielas , il convient regarder
Qu'impossible est que quelquement le face.
Le Père.
Si convient-il que quelqu'un le defface.
Prendz-le , Anathoille ; montres-y ta vertu.
Liève le tost. Comment! où pense-tu?
Veulx-tu pas faire le mien commandement?
Anathoile le tiers filz.
Plustost mourir que de faire autrement
Qu'il ne vous plaist; mais je sens ma puissance
Tant inhabile , que je sçay que nuisance
Ne pourrois faire à ce faisseau de bois.
Puisqu'il vous plaist , neanmointz je m'y vois
Tost employer pour veoir que c'en sera.
En bonne foy , mon père , ce sera
Nouvelle. 98
Autre que moy ; je n'y fais recevoir.
Le Père.
Or, mes enfans, ainsi que je puis veoir ,
Vous ne pourriez le rompre en cette sorte.
Prenons doncq pièce après pièce ; aporte
I Qu'on le deslye sans tarder davantage ;
Chascun de vous y face son ouvrage;
Despeschez-vous.
Jehan le premier filz.
Par monsieur saincl Nythier,
J'aymeroyes mieulx rompre de la moytier
En ceste sorte deux faisseaulx qu'autrement.
Pierre le second filz.
Pai' mon serment , et moy semblablement.
C'est une chose que n'est point difficilie.
Anathoile le tiers filz.
En mon vivant n'euz chose si facile
A acomplir qu'à rompre ces bûchettes.
Le Père.
Bien , mes enfans , je cuyde que vous faictes
Facilement ce que vous ay enjoinct
Depuis qu'on a le gros faisseau desjoinct.
Est-il pas vray ?
Jehan le premier filz.
Vous voyez patiemment
Comment l'avons despesché vistement.
Mais , à la fois , il estoit impossible.
Le Père.
Mes chers enfans , il ne sera possible
A quelque humain de vous porter dommage ,
Pourveu qu'ayez tous trois mesme courage ,
94 ' Moralité
Sans vous desjoiiidre , comme rexpericnce
Vous ay monstre. Et tenez pour science
Que vostre force n'estoit pas suffisante
Pour à ce bois estre en riens nuysante
Estant conjoinct. Mais, estant séparé,
Alors avez par pièces esgaré
Tout le faisseau. Dont prenez souvenance
Que ne prendrez en vous outrecuydance [proffit.
Pour vostre [vous?] disjoindre , pour vostre grant
Pierre le second filz.
Nostre bon père , pour ceste heure il suffit.
J'ay bon espoir de mener telle vie
Avec mes frères, qu'il n'y aura envie
Entre nous trois , ains Amour Fraternel
Avecques nous demourra éternel.
Amour Fraternel.
Mon désir est de faire demourance
Avecques vous; quoy faisant, l'abondance
De biens viendra à vous , sans y faillir.
Où je demeure, sans nulle decadance
Tous biens abundent, et n'y a deffaillance ;
M'entretenant on ne peut deffaillir.
Anathoile tiers filz.
Amour, helas , autre cas ne désire
Entre mes frères et moy , sinon vous seul.
Dont je vous prie ne me point esconduire ,
Mais me suyvir jusques au dernier linceul.
Jehan premier filz.
Mon espérance est que si nous t'avons
Avecques nous , Amour tant désirable.
Nous ne sçaurions nullement , ny ])Ovous
Perdre le loz de gloire pardurabïe.
Nouvelle. gS
Pierre second filz.
Loyal Amour Fraternel , si ta grâce
S'est adonnée à nous jusques icy ,
Encor te prie venir en toute place
Avecques nous , par ta sainte mercy.
Amour Fraternel.
Mon naturel ne requiert autre cas
Que tout honneur , tout bien , joye et lyesse ;
De mon costé, sans plus grands altercas ,
Je suis contend suyvir Aostre noblesse.
Mais gardez bien qu'Envie ne aous blesse ,
Car elle prent trop cauteleusement
Ceulx qu'elle veult fouller par quelque oppresse.
Gardez tumber en son tresbuchement.
Jehan premier filz.
Il n'est possible qu'Envie me sceust abattre ,
Tant elle soit pleine d'adversité.
Amour Fraternel.
J'ay grant paour qu'il n'en faille rabattre
Si elle veult quelquefois irriter.
Pause , et Tont les premier et second filz sur la verdure,
où ilz se couchent .
Le Père.
J'ay en mon cueur tant de joye conceu
Qu'impossible est d'en avoir davantage.
Par cy devant j'ay veu et apperceu
Le grant amour des filz de mon ménage.
Tous biens me viennent en voyant tel ouvrage
Et semble au vray que jeune je deviens.
Jamais ne fut que n'en eusse présage.
Certes, je suis joyeulx quant m'en souviens.
96 Moralité
La Mère.
Le seul plaisir que prenons en largesse
De noz enfans vault trop mieulx que richesse,
Or ny argent, n'autre bien de ce monde.
Envie.
Vrayement , je veulx que Ton me tonde
Si je ne fais de moy parler.
Où est-ce que pourray aller
Pour y donner quelque escarmouche ?
Hola , hola , chasseur de mouche ,
Je sçay ce que voulois sçavoir.
Or, messieurs , si l'on veult avoir
Notice de moy et ma vie ,
Par mon nom je me nomme Envie,
Née en enfer, cela s'entent,
Et, si quelque personne tend
S'ayder de moy, il est à croire
Qu'il n'yra point en purgatoire,
Mais delà d'où je suis sortie.
Ma puissance estoit amortie
he temps passé ; mais maintenant
Chascun est sa partie tenant
Et suis en bruict et renommée;
Et cela que suis surnommée
Mauldite , ce n'est sans raison ;
Car bien mauldite est la maison
En laquelle l'on m'entretient.
Mais qui est-ce qui ne me tient
Maintenant pour dame etmaistresse?
Si convient que soys de la presse ;
Je feray bouillir le potage ;
C'est trop parlé de tripotage ;
Il fault penser d'autre matière.
Nouvelle. 97
Il me convient trouver manière
D'atraper à moy quelque beste,
Et, si l'on ne voit belle feste,
Je veulx bien tost que Ton me pende.
Peu s'en fault que je ne débande
Mon arc contre ces deux dormans ;
Peult estre ce sont gros gourmans
Qu'ont plain le sac jusqu'à la bouche.
Sus donc , U fault que je descrouche
Après, de par le dyable, après.
Je vous ordonne par exprès
Que soyez tous deux euvieulx.
Elle se tire ; puis les deux frères s'esveillent , et dit
Jehan le premier filz.
Je ne sçay qu'ont trouvé mes yeulx ;
Je ne cesse de me dormir.
Pierre second filz.
Jehan, mon cher frère, mon amy;
Sçay-tu de quoy je m'esmerveille?
Jehan premier filz.
Ouy ; de ce qu'ainsi je sommeille.
N'est-ce pas cela, rcspondz moy?
Pierre le second filz.
Frère , tu me metz en esmoy
De me respondre en ceste sorte.
Jehan premier filz.
Si sçavois le mal que je porte
Tu ne me tourmenterois tant.
Pierre second filz.
Et comment, es-tu mal content
De quelque chose, dys, mon frère?
Moralité
Jehan le premier filz.
Quant je pense à nostre affaire,
Nous sommes bien folz, sur mon ame.
Pierre le second filz.
Mon frère, je n'entends ta gamme ;
Il te fault parler clerement.
Jehan premier filz.
Quant je pense au gouvernement
D'entre nous deux et nostre frère,
Par Dieu, ce m'est grant vitupère.
Quant en avons tant endurer.
Et fjuoy, je vovs tout empirer;
Tout y va à rebours de bien.
Je cuyde que tu m'entens bien.
INostrc père nous f^iit grant tort;
Il a fait la buée et tord.
Je ra'esbahis de son affjiire;
Je ne voys point qu'il cuyde faire,
Sinon nous rendre pauvres gens,
Et, si ne sommes diligens
A nostre cas , j'ay grande craincte
Que nostre part ne soit estaincte
Quant à son bien , car, tout comprius ,
Si ce que nostre frère a prins
El despendu cstoit ensemble ,
Nous aurions deux fois, ce me semble.
Plus de bien (jue nous n'avons pas.
Et puis il marche par compas,
Il le fera son successeur ;
Il sera son héritier seul,
A ce qu'eu puis conjecturer.
Mais il nous lault adventurer
A y mettre empeschemenl.
Nouvelle. 99
Pierre second filz.
C'est la chose certainement
Que j'avoys désir de te dire,
Et mon Dieu me puisse mauldire
Si ne suis marry de mon père ,
Qui nous procure Fimpropère
Que de nous faire ses bastardz.
Je ne prise point deux pataidz
Mon frère Anathoille et sa vie.
Je luv veulx porter une envie
Qui ne luy prouffitera rien,
Et, sang bien, il n'est terrien
Qu'en durast chose tant frivole.
Par Dieu, j'ay esté à TescoUe,
Où j'ay aprins jouer des tours.
Et eu brefz jours, sans longs atours,
Monstreray Terreur de mon père.
Il dit qu'il ayme nostrc frère
Plus que nous, sans comparaison,
Qu'avons maintenu la maison
Où il despendoit nostre bien.
Il cougnoistra tantost combien
J'ay desii" vendre mes espices.
Jehan le premier filz.
C'est ce que vouloys que tu fisses ;
Il le fault faire sans demeure.
Pierre second filz.
Si Dieu plaist que bientost ne meure.
Tu voirras le tout mis à fin.
Jehan premier filz.
Vois -tu pas bien, mon frère ? Affin
Que nostre père puisse entendi-e
Moralité
Ce dont nous le voulons reprendre,
Il fault plainement luy monstrer
Que rainour qu'il a demonstré
A nostre frère nous desplaist.
Pierre second fîlz.
Desclairez-le donc, s'il vous plaist ,
Vous-inesmes, affin de mieulx dire.
Jehan premier filz.
Cela que nostre fait s'empire
Me fait enrager de despit.
Pierre second filz.
Or, mon frère, allons sans respit
Par devers nostre domicilie ;
Allons-y tenir le concilie
Pour faire une conclusion.
Uemort de conscience.
Enfans , la grant abusiou
Que vous suyvcz vous damnera.
Pensez quel gref dueil ce sera
A vostre père débonnaire,
Quand il verra qu'à vostre frère
Portez une mauldicte cnvye.
11 vous fault changer vostre vie
Et prendre avec vous Bon Amour.
Enfans . entendez ma cl amour :
Délaissez suyvir telle chose,
Ou par mon arrest je propose
Que serez cause qu'à jamais
Vostre père sera marry ; mais
Pensez un peu à vostre cas ,
Et vous verrez , sans altercas ,
Qu'avez grand tort d'ainsi parler.
Nouvelle.
Jehan premier filz.
Pierre , je ne veulx plus aller
Vers nostre père déclarer
Ce que avions délibéré ,
Car ce nous estoit grand folye ;
Mon envie est toute abolie.
Je cognois par expérience
Que par Remort de conscience
Nous nous devons tost désister.
Pierre second filz.
Je ne vous vouldrois assister
Si y voulez aller aussi,
Car, ayant vu de près cecy,
Nous avons le tort, sur mon ame ,
Et nous seroit, certes, grantbiasmc.
Si nostre frère autre estoit
Qu'il n'est , et si beauconj) coustoit
Du temps qu'il estoit à l'estude ,
Il n'usera d'ingratitude
Cy après , comme on pcult entendre.
Puis , si mon père veult osteudre
Et mettre son amour entier
En luy, il ne nous est mestier
Nous en douloir; ce qu'il veult foire
Nous devroit en tous moyens plaire.
Jehan premier filz.
Ne parlons plus de ces matières ;
Noz voluntez nettes et entières
Nous fault rendre, et, pour conclure,
11 nous fault prendre voye scure
Vers nostre père maintenant.
Pierre second filz.
Je vous suis ici de tenant.
102 Moralité
Allons, sans plus nous abuser;
Si d'adventure il vcult user
Enti'e nous d'adnionestemeut ,
Obéissons luy droictement.
Jehan premier filz.
Il fault qu'au chemin nous boutons ;
Car je crains fort que nos moutons
Ne tardent trop partir pour paistrc.
Honoi'épère, ncstre maistre,
Dieu vous préserve en tout honneur.
Pierre second filz.
Père, Dieu vous garde en bonheur.
Retournez sommes pour sçavoir
Si vous voulez faire pourveoir
A ce que les moutons on mène
Paistre en quelque prochaine plaine.
Le Père.
Mes enfans , il [en] est saison ;
Partez vous tost de la maison,
Et les menez en quelque lieu
Paistre , sous la grâce de Dieu.
Jehan premier filz.
Ainsi soit fait que Favcz dit.
Je m'y voys, sans nul contredit,
Les garder avec[ques] mon frère ,
Pourquoi adieu vous dy. mon père
Jusqu'au retour.
Pierre second filz.
Et moy aussi.
Le Père.
Nostre seigneur, par sa mercy.
Vous vacille garder de doramaige.
Nouvelle. io3
Je sens tant joyeulx mon courage
Que mon cueur tressaillit de joye.
Or je prie à Dieu qu'il convoyé
Tes frères, mon filz bien aym[é].
En moy je ne sens rien d'amer,
Quand je vois qu'estes adonnez
A vous aymer, et vous donnez
Totallement à vous servir
L'un l'autre.
ÂNATHOILE LE TIERS FILZ.
Si j'ai desservy
D'estre aymé par culx en tout lieu ,
J'en donne grâce au puissant Dieu,
Et, si vous plaist que me transporte
Vers eulx aux champs, je le fcray.
Le Père.
Mon filz, en tout tu me conforte ;
Tant que vivray je t'aymei'ay.
Si tu les vculx aller vcoir.
Ce ne sera que pour mouvoir
Leurs cueurs à t'aymer davantage.
Anathoile le tiers filz.
Sçachez , père , qu'en tout passage
De leur complaire ay appétit.
Le Père.
Or, mon filz , attens un petit ;
Il n'est pas encor temps d'aller.
Je veulx à toy un peu parler.
Car ce m'est joye quand je te voys.
Je n'ay corps , visage ny voix
Qu'à ceste heure ne s'esjouyssent ,
Pour ce que de te veoir jouyssent
io4 ' Moralité
Présentement en grand plaisir.
Anathoile le tiers filz.
Père , si c'est vostre désir
Que de me compter ou enjoindre
Quelque chose, je n'ay pas moindre
La voliiuté que du passé.
Le Père.
Mon lîlz , je suis un peu lassé.
Mettons-nous tous deux à recoy,
Et puis je te diray pourquoy
Je t'ay dit que je desirois
Parler avec toy.
Anathoile le tiers filz.
Je serois
Très aise qu'i fussions desja.
Celuy qui les maulditz reugea ,
Nous donne tousjours, par sa grâce,
Bonne amytié en toute place.
Hz se retirent, puis le premier et secoiul Glz se couclieiil
sur la verdure ; et pause.
Envie.
Comment! Où est-ce que je pense?
Nul ne me donne recompense,
Et si suis preste au besoigner.
De toutes pars fault cheminer
Pour frapper quelqu'un de ma flcsclic.
Je rendiay la personne sèche
Qui recevra mon premier coup.
Sus, Envye, à coup, à coup !
Il est temps que faces ta monstre.
Et convient que tu te demonstrc
Telle que tu es renommée.
Sans faire plus giaiule chommée»
Nouvelle. lo
Cherche quelqu'un pour assaillir.
Ça , ça , il ne me fault faillir
Pour donner la part à ces deux.
Elle tire à Jehan le premier fîlz et ne treuve point de
Desches en son carquois pour tirer à l'autre , disant ;
0 dyable , gramment je me deulz :
Je n'ay point de flesches icy
Pour donner encor à cestuy cy
Cela qu'il luy fault recevoir.
Elle se retire , et
Jehan premier filz dit :
Ainsi que puis appercevoir,
Mon frère , nous sommes bien bestes ;
On nous devroit couper les testes ;
Nous nous monstrons par trop caignardz ;
Ne faisons non plus des canardz;
Ne marchons plus dedans la boue.
J'ay désir donner sur la joue
A nostre frère tant mauldit.
Nous sommes bien en fait, en dit,
Mocquez par nostre pervers père ;
Ce nous sera grant vitupère
Si nous ne luy portons dommage.
Pierre second filz.
Helas ! mou frère, quel courage,
T'a ainsi esmeu chauldement ?
Jehan premier filz.
Allons, despechons vistement.
Allons luy payer sa desserte.
Mort bieu, l'on y recevra perte
Puis qu'ay eschauffe le cerveau ;
Et, mon frère, tu es bien veau ,
Si tu ne voys la grant laydure
io6 , Moralité
Qu'on nous fait.
Pierre second filz.
Sur la verdure
Il nous fault un peu recoucher.
Hz se couchent , puis
Enwe dit en tirant contre Pierre
Or, sus, sus, voyla depesché
Ce dont j'aA oys plus grant désir.
P I E R R E , <»« se Ici' an t.
0 ! mon frère, quel dcsplaisir
Quant j'ay pensé et repensé.
Il nous fault aller commencer
La feste par nostre maison.
Départons ; il en est saison.
Je prometz à Dieu de venger
L'injure dont je suis rengé ;
C'est trop enduré, somme toute.
Jehan premier filz.
Or, mon frère Pierre, escoute ;
J'ai regardé un bon moyen.
Par lequel nous chcvirons bien
Quant à mettre à mort nostre frère
A l'insceu de nostre père.
Tout beau, ne bougeons, je te prie.
Pierre second filz.
Voys-tu bien , j'ay tant grande envie
Que nostre frère soit delTait,
Pour le déshonneur qu'il nous faict,
Que ne puis modérer mon yre.
Mais non pourtant, si tu venlx dire
Le moyen ({ue tu dis savoir.
Je venlx bien patience avoyr
De l'onyr.
Nouvelle. 107
Jehan premier filz.
Je ne veulx tarder
De le dire. J'ai i-egaidé
Tous moyens que j'ay sceu songer.
Mais je ne youidrois point changer
Celuy que te veuLx racompter.
C'est que nous irons en l'hostel
De nostre père, puis après
Nous luy dirons par motz exprès
Nostre vouloir et que, s'ilveult
Tousjours poursuy vir le sien veu
Quant à aymer plus nostre frère
Que nous, l'injure et inipropère
Nous repoulserions en brief temps.
Sang bieu , nous sommes ses enfaus
Aussi bien que luy, vertu bieu ;
11 fault qu'on en parle en tout lieu.
Pour le fait tost expédier,
Il nous conviendia hardier
Et mettre nostre frère à mort ,
A quelque coing, sans nul remort,
Et que ce soit secrettemeut ,
A l'insceu entièrement
De nostre père et de ma mère.
Pierre le second filz.
Ce leur sera douleur amère
Si une foys le pevent sçavoir.
Mais, quelque dueil qu'ilz puissent avoir,
Il le fault mettre à fin et chefz.
C'est à faire au couper le chef
De nostre frère tant pervers.
Puis, s'il venoit quelqu'un devers
Nostre père, luy declairer
io8 Moralité
11 nous fauldroit liiy séparer
La teste d'avecques le corps ,
Et après vivre en bons accordz ,
Mettans en Testât nostre père
Qu'il mérite, aimant nostre frère.
D'abondant autant fauldia l'aire
Si nostre mère nous vient braire ;
Nous en avons troji enduré ;
De ma part je ne puis durer
Que n'en fais expédition.
Et puis , au pis aller, si on
INous en mesprisoit quclquement.
Il nous fauldroit prendre liardicment
Vengeance sur nos ennemys.
Jehan premier filz.
Ceulx ne seront pas mes amys
Qui me viendront rompre la teste,
Et, pour te repondre à la reste ,
Je veulx qu'il soit sans contredit
Fait tout ainsi que tu l'as dit.
Pause , et
Le Père dit :
Mon filz bien aymc , ton désir
Soit fait, si veulx prendre plaisir
D'aller veoir tes frères aux champs.
Anathoile le tiers filz.
Helas, mon père, voz doulx cliantz
Me font frémir le cueur de joye.
Tantost je m'en voys mettre en voyc
Tour les trouver à la boune heure.
Le Père.
Or, mon cher fdz , va sans demeure ,
ÎNouvELLE. tog
Jésus te garde par sa grâce.
Il départ et va contre ses frères lentement. Puis dit
Jehan premier filz.
Je voys quelqu'un suivir la trace
Du chemin , par vers nous venir.
Il le nous fauldra convenii-
Pour sçavoir quel homme il pcult estre.
Pierre second filz.
0 , nostre Dieu , nostre bon maistre ,
Loué sois-tu très grandement.
C'est nostre frère, vrayement.
Il le nous fault faire mourir.
JNul ne le pourra secourir
Qu'à ce jour ses jours il ne fine.
Jehan premier filz.
11 nous fault tenir bonne myne ,
Et le laissons fort aprochcr.
Pierre second filz.
On le nous pourroit reproucher,
Si l'on trouvoit son coips sur terre,
Pourquoy fault garder que l'on ne erre ;
Mettous-le eu quelque caverne.
Jehan premier filz.
Mon frère, ceste grant cyterne
Est le lieu où le convient mettre.
Nous luy donrons tantost sa lettre ;
Il sera tost maistre passé.
Pierre second filz.
Mais de le faire trespasser
Il fauldia regarder comment.
Jehan premier filz.
Je pense à son trespassement ;
Moralité
Mais il me semble on le deust prendre
Et au font du creux le descendre,
Où quelque temps il languira,
Et puis tost après il mourra,
Si tous les dyatles ne l'emportent.
Pierre second filz.
Je vovs que vers nous se transporte ;
IVe disons plus mot , je te prie ,
Mais rendons la chose acomplie.
A>ATHOILE LE TIERS FILZ.
Mes frères, et puis?
JeHA-\ PREMIER FILZ.
Et fontaines.
Hz le lyent de cordes.
AnATHOILE LE TIERS FILZ.
Qu'est-ce cy?
Pierre second filz.
Tes fiebvres quartaines,
Tu Tentcndras tanlost, beau père.
AnATHOILE tiers FILZ.
Qu'est-ce que vous me voulez faire?
Dictes-le moy, je vous supplie.
Jehan premier filz.
Nous te ferons perdre la vie
Avant que partir de uoz mains.
A N AT H O I L E à genoulx.
0 doulx créateur des humains ,
Helas, prends tost de moy mercy.
Pierre le relié t^e rudement.
De cecy nous n'avons soucy,
Meschant pendu ; cette cyterae
Nouvelle.
Te servira d'iine tavei ne
Pour, si tu veulx, faire grand chère
AnATHOILE tiers FILZ.
Helas ! helas ! cruelle chère !
Vous ay-je point fait dcspiaisir?
Jehan premier filz.
Si maintenant avions loysir,
Nous te le dirions ; aussy bien
De la cause (tu) n'yiiore rien ;
Tu la peulx bien conjecturer.
Anathoile tiers filz.
Helas, me fault-il endurer
La mort par vostre faulce envie?
Pierre second filz.
Despeche, c'est fait de ta vie.
Entre en ceste cylerne cy.
Anathoile tiers filz.
Helas, dont procède cecy?
Je meurs par vostre faulse envie.
Jehan premier filz.
Despesche , c'est fait de ta vie ;
Je croy tu n'es point nostre frère.
Anathoile tiers filz.
Helas ! et que dira mon père ?
Qui me commandera à luy ?
Pierre second filz.
Du moins tu ne seras celuy.
Hz le jectent en la cyterne , et
Jehan le premier filz dit :
En voyla l'expédition.
Mais , pour faire conclusion ,
112 Moralité
Il uous fault tromper nostre père.
Pierre second filz.
Sçais-tu bien qu'il nous fauldra faire ?
Il uous fault tuer ung mouton ,
Et puis dans le sang nous mcttron
Quelque habitz , dont nous ferous monstre
A nostre père , qui à Fencontre
Ne pensera point qu'une beste
IS'ayt porté à son filz moleste
Et dévoré, pour faire court.
Jehan premier filz.
Tu es un vrav galant de court :
Soit faict ainsi que tu le dis.
Ih tuent un mouton et mettent un habit dans le sang, cl
Le Père, remort d'eulxj dit en parlant à sa
femme :
Loué soit Dieu de paradis ,
De mes enfans qui sont bien nez.
Jamais les mieulx morigénez
Ne se trouvèrent sur la terre.
L'un contre l'autre ne preut guerre ,
]\Iais ont un Amour fraternel
Qu'il me fera comme éternel.
La Mère.
Mon amy , ce sont les enfans
Peult esti-e les plus triomphans
Qui soient point en ce quartier.
Le Père.
Ma grâce leur est impartie ,
Et les ayme profondement :
Car jamais ung bon cueur ne ment.
Mais j'ayme le moindre d'entre eulx
Nouvelle. ii3
Beaucoup plus que les aultres deux,
Tant pour ce qu'en nostre vieillesse
Le Sauveur, par sa grand largesse,
Le nous a donné, comme aussi
Qu'il obehist, sans qua ne si,
Tousjours à mon commandement.
La Mère.
De mon costé, semblablement,
Il me plaist fort sur tous ses frères.
Le Père.
0 combien sont heui'eux les pères
Qui ont enfans de bonne sorte.
De ma part mon fait me conforte ,
Car, la mercy Dieu et nature,
J'ay très bonne progéniture,
Et telle que la desiroys.
Pause cl
Jehan premier filz salue son père
en disant :
Cher père, le hault roy des roys
Vous doint vostre noble désir.
Le Père.
Dictes moy, car c'est mon plaisir,
Vostre frère ne vient-il pas ?
Pierre second filz.
Je sommes venus pas à pas.
Sans nostre frère avoir veu.
Le Père.
Helas, orsuis-je despourveu
De tout plaisir et tout soûlas.
Helas, helas, helas, helas.
Entièrement me desconforte.
T. m. 8
n4 Moralité
Je voidz ses habitz que tu porte,
Tous plains de sang et tout noircy.
Jehan premier filz.
Certes, quant à ces habits cy.
Nous les avons au boys trouvez ,
Et, par propos non controuvez ,
Vous dis que nous ne sçavions raye
Nostre frère eust fait départie
D'avec vous.
Le Père.
0 quelle nouvelle !
Mort, dure mort, o mort cruelle.
Viens moyjecter à la renvei'se.
0 la fortune trop diverse !
Or fault-il maintenant plourer.
Quelque bcstc aura dévoré
Mon cher enfant. 0 quel effort !
Où est-ce que prendray confort ? -
Il me fault mourir sans relais.
Helas , helas , hclas , helas !
0 beste lubricque,
Si fort tu me picque
Qu'il fault que m'applicque
A chanter helas.
Ton faict inique
Me donne colicque
Tort dure et oblicque,
Dont je pers soûlas.
La Mère.
Helas, mon amy, patience;
J'ay mon entière confiencc
Qu'on le trouvera à bonne heure.
Il fault que allions sans demeure
Nouvelle. h5
Pour le chercher diligemment.
N'y pensez point tant vistement.
Le Père.
Helas , pauvre père,
Et toy, chère mère,
Pour ce dur affaire
Vous convient mourir.
Que pouriez-vous faire
Fors crier et braire ,
En lieu solitaire
Dans les boys courir ?
Mon Dieu me vueille secourir,
A luy veulx tousjours recourir;
Mon enfant je luy recommande.
La Mère.
Amy, s'il vous plaist que je mande
Noz enfans par boys et par terre
Pour de leur frère soy enquerre ,
Je le feray très voluntiers.
Le Père.
Où sont les chemins ny sentiers
Où je le pourroys une foys
Veoir de mes deux yeulx ? Toutesfoys
Que noz eufans l'aillent chercher.
La Mère.
Enfans , il vous fault enchercher
Où vostre frère pourroit estre ;
Pourquoy vous fault au chemin mettre
Pour le chercher sans demourer.
Jehan premier filz.
Une beste l'a dévorer.
ji6 Moralité
L'aller chercher seroit follie.
La Mère.
Helas, mes enfans ; je vous prie
Me vouloir faire ce plaisir.
Pierre second filz.
Frère, vous faictes desplaisir
A ma mère et à moy aussi.
Pourquoy prenons ce chemin cy
Pour aller chercher nostre frère.
Vrayemeut , voicy un hel affaire ;
Nous avons ce qu'il fault avoir.
Nostre père aille sçavoir
Si son mignon a point de pain.
Jehan premier filz.
Il devroit avoir grande fain ;
lia long temps qu'il n'a mangé.
Remort de conscience.
Et, enfans, avez-vous changé
Vostre vouloir tant meschamuient ?
Regardez un petit comment
Vous rendez maiTy vostre père.
Parce qu'avez mis vostre frère
A mort cruelle de voz mains.
0 enfans pires des humains,
Qu'avez tel meurtre perpétré.
Comment pourrez-vous impetrer
Remission d'un tel péché.
Vostre frère avez depcsché
Sont quatre jours; tué l'avez.
Dont je ne sçay si bien lavez
Vous serez d'un tel meschant acte.
Amour Fraternel vous dctracte ;
Nouvelle. ti;
Vous l'avez laissé pauvrement.
Pourquoi pensez finallement
Qu'en serez gi-efvement pugiiis.
Vous estiez de tous maulx honuiz
Quant ne pensiés, à Tadventure,
Meurtrir vostre progéniture.
0 cas sur tous abhominable
Acompagné d'un meschant diable
Pour conducteur , o dure chose !
En parler plus avant je n'ose.
De mon costé j'en ay pitié.
0 immodérée inimitié ,
Qui par meschante envie as faict
Le plus estrange et grefz forfait
Qu'on pouroit dire ny penser !
Jehan premier filz.
Pierre, nous avons offensé
Nostre père trop grandement;
Je le congnois certainement ;
Nous avons tué nostre frère
Pourquoy le voulusmes-nous faire?
Ce fut à nous fait raescbamment.
Et pour ce je veulx brefvement
M'aller pendre par desplaisance.
0 le faict de grande importance !
C'est un péché irrémissible.
Pierre le second filz.
0 envye trop invincible !
Jamais je ne l'eusse cuydé.
0 cueur par trop outrecnydé ,
D'avoir ainsi meurtri ton frère.
Helas , frère , le grand affaire !
Je ne me puis plus soubztenir.
ii8 ' Moralité
Jeuan premier filz.
Il te faiJt avec moy venir
Et nous yrons noyer ou pendre.
Pierre le second filz.
Allons , helas , sans plus attendre,
Que jamais on ne nous revoye.
Or marchons; que Dieu nous convoyé.
Remort de conscience.
Enfans , qu'est-ce que voulez faire?
Allez-vous rendre à vostre père,
I.uy demandant rémission
De ceste faulse occision
Qu'avez fait de vostre bon frère.
Jehan premier filz.
Comment aller devers mon père?
Jamais ! j'ayme trop mieulx mourir.
A qui pourrions-nous recourir ?
Ou sera-ce , n'en quelle place
Que de ce fait recevrons grâce ?
Nous avons par trop offensé
Nostre père.
Remort de conscience.
11 te fault penser
Que , si ainsi te desconforte
Et que tu meure en telle sorte ,
A jamais tu seras damné.
Jehan premier filz.
Aussi bien suis-je condamné;
A cela mon faict m'y condamne.
Remort de conscience.
En faisant ainsi tu te damne.
Nouvelle. 419
Croyez mon conseil et mes dicts ,
Si voulez avoir paradis.
Allez en devant vostre père ,
Et luy dictes que vostre frère
Vous avez meurtri , en effect ,
Et que vous repentez du fait ,
Luy criant mercy humblement.
Pierre le second filz.
Mon frère , allons-y vistement ,
N'atendons icy davantaige
Jehan premier filz.
Tu perdz temps, car j'ay un couraige
Qu'il ne le permettra jamais.
Pour quoy je ne veulx désormais
Me trouver devant sa personne.
Remort de conscience.
Misérable, tu t'abandonne
A tous les grans dyables d'enfer.
Doncques pense batre le fer
Pendant qu'il est chault.
Jehan premier filz.
Ha, Remort
De conscience , la griefve mort
De mon frère ne le permet.
Remort de conscience
parlant à Pierre.
Je ne sçay où ton frère met
Son esprit ; prendz-le par la main ;
Vostre père sera humain ,
Prenant de vous miséricorde.
Pierre second filz.
Remort, helas! je m'y accorde ;
Moralité
Mon frère , prenez bon courage.
Allons tout droit sur ce passage
Crier mercy à nostre père.
Jehan premier filz.
Helas ! las ! que (tu) me fais-tu faire ?
Je ne sçay certes où je suis.
Pause.
Le Père.
Ma femme, tousjoursje poursuis
Ma complaincte de nostre filz.
La Mère.
Ses frères , en douleurs confitz ,
Viennent des champs tous deux ensemble.
Le Père.
Helas ! femme , comme il me semble ,
Jamais nous ne le reverrons.
La Mère.
Vers noz enfans nous enquerrons
S'ilz en ont point eu de nouvelle.
Je sens tristesse nompareille
De ce qu'ilz ne l'amènent point.
Attendons les cy sur ce point.
Pause, et se doivent jecter à genoulx le premier et second
filz devant leur père.
Jehan premier filz.
Helas , mon père , je ne sçay
Si perferay le coup d'cssay
Qu'ay proposé en ceste place
Déclarer devant vostre face.
Car le cueur, helas, tant m'estraint
Que de me taire suis contraint,
El ne pourroit hors de ma bouche
Sortir le mal que tant me touche.
Nouvelle.
Le Père.
Mon filz , la nouvelle est piteuse.
As-tu trouvé la beste hydeuse
Qu'a dévoré mon filz , ton frère ?
Jehan premier filz.
Impossible est , helas ! mon père ,
Que vous dise la vérité :
Car mon cueur est tant irrité
Que ne sçay si suis vif ou mort.
Le Père.
Helas , helas , et quel remort
Te garde de le declairer?
Jehan premier filz.
Nous deussions bien estre esgarez ,
Sans à vous nous venir monstrer ;
Le vouloir qu'avons demonstré
A nostre frère faulcement
Bannist perpétuellement
Nous deux de devant vostre face.
Le Père.
Enfans , respondez en la place :
Est-ce vous par qui il est mort ?
Pierre le second filz.
Est-ce vous par qui il est mort ?
Ouy, mon père, et non pas autre.
Le Père.
Jectons pleurs d'un costé et d'autre.
Nostre filz est mort seurement.
Comptez icy présentement
Comme vous l'avez depesché.
122 ' Moralité
Jehan premier filz.
La grandité de mon péché
Ne me le permettra jamais
Déclarer à personne ; mais
Mon frère le vous pourra dire.
Le Père.
Helas , Pierre , sans contredire ,
Je te prie, dis le moy doncques.
Pierre second filz.
Je n'y obmetray riens quelconques.
Oi", affin que je vous commence
Reciter le fait de la danse ,
Mon frère et moy, presumptueulx ,
\ oyans les despens sumptueux
Que faisiez après nostre frère ,
Fusmes envieulx de tel affaire,
Tellement qu'à diverses foys
Voulions l'occire. Toutesfois,
Tousjours nous l'avons différé ,
Et , puis qu'il le fault proférer,
Par nostre envie tant meschante ,
Nous avions paroUe fréquente
De luy jouer un mauvais tour,
Ce que feismes, sans grant atom*.
Sont quatre jours entiers passez.
Car nous avons ses os cassez
En le jcctant en lieu infect
Qu'est en la cytcrne, en effect.
Que d'icy n'est pas trop loingtaine.
Le Père.
Mes yculx, faictes une fontaine
De force de jecter des larmes.
Nouvelle. i23
0 mes enfants , voz durs allarmcs
Me rendent [de] mort la présence.
Jehan premier filz.
Mon père, vêla nostre offence.
Faictes-en la punition
Sans nous donner remission ;
N'attendez plus, je vous supplie.
Le Père.
0 mauldicte envye ,
Tu feras ma vye
En mélancolie
Tout mon temps durer.
Las , mort, je te prie.
Fais chose accomplye :
L'ame soit ravye
Sans plus endurer.
Pauvre viellard , ton soûlas est perdu.
Las , mes enfants , je suis tout esperdu.
Menez-moy tost où vous l'avez jette.
La Mère.
Il ne vous fault tant lamenter ;
Dieu veult que tout ainsi se face.
Le Père.
Je veulx mourir en mesme place
Où mon bon filz a prins sa mort.
Las , mes enfants , las, quel remort !
Menez m'y tost sans plus attendre.
Jehan premier filz.
Mon père , il vous fault entendre
Qu'il est mort sont plus de trois jours.
Le Père.
Mes enfans , voulez-vous tousjours
124 Moralité
M'entretenir par voz parolles ?
Ne m'usez meshny de frivole;
Ains faictes mon commandement.
Pierre second filz.
Allons y donc appertement ,
Et je vous meneray au lieu
Où il est.
Le Père.
Or sus, de par Dieu.
Pierre second filz.
Mon père, par la mesme place
Que nous sommes nous l'avons mis.
Le Père.
Je prie à Dieu que par sa grâce
Ce grand péché vous soit remis.
Or ça, mes enfants, mes amys,
L'avez- vous cy dedans meurtry ?
Jehan premier filz.
Point ne prouffite le mentir ;
C'est là dedans, sans nulle faulte.
Le Père, à genoux àjoinctcs mains.
Souverain Dieu, par ta majesté haulte,
Mercy te rendz icy présentement
De ce que suis sur le lieu proprement
Où mon enfant tant cher, par grande envye
A prins sa mort. Le reste de ma vye
J'espère user à pleurer son trespas.
Quand tu vouldras que je passe le pas.
Je m'y submetz, affin de vivre aux cieulx
Avec mon filz, que ses frères envieulx
Ont mis à mort en fort piteux arroy.
Las, mon enfant, prie sans desarroy
\
Nouvelle. 126
Nostre Sauveur qu'avec toy il me prenne ,
Sans que jamais au monde je m'esprenne.
Anathoile tiers filz.
Redoublé père, je suis encore en vie
En la cyterne, et croyez que l'envie
De mes frères ne me nuist nullement.
Le Père.
Mon filz, helas, je te prie, doulcement
Viens au pertuis , que dehors je te tire.
Helas, helas, je ne sçay que te dire,
Tant j'ay de joye en ta convalescence.
Les premier et second filz se mettent à genoulx.
Jehan premier filz ^ parlant à son frère.
Las, mon seigneur, que nostre outrecuydancc
Encontre vous par vous soit tost punie.
Anathoile le tiers filz.
Frères, amys, laissez tost vostre envie ;
Je ne demande que cela seulement,
Et à la reste levez-vous vistement ,
Que de mes bras tous deux je vous embrasse.
Jehan premier filz.
De grant vergoigne je meurs en ceste place.
Pierre second filz.
Monsieur et frère, à joinctes mains [icy] ,
De mon forfaict je vous requiers mercy.
Anathoile tiersfilz.
Levez-vous, frère ; de bon cueur vous pardonne.
Le Père.
Or sur ce point il fault que je m'adonne
A m'esjouyr , car jeune je deviens.
126 Moralité Nouvelle.
Vous, mes enfans, gardez-vous qu'aux lyens
D'Envie mauldicte ne tumbez cy après ;
(jar je vous dy, par mon dicton exprès,
Qu'ayant Envie avec vous, vous serez
Tous pauvres gens en tout vous penserez.
Je suis fort joyeulx
Veoir devant mes yeulx
Les faulx envieulx
Vaincus en la place.
Enfans precieulx ,
Soyez curieux
D'avoir en tous lieux
Du Sauveur la grâce.
Le PRECO finat.
Seigneurs et dames, vous avez veu l'exemple
Comment Envye ses gens a convoyé.
Il n'est celuy qui bien le tout contemple
Lequel contienne ses yeulx de larmoyer.
Si nostre stile a esté desvoyé ,
Et qu'ayons dit nostre cas rudement ,
Pardonnez-nous , et de tout le loyer
Vous donnera le roy du firmament.
Fin de la moralité des Frères de Maintenant. Nou-
vellement imprimée à Paris par Nicholas
Chrestien , demourant en la rue
Neufve Nostre Dame , à
l'enseigne del'Escu
de France.
MORALITÉ NOUVELLE
D'UNG EMPEREUR
Qui tua son nepveu qui avoit prins une fille à force.
Et comment, ledict empereur estant au lict
de la mort, la saincte hostie \uy fut
apportée miraculeuse-
ment.
Et est à dix personnaiffes, c'est assai>oir
LEMPEREIR BERTALT et GUIL-
LE CHAPPELAIN LOT, ser^•iteursdu nep-
LEDLC veu
LE CONTE LA FILLE violée
LE NEPVEU de l'Em- LA M È RE de la fille
Pweur AvecL A SAINTE HOS-
L'ESCUYER TIE qui se présenta à
l'Empereur
L'Acteur.
îcigneurs , dames et damoiselles ,
[Plaise vous ouir les nouvelles
jQue racompter nous vous voulons
> D'ung empereur saige et preudhoms
Qui tout temps veult justice faire ,
Et nous bailla bel exemplaire
D'ung nepveu qui seul hoir avoit,
Lequel de si bon cueur amoit
Que Tempire lui resigna
Et du tout il le couronna.
128 Moralité
Api'ès ce qu'il fut couronné ,
Il fut moult fort énamouré
D'une gracieuse pucelle ,
Jeune fille plaisant et belle ,
Et tant amour son cueur foi'ça
Que la jeune fille efforça
Maulgré elle, par grant ardeur.
Lors vint la plainte à l'empereur,
Et telle justice en fist
Que de sa propre main l'occist,
Pour chascun dioit et raison rendie,
Sans aux aucuns en rien attendre.
Et après vous verrez comment
Il receut le sainct sacrement
Par miracle que Dieu monstra,
Comme appercevoir on pourra
En peu d'heure, s'il plaist à Dieu.
L'Empereur commence.
En grant douleur suis en ce lieu.
Chappelain , entendez à moy.
Je suis ancien, et cognoy
De Dieu la suppellative grâce.
Pour ce , tandis que j'ay espace ,
De l'empire vueil disposer,
Et au service Dieu poser
Trestout mon âge et tout mon temps ;
Car de la mort nul n'est doubtant.
Ne sçavons combien l'heure est briefve.
Maladie sens qui me griefve
Mon corps, et tient en grant travail .
Si vouldroye bien avoir conseil
Que j'ay de mon empire à faire,
Car il me semble nécessaire
d'ung Empereur. 129
Que d'autre que moy soil pourveu;
Or n'ai-je aultre que mon nepveu
Que l'empire peust gouverner.
Si voulsisse déterminer ,
Se bon conseil l'osast à dire ,
Que je résinasse l'empire
A mon nepveu , et qu'il en fist
Son utilité et proufist.
Vueillez vosti-e opinion dire.
Le Chappelain.
Or me pardonnez, très cher sire.
Pour Dieu, ne vous vueille desplaire ;
Déterminer de telle affaire
INe suis pas expert ne propice.
Le gouvernement et pollice
Doit aux nobles appartenir.
Pour vouloir tel conseil tenir
Fault parler à ung plus discret.
L'Empereur.
Chappelain , trestout mou secret
Vous savez, n'autre que vous seul.
Pour ce dictez-moy, je le vueil,
Vostre opinion de ce fait.
Le Chappelain,
Certes , sire , puis qu'il vous plaist,
Je le vous diray : il me semble
Qui sera très bon qu'on assemble
Les ducs , les barons et les contes,
Et qu'on leur expose les comptes
Du faict, qui leur semblera bon,
Et , selon leur opinion ,
On pourra pourvoir à la terre.
i3o Moralité
L'Empereur,
C'est bien dit ; envoyez-les querre ;
Faictes les moy si tost venir.
Le Chappelain.
Voulentiers, à vostre plaisir.
Escuyer d'honneur, venez sa.
L'Esc UYER.
Que vous plaist ?
Le Chappelain.
On le vous dira :
Allez tantost dire aux seigneurs ,
Ducs , contes , petits et greigneurs ,
Qu'ilz viennent prendre leurs sentiers
Devers la court.
L'Esc UYER.
Très voulentiers.
J'en feray brief la diligence ;
Tantost les verrez en présence.
Duc de Guerdelain, plain d'honneur,
Vueillez venir vers l'Empereur,
Car expressément le vous mande
Pour une nécessité grande.
Vous aussi , comte de Namur ;
Il a ung faict pesant et dur
Dont à vous se veult conseiller.
Le Duc.
Nous le ferons sans varier.
C'est raison , puisqu'il commande.
Où est-il?
L'Escuyer.
En pensée grande
d'ung Empereur. i3i
En sa chambre, car moult désire
Vostre conseil.
Le Conte.
A vous, beau sire.
J'ay désir de yeoir rEmpereui*.
Le Duc.
Sire , Jésus , nostre seigneur.
En valleur, haulteur et prouesse
Vueille garder vostre noblesse.
Que vous plaist , prince, pouryeus?
L'Empereur.
Vous soyez les très bien venus.
Duc, soyez-vous en celle part.
Le Conte.
Noble Empereur, Jésus vous gard.
Mandé m'avez , c'est vérité ;
Vers vostre royal majesté
Je suis venu.
L'Empereur.
J'ay ung pesant faict qui aussi
Est digue de moult grant conseil.
Messeigneurs, à vous me conseil
D'une chose que moult désire.
Grief accident moult foii; m'entire ;
Mon corps plus n'est à deray vis.
Se seroit bon , se m'est advis ,
Tant qu'à moy nature domine ,
Que l'empire brief je resigne
A personne qui soit habille.
Mon nepveu est en eage agille
Pour gouverner telle noblesse.
Ma virilité et vieillesse
i32 ' Moralité
Est amortie; le corps tremble.
Et pour ce, seigneurs, que vous semble
De ceste résignation?
Le Duc.
Cher sire , mon opinion
Assez à la vostre consonne ,
Veu que n'avez aultre personne
Ydone à la succession
Que vostre nepveu , qui renom
A d'estrebien morigiué.
Se vous estes déterminé ,
La chose me semble licite.
L'Empereur.
Et vous ?
Le Conte.
La chose (si) est bien eslite ,
Pourveu que vous n'avez aultre hoir.
Je dis avec vostre vouloir:
La chose n'en peult qu'amender.
L'Empereur.
Chappelain , faictes luy mander
Qu'il viengne tost par devers nous.
Le Chappelain.
Escuyer !
L'Escuyer.
Que voulez-vous?
Le Chappelain.
Allez , comme bon serviteur,
Vers le nepveu de l'empereur;
Qu'il s'en viengne diligemment
Pour son bien et avancement.
d'ung Empereur. i33
A coup son oncle Ta mandé.
L'ESCUYER.
Puisque le m'avez commandé,
Mon message luy yray dire.
Le Nepveu.
L'ardeur qui me tire
Me vient tire à tire ,
Par quoy je m'entire
En angoesse dure.
Sy ne sçay que dire
D'une que désire ;
Car son escondire ,
Si fault que l'endure ,
Me seroit poincture
Et aspre morsure
Plus dure que rage.
Car, pour sa traicture
Et plaisant figure ,
Trop fort me figure
Et coi'ps et courage.
Amours, quel hommaige
Pour son pucellaige
Et quel vasselaige
Vous pourrai-je faire?
Mon haultain lignage
Et noble bernage
Ne faict avantage
Qui me puisse plaire.
L'EsCUYER.
Sire, ne vousvueille desplaire ,
L'empereur à conseil vous atant ,
Qui à vous pourveoir fort contant.
i34 ' Moralité
Venez devers luy, s'il vous plaist.
Le Nepveu.
Allons , car trop fort me desplaist
D'estreen si dure penence.
Oncle de très noble puissance,
A vostre hault commandement
Je suis venu hastivement.
L'Empereur.
Or entendes à moi, nepveu:
J'ay une assemblée eslevée
Pour ce que nature a grevée
Mon eage en mon corps déclinent ;
Car je ne puis dorennavant
Bonnement entendre à police.
Or ay-je en tout en mon temps justice
Excercée gramment à droict,
En rendant à chascun son droict ;
Or ne peult nature souffrir
Que je le puisse plus régir,
Par vieillesse, qui trop domine.
Si sera bon qu'on détermine
De vous remettre en nostre empire,
Affin qu'après moi il n'empire
Par faulte de (bon) gouvernement.
Le Nepveu.
Mon cher oncle et mon seigneur,
A vostre vucil me couronner.
Ce nonobstant qu'en moy n'a sens,
Science ne instruction,
Mais , soubz vostre correction ,
Je suis prest à vous obéir.
d'ung Empereur. i35
L'Em pereur.
Jeune cueur ne doibt point hayr
D'entreprendre belle entreprinse ,
Car, puis qu'elles sont entreprinses
Par engin vif et très parfaict ,
On apprent bien en excersant.
Monstrer debvez et mettre en œuvre
Le bien que l'on vous a donné ,
Car qui en ce monde bien œuvre
Paradis lui est ordonné.
Duc de Guerlant, vostre advis
Veuilles dire sur cette chose ;
Estre ne povons toujours vifz ,
II fault penser à la parclose.
Le Duc.
Chier sire , en mon entendement ,
Vous avez bien parlé tout oultre ;
Mais , pour ouvrer plus scurement ,
Jeune a bien besoin g qu'on lui monstre.
Par la chaleur d'ardant jeunesse
On est aucunesfoys surpris,
Et, quant on rentre en viellesse,
Il se repent qu'il n'a apris.
Au gouvernement et police
Appartient d'aymer loyaulté ,
Et fouyr les tours de malice
Pai' qui maint homme est enchanté.
Estre en paroi le véritable
Appartient à puissant seigneur ,
Car, s'on le trouve en bourde ou fable ,
Il acquiert un g grand deshonneur ;
A grans langaigeurs et flatteurs
Il doit tousjours fermer la porte.
i36 , Moralité
De parolles sont rapporteurs
Souvent , qui pou de prouffit porte.
S'aucun vient faire sa complainte ,
N'en avoir trop compassion ,
Tant [que] la cause soit atainte .
Par certaine information.
Un g prince se doibt emploier,
Quant pour son bien on luy conseille,
Sans pour argent en riens ployer ;
A beau parler clorre l'oreille.
Noblement avez gouverné ,
Mais desoreraais estes vieulx ;
Si fault qui soit déterminé
En procédant de mieulx en mieulx.
L'Empereur.
Je vous ay bien entendu.
Q'en dictes-vous, au résidu ?
Pensez de vous délibérer.
Le Conte.
Certes , à tout considérer,
La matière est fort difficile :
Car il y fault prompt et habille
Qui avecques haute science ,
Soit militant , fort en science ,
Entreprenent et courageux ,
Aux ennemis avantureux ,
En force , valeur et prouesse.
Or ne peut vieillesse
Prendre hardiesse ,
Car nature laisse
Au plus fort victoire.
Et veult que jeunesse
Soit sur tous maistresse ^
d'ung Empereur. 187
Car sa grant soplesse
La met en mémoire.
D'autre part, considère
Et parler
Que jeune cueur n'a science
Pour le peuple gouverner
Et mener
En amoureuse scillence
Dont le saige prolhance
Et dessance
Faict en tous ces dis et fais ,
Disant que jeune cueur en ce
En science.
Nonobstant esse prudence ,
Mais très bien luy remonstrez.
Il est assez fort et hardy,
Et pour ce, cber sire , je dy
Que par luy sera pourveu.
L'Empereur.
Or entendez à moy, nepveu:
Nature , saige et grant maistresse ,
Vous a mis en fleur de jeunesse,
Et à moi advient le contraire ,
Car je décline en ma vieillesse.
Si est temps de laisser prouesse ,
Et laisser au jeune parfaire.
Pour ce je puis conseil traire
De vous si endroit , pour mieulx faire ,
En siège royal couronner.
Car empereur je vous vueil faire.
Si prie à Jésus débonnaire
Que bien le puisse gouverner.
Ceste espée vous fault porter,
i38 , Moralité
Si ne vous vueillez déporter
Qu'à chascun vous faciez justice ;
De ce vous vueil bien exhorter.
Le povre et riche supporter
Ne devez , selon vostre office ,
Mais à chascun estre pi'opice ,
Selon ce que le cas requiert.
De les pugnir ne soyez nice,
Selon leur meffaict et leur vice,
Comme à juste prince il affiert.
Saichez , mon nepveu , de certain ,
Se ne le faictes , de ma main
Vous pugniray, n'en doublez mye.
J'ay faict justice soir et main ,
Et au gentil et au villain,
Tant comme j'ay peu en ma vie ;
Pour ce je vous requiers et prie
Qu'en ce me vueillez ensuyvii'.
Ne jugez pas par felonuie ,
Par vengeance ne par envie ,
Et bien vous en pourra venir.
Le Nepveu.
Je pence si bien maintenir
Chascun, de degré en degré.
Que Dieu et vous m'en sçaura gré.
Humblement je vous remercie
Quand m'avez pourveu ; en ma vie
Ja par moy n'en ainez reproche,
Ne chose qui vostre honneur touche ,
Ne blasme en nulle qualité.
Par moy sera faict équité,
Se je puis, en trestous estas,
Et pugniray selon le cas ,
d'ung Empereur. 189
Très cher oncle, si plaist à Dieu.
L'Empereur.
Ainsi vous pourra en tout lieu
Bien venir, et à voz suhjectz.
Vostre peuple point ne rongés :
Onques ne le fis en ma vie ;
Et, combien qu'ayez la baillie
Du noble empire excercer,
Pour aucun [à chascun] son droit donner,
S'en retiens -je la segneurie
Tant que j'auray au coi-ps la vie;
Mais, en tant qu'au gouvernement,
En tes mains les metz pleinement.
Si vous prie, bien le démenez.
Vostre terre gouvernez ,
Et tenez
Voz juges paisiblement,
La justice maintenez,
Et donnez
A chascun vray jugement;
Faulx juges ne soustenez
Ne souffrez
Sans les pugnir aigrement ;
Les esglises visitez ;
Si pourrez
Gaigner vostre sauvement.
Aux povres an celles,
Veufves et pucelles ,
Et trestotes celles
Qui feront clamours
Ne soyez rebelles ;
Ayez pitié d'elles;
Leurs bonnes querelles
i4o ' Moralité
Soustenez tousjours.
Les pouvres pas n'oubliez ;
Employez
Vostre temps en charité.
Dons n'estre employez
Supployez,
Et soyez
Vostre temps en chasteté.
Devez vérité
Et virginité
A sa purité.
Gardez en tous cas
Droit [et] équité.
Pure loyaulté ,
Yver et esté
Tenez en pourchas.
Le Nepveu.
Très cher oncle, ne doubtés pas
J'ay bien entendu et noté
Tout ce que m'avez recité.
J'acomplirai de point en point
Tout ce que m'avez cy enjoint
A mon povoir, je vous promelz.
Je ne trespasserai jamais
Voz bons enseignemens notables ,
Car je les congnois proufîtables ;
Et faire , au plaisir de Dieu ,
Si bien justice en tout lieu ,
Se je puis , qu'en sera mémoire.
Le Duc.
Dieu vous en doint aucun victoire;
Vous estes nostre droict seigneur;
Si vous promès tous sans faveur
i
d'ung Empereur. i4i
Vous faire service et hommage.
Le Comte.
Et moy de cueur et de couiaige
Me tiendray vostie serviteur,
Et, comme souverain seigneur.
Vous serez de moy hounoré.
Le Nepveu.
Or çà doncques , Dieu soit loué ,
Puis que suis dessus ma besongne ,
J'acompliray, qui que en grongne,
Mon plaisir, vouloir et pensée.
J'ay une fille fort aymée
Et de qui jouvr je ne puis.
Mais, puisque me sens où je suis.
Mon plaisir en acompliray.
Je suis empereur; bien sçay de vray
Qu'on ne m'osera contredire.
Sa , Bertault.
Bertault.
Que vous plaist[-il], sire?
Le Nepveu.
Où est Guillot? Venez avant.
Berthault.
Il estoit icy maintenant.
Où es-tu, dy, filz de putain?
Guillot.
Mon frère, baille sa ta main.
Or sa, qui a-il de nouveau?
Nostre faict seroit bon et beau ,
Se puissons gaigner nostre escot.
Bertault.
Avance-toy, et ne dis mot;
i42 < Moralité
Je croy que nostre faict est bon.
Chier empereur de grant renom ,
Vecy Guillot, qui est tout prest ,
Et moy aussi , pour faire faict ,
Si vous plaist le moy commander.
Le Nepveu.
Gallans , je vous ay faict mander
Pource que vous congnois habilles :
Car par vos moyens et setilles
Mon désir sera retrouvé.
Vray est que suis énamouré
D'une geut(ill)e fille pucelle,
Et en tel point pour l'amour d'elle
Suis qu'onc(ques) ne souffris telle peine.
Pour ce je vueil , ribon ribaine,
Que la faciez icy venir
Tost.
Guillot,
Je puisse Dieu devenir
Se ne la veez avant une heure.
Bertault.
Dictes-moy où elle demeure. '
Par le sang que Dieu dégoûta ,
Se je puis , jà ne m'eschapera.
Vostre plaisir acoraplirez.
Le Nepveu.
Elle demeure icy emprès.
Pieça luy ay m'amour donnée.
Faictes que cy soit amenée
Droit ou tort; vous aurez bon vin.
Guillot.
A tous il y aura hutaiu ,
d'ung Empereur. i43
Se je puis , avant qu'il soit nuyt.
Bertault.
Aussi esse tout mon deduyt
De frapper l'un et bouter l'aultre.
GUILLOT.
Se ne fust mon chapeau de fautre,
J'estoye arsoir en mauvais point.
Bertault.
Et comment?
GuiLLOT.
Te souvient-il point
D'un qui tira sa grant espée?
Charbieu ! la teste m'eust coupée ,
Se je ne m'en feusse aperçu.
Bertault.
Trout! j'ay aucunnesfois receu
Des horions très bien assis ,
Pour ung [bien] plus de xxvj ,
Mais il ne m'en challoit en lien.
GuiLLOT.
Vien ça , il fault trouver moyen
De faire par aucun fin tour
Se qu'on nous a dit. Si entour
Demeure la belle mignotte.
Bertault.
Je n'ay pas paour que on la me oste,
Se je mes une fois la grape.
GuiLLOT.
Voire mes, se on nous attrappe,
Par le ventre bieu , nous perdrons
i44 ■ Moralité
Le molle de noz chapperons.
Vêla nostre procès jugé.
Bertault.
Trout , avant , trout , c'est bien songé I
Es-tu pour si peu esbahy?
Crains-tu la mort?
GUILLOT.
Sambieu , ouy.
Je n'ay que [ma] vie en ce monde.
Bertault.
Je vueil que Ton me tonde ,
Se devant peult estre trouvée ,
Si tout à coup n'est eslevée
Par quelque tour d'abileté.
La Fille.
Royne de bonté ,
Dame de beauté ,
Fontaine bénigne,
En ma chasteté
Et virginité
Vueillez estre encline.
0 vertu divine
Qui tout enlumine
Et sur tout domine,
Vueillez-moy garder.
Par ta grâce digne ,
Que mon temps se fine
En pureté fine,
Sans moy violler.
Bertault.
Guillot , je l'ay ouye parler,
d'ung Empereur. i45
Despechons-nous avant à elle.
GUILLOT.
Dea , gardons qu'il n'en soit nouvelle ;
Chascun de nous seroit destruit ;
Car c'elle crie ou maine bruit ,
Tant que le monde il y acoure ,
Il fauldra partir de bonne heure
Et montrer les talions aux gens.
Bertault.
Nous n'avons garde que sergens
N'autre mettent sur nous la main ;
Nous luy jou[e]rons d'ung tour fin.
GuiLLOT.
Voire, mais comment?
Bertault.
Se m'aist dieux ,
Il luy fauldra bander les yeulx
D'une cornette gentement.
GuiLLOT.
Or Y va donc premièrement ,
Et je serai de costé toy .
Bertault.
A cop , à cop !
La Fille.
Ha ! laissez-moy,
Messeigneurs ; vous avez grant tort.
GuiLLOT.
Or vous taisez, fille.
La Fille.
A la mort !
T. m. 10
i46 Moralité
Yray Dieu , vueilJcs-moy secourir.
Bertault.
Dy, Guillot, pensons de courir
Devant que quelc'un nous esmouche.
Guillot.
Je luy estouperay la bouche,
Afiin qu'elle ne crye plus.
Bertault.
Nous la mettrons en tel reclus ,
Gai' il y a bien secret lieu.
Le Nepveu.
Comment va ?
Guillot.
Par le sanc bieu ,
Nous avons fait nostre debvoir.
Le Nepveu.
Où est-elle?
Bertault.
Alez la voir;
Elle est en ceste chambre là.
Le Nepveu.
C'est très bien faict. Prenés cela
Pour aler boire du meilleur.
Guillot.
Sainct Mor, grant mercy, monseigneur.
Nous alons faire bonne chière.
Le Nepveu.
Vous m'avez esté rude et fière ;
Toutefois je vous tiens icy.
d'ung Empereur. i/iy
La Fille.
A, monseigneur, pour Dieu, mercy!
Ne me monstres si grant rudesse ;
En l'honneur de la gentillesse ,
Je yous prie, laissez-moy aller.
Le Nepveu.
Par bieu, vous avés beau parler,
Car je feray ce qui m'agrée.
La Fille.
Je suis fille deshonnoi'ée.
INostre Dame , secourez-moy.
La Mère de la Fille.
Vierge Marie, je ne voy
Ma fille dedans ne dehors.
Mon pauvre cueur me tremble au corps
Aussitost que j'en pers la veue.
Et grant pièce a que ne l'ay vue.
Dieu , qu'elle soit bien adressée !
Le Nepveu.
Or ay-je acomply ma pencée ,
Tout mon faict qu'onque desiroye ;
Autre chose je ne queroye.
J'en suis au dessus. Dieu mercy.
La Fille.
A , très doulce mère , vecy
Triste , doulant et esplourée.
Las ! l'empereur m'a deshonnourée
Maulgré moy; je le dy à vous.
La Mère.
Ha, ma fille, que dictes-vous?
1 48 " Moralité
Douleur me doit bien par droicture
De ceste piteuse adventure,
Car tu es banie des pucelles.
Vecy les plus dures nouvelles
Que jamais femme peult ouyr
De sa fille ; bien esbahir
M'en doy, car douleur plus amère
En sent nécessités (à) sa mère.
0 efForceur faulx et mauldict ,
Que luy as-tu faict?
Le Nepveu.
C'est mal dit
De dire que Tay efforcée.
Se plus le dis , vieille damnée ,
Tu pourras bien avoir la torche.
La Fille.
Je dis que vous m'avez afforce
Viollée 1 homme deshonneste.
Le Nepveu.
Taisez-vous ! que vous estes beste !
Ne vous chault: qui est fait est fait.
La Mère.
0 cuear villain, triste et deffait,
Comment as-tu eu la pensée
D'avoir une fleur violée
Où chasteté se reposoit?
Quel dure rage forcenée,
Quel plaisance desordonnée !
Helas! qui le repareroit?
Si justice faisoit son droit,
Ton faulx coi-ps plus hault on pcndroit
Que le gibet n'en pourroit estre.
d'ung Empereur. i4q
Las! qui tel horreur penseroil!
Jamais on ne le cuyderoit ,
Noble cueur à tel fait commettre !
La Fille.
Helas ! or suis-je indigue d'estre
Avec les pucelJes comptée.
Ma mère , qui m'avez portée ,
Vous debvez estre bien marrie ,
Quant de mon honneur suis banie.
Qu'ay-je affaire jamais de vivre?
A, mort, viens à moy, me livre
Assault mortel , perce mon cueur ;
Puisque j'ay perdu mon honneur
Et le bien qu'on ne me peult rendre ;
J'ayme mieulx mourir sans attendrie
Que vivre et estre reprouchée.
La Mère.
Taisez- vous, mon enfant, m'araye.
Vous avez perdu vostre rose,
Mais on ne peult faire aultre chose.
Il a la domination ;
Du tout jà n'en aurons raison.
De vouloir cecy poursuyvir
Jamais n'en pourrion chevir.
Pour ce le vault trop mieulx celer.
La Fille.
Me doit-il pourtant vioUer
S'il est le seigneur du pays?
Pour tout l'avoir qu'il a conquis ,
Ne qu'il en peult jamais attendre,
Il n'est pas en luy de me rendre
Mon honneur qu'il m'a buy toUu.
Demourra donc mon corps perdu
i5o . Moralité
Par force, sans amende avoir?
La Mère.
Se corps deusse perdre, et avoir.
Ma fille , si screz-vous vengée
De la grant honte et villannie
Qu'avez eu du faulx efforceur.
Allons devers l'ancien empereur.
Qui nous fera droict et raison.
Cher empereur de grant renom,
Je vous prie , faictes-moy justice
D'ung meurtrier et piteulx malice
Que vostre nepveu efforceur
A faict, par cruelle ai-deur.
Sur ma fille malleurée.
II [r] a par force deffiourée.
Je vous prie, vueillez pugnir.
Et nous vueillez justice ouvrir;
Je vous en requiers à genoulx.
La Fille.
Ha ! monseigneur, je viens à vous
Par grant courroux ,
Priant que justice (me) faciez.
L'Empereur.
Mes damoisellcs , approuchez ,
Et dictes vostre pensée.
La Fille.
La plus désolée
Suis de la contrée,
Et toute esplorée ;
Vous orrez pourquoy :
J'ay esté emblée.
En chambre enfermée ,
d'ung Empereur. i5i
Et puis vioUée
Comme maulgré moy.
De force me plains
En souspirs et plains ,
Dont mon cueur est plains.
Faictes-moy justice ,
Empereur hautains.
J'ay les bras tous tains.
Ne soyez lointains
Au pauvre n'au riche.
J'ay perdu honneur,
Bonté et valleur.
Helas! empereur,
Que j'aye raison
D'un faulx efforceur.
Qui , en sa challeur.
M'a de tout son cueur
Monstre trahyson.
J'estoye pucelle ,
Las ! or suis-je garce.
Celuy qu'on appelle
Chef de ceste marche
M'a huy deceue.
L'empereur nouvel
M'a par force eue.
Mal de son revel !
Se je n'ay vengeance
Du mal qu'il m'a faict
Par vostre ordonnance ,
Dieu prie de faict
Qu'il m'ottroye son ire ,
Tant que tout deffait
l52 , MORALITl^
Soit la vostre empire.
S'il est vo parent
N'y regardez pas;
Jugez justement,
Regardez au cas.
Car j'ay fait pourchas
Pour justice avoir,
Mon procès du cas.
Et amande avoir.
Faictes , puisqu'il a mespri[n]s.
Qu'il soit prins
Et pugny pour ceste force
Conque je n'avoye apris
Mais surpris.
11 me semble que on m'escorche.
L'Empereur.
Tout ouy, je vueil qu'on s'efforce
Pour mander mon nepveu icy.
La Mère.
Sire , je vous requier mercy.
Et vous suplie qu'on nous esgarde.
L'Empereur.
Dames , je vous oy et regarde.
Qu'esse que vostre cueur désire?
La Mère.
Je vous requier justice , sire.
Pour la jeune fille diffamée
A force et à tort.
La Fille.
Seuil e et esgarce.
Très desconfortée ,
Des dames privée ,
d'ung Empereur. i53
Tant suis villanée.
Donnez-moy confort.
L'Empereur.
Que querez-vous ?
La Fille.
Mort ,
Ou vous avez tort.
Regardez , empereur,
Folle erreur,
Fellonneur,
Sans clameur,
Mon honneur
Faict par trahison
Mon seigneur.
L'Empereur.
Quelle clameur !
La Mère.
Justice crion ;
Point ne varion
Ne ne mentiron
De ce que dirons
En aucun propos.
Force et ses supos
Soit par vous pugnie,
Sans quérir repos
Ne mettre en depos
Heure ne demye.
La Fille.
Raison , je vous prie ,
Car voicy partie
Qui offre à prouver
Sur ma vie
i54 Moralité
Qu'il n'est mie
Fort de vous preuve trouver.
L'Empereur.
Puisque de mon nepveu reprouver
Huy de tel force avoir commise ,
La chose m'en sera submise ,
J'en seray juge , quoy qu'il tarde.
La Mère.
Je \ous supplie qu'on y regarde ,
Àffin qu'aux aultres ne soit pis.
L'Empereur.
Jugement sera accomply
Sur luy, comme le cas requiert.
Mandez-le moy.
Le Duc.
Il y affiert.
Présentement l'iray quérir.
Sa, sire, plaise vous venir;
L'empereur vous attant icy.
Le Nepveu.
A , mon amy, pour Dieu, mercy !
Plaise vous ma paix pourssuyvir.
Bien sçay qu'il me fera mourir,
Car j'ay, de mauvaise pensée,
Huy une fille violée.
Las ! or voy bien que je suis mort.
Le Duc.
Ne vous chaille , prenez confort ;
Se je puis la paix je fairay.
Ha , cher sire , je sçay de vray
Que du faict il est très doiillcnt ,
Et n'ose venir nullement
d'ung Empereur. i55
Pour vostre ire, comme je croy.
L'Kmpereur.
Faictes du moins qu'il vienne à raoy,
Pour sçavoir s'il s'excusera.
La Mère.
Or on verra que ce sera.
Monseigneur, adieu vous dy.
La Fille.
Celle qui estoit à midy
Pucelle ores ne l'est plus ;
De la force c'est mise jus
Vostre ordonnance ; or y pensez.
L'Empereur.
Je feray tant, ne vous doubtez ,
Que cause aurez d'estre contente.
Et pour venir à mon attente.
Puis que nul ne me peult veoir.
Quérir m'en vois sur mon dressouer •
Les tranchans de mon escuyer.
Les voilà soubz mon oreillier
Boutez, que nul rien n'en sçaura ;
Car, se je puis , mon corps fera
Justice poui" à Dieu complaire ,
Et pour donner vray exemplaire
A plusieurs , se j'en viens à chef.
Le Duc.
A, sire, je viens de rechef :
Humblement vous requiert mercy.
Pardonnes luy, sire, et aussi
Tantost venra à vostre mand.
L'Empereur.
De sault allant à sault venant
1 56 . Moralité
N'aura point mes faicte qu'il viengne.
Qu'esse à dire ? Fault-il qu'il craigne
Ne s'oze monstrer devant moy?
S'il ne vient , par la foy que doy
A Dieu , je l'envoyray quérir.
Le Conte.
Ha , sire, il vous convient venir ;
Ne vous vueillez de rien doubler,
Cai' l'empereur vousveult escouter
Parler, et, comme je suppose.
C'est pour veriflier la chose.
Il vous sera misericors.
Le Nepveu.
Justice fera de mon corps.
Seigneurs, soyez en mon ayde.
Certes , autrement ne le cuyde ,
Se coup icy , je vous emprie.
Oncle , Dieu vous doint bonne vie ;
Vous m'avez mandé ; que vous plaist?
L'Empereur.
Tu secs assez bien pour quoy c'est :
Une fille palle et destainte
Par courroux c'est de force plainte
De toy , et a dit en la place
Que de ton corps justice face.
Ainsi qu'à tel cas appartient.
Le Nepveu.
Cher oncle, puisqu'il le convient,
Je vous diray la vérité.
Vray est qu'avec elle ay esté ;
Mais, certes, quej'aye commis
L'effbr cément qui m'est submis.
J
d'ung Empereur. 167
Oncques ne commis le mefl'ait.
L'Empereur.
Elle a cause, et mis en faict
Qu'on prouvera l'efforcé assez ,
Et aussi vous le confessez.
Si fault que justice soit faite ,
Car la mère ne la fillette
Ne veullent (ne) richesse ne avoir,
Fors seuUement justice avoir.
J'en suis chargé par elle deux.
Le Duc.
A , sire , vous povez bien mieulx.
Considérez que la jeunesse
N'est pas pareille à la vieillesse ,
Et supposez que ceste fois
Il ayt fait faulte ; toutes foys
N'est-il si sage ou bien apris
Qu'aucune foyz ne soit surpris
En cas pareil , et puis qu'ainsi
Humblement vous requiert mercy,
Vostre grâce vers luy s'estende
En pardon.
L'Empereur.
Affin qu'on l'entende ,
Qui bien vouroit pugnir le faict ,
On le pendioit à un gibet
Ou on luy trancheroit la teste.
Le Nepveu.
Pour Dieu, mercy, mon oncle !
L'Empereur.
Tès-toy !
i58 , Moralité
Je ne puis ouyr ta personne.
Donné t'avoye la couronne
De l'empii'e , et fis serment
De régir bien et justement.
Garder devoys églises belles ,
Veuves , orphelins et pucelles ,
Et, qui veult ton fait regarder,
Celles que tu deusses garder,
Tu l'as toy mesme violée ,
Et par force tant ravallée
Qu'elle vient à moy à refuge.
Et tu es digne d'estre juge ?
Certe , nenny, jour de ta vie !
Quel deshonneur m'as-tu bastie
Pour avoir commis tel horreur!
J'ay esté trente ans empereur,
Qu'onc(ques), tel deshonneur ne me vint.
Mais en ay pugny plus de vingt
Cruellement par tel péché.
N'oucques je ne fus reprouché
D'avoir espargné en justice
Nul homme , tant fust grant ne riche,
Et maintenant, se je t' espargné,
La noble empire d'Almaigne
Est deshonnoi'é à tousjours.
Le Duc.
Ha , sire , honte et amours
Peuvent bien faire la concorde.
Vostre douice miséricorde
Plus grant proufit lui portera.
Le Conte.
Au nom de Dieu, qui tout créa,
Plaise vous, par douice ordonnance.
d'ung Empereur. lôg
Luy octroyer sa pardonnance.
Sire , ne soyez escondit.
L'Empereur.
Chascun de vous a assez dit,
Mais [je] n'y voy homme discret.
Parler vueil à luy en seci'et;
Vous aultres, vuydés hors de l'huys.
Je sçauray son -vouloir, et puis
Sur sa response auray advis.
Le Chappelain.
Il est en très grant blasme mis ;
Je ne sçay s'il a droit ou tort.
Se par droit en doit prendre mort ,
Nul ne le scet, si ce n'est Dieu.
L'Empereur.
Or sa, vien près de moy, pour mieulx
Entendre ce que vouldras dire.
Le Nepveu.
Par mon ame , mon très cher sire ,
J'ay copulation charnelle
Par grant dclict eu avec elle ,
Etn'ay faict aultre mesprison.
L'Empereur.
Or sa, de toy, qui avoys nom
D'empereur au propre lieu de moy ,
Ne m'as-tu pas fait grant esmoy,
Quant on pcult nommer efforceur
Le lieutenant de l'empereur?
Quel reproche , quel desplaisir!
N'es-tu pas digne de mourir?
Respons, et me dy vérité.
1 6o , Moralité
Le Nepveu.
Hélas , sii'e , se j'ay esté
Surprins de trop folle challeur,
Ne me monstres si grant rigueur ,
Car je vous congnoys tout seul vice.
L'Empereur.
Pai' ma foy , je feray justice;
De ce Cousteau seras occis.
J'ay fait justice jusques icy ,
Au plaisir de mon Dieu : saint George !
Il en a tout parmy la gorge;
Jamais femme n'efforcera.
Venez sa , seigneurs , venez sa ,
Portez au feu ce corps defaict.
Le Duc.
Ha , cher sire , qu'avez-vous faict ?
Nostre Dame ! amy, amy !
L'Empereur.
J'ay faict justice , mon amy.
Et vous ne [l'Jeussiez osé faire.
Le Conte.
Il a detreuché tout parmy.
L'Empereur.
J'ay faict justice, mon amy.
Le Chappelain.
En moy [je] n'ay sens ne demy,
Quant me ti'ouve en tel affaire.
L'Empereur.
J'ay faict justice, mon amy,
Et vous ne l'eussiez osé faire.
Bien sçay que luy vueillez complaire
d'ung Empereur. 161
Et que vous l'aymez et craignez ,
Se je vous [en] eusse chargez ,
On eust mis la chose à demain ;
Et pour tant ay-je de ma main
Faict justice , doubtant mon blasrae.
Le Duc.
Dieuvueille avoir mercy de l'ame.
C'est justice moult exemplaire
A chascun pour justice faire.
Or est pour meschante challeur
Occis le souverain seigneur ;
Se nous est belle demonstrance.
Le Come.
Forfaiture faicte à oultrance
Jamais ne demeure impugnie
Par justice vraye unie
Dieu veult pugnir l'euvre cruelle.
Bertault.
Oii est-tu , masson sans truelle ?
Dieu met en mal an ton aumusse !
Mais que faict-tu la?
GUILLOT.
Je me musse
Que je ne soye regardez.
J'en joué au soir tout aux dez,
Mais, avant nostre départie,
Je happé une grand partie
De l'argent qui estoit au jeu ,
Et puis , tout aussi tost que j'eu
Faict mon faict , je fus resjouy.
Bertault.
Et que fis-tu?
T. III. Il
i62 ' Moralité
GUILLOT.
Je m'en fuy.
Fusse pas faict en fin marchant?
Tu ne sçais : on nous va sarchant
Tous deux pour bouter en prison.
Bertault.
Et pourquoy?
GuiLLOT.
Pour la mesprison
De la fille qu'avons emblée.
J'ay veu, en passant, l'assemblée
D'officiers et de bons sergens ;
Mais je me boutay par les gens,
Tellement qu'ilz ne m'ont point veu.
Bertault.
Il fault que chascun soit pourveu
De bonnes pierres en sa manche.
Et tenir dagues par le manche ;
Ils n'auront garde de nous prendre.
GuiLLOT.
Char bien, se seroil pour nous pendre
S'une foys estions attrappez.
Bertault.
Nous en avons bien eschappez
De plus terrible; ne te chaille.
Je ne donneray pas une maille
Mais que les puisse veoir à l'œil.
Allons hardiment.
GuiLLOT.
Je le vueil.
Mais s'ilz sont dix ou douze?
d'ung Empereur. i63
Bertault.
La fièvre t'espouse !
Tu ne vaulx pas deux porions.
Mais que crains-tu?
GUILLOT,
Les horions
Et le danger qu'après s'en suyt.
Celuy est saige qui s'enfuyt
Pour mieulx le danger éviter.
Bertault.
Me vouldroy-tu doncques planter
Quant se venroit à ung besoing?
GuiLLOT.
Et nenny dya ; mes ayez soing
Que nul ne te fera villennie ,
Si je puis, en ma compaignie ;
On me congnoit par trop rebelle.
La Mère.
J'ay ouy très grande nouvelle.
Fille , vous estes bien vengée
De la grant honte et villanie ,
Qu'avez eu de l'empereur à tort,
Car son oncle l'a mis à mort
En sa chambre hastivement.
La Fille.
Ma mère, dictes-moy comment
Il est mort ; esse par sentence?
La Mère.
Il a jugé en conscience;
Pour éviter toute faveur,
Luy qui est haultain empereur
Huyla gorge lui a couppée.
i64 " Moralité
La Fille.
Pour veu qu'il m'avoit diffamée
Par force , il ne luy a faict tort.
Or Dieu luy pardonne ; il est mort.
Je luy pardonne de ma part.
Si requiers Jésus qui gart
Toutes bonnes filles en cueui'
D'cstre séparée d'honneur
Par force . ainsi que j'ay esté.
La Mère.
Je prie lahaulte Trinité
Qu'elle vueille avoir de luy mercy
Et le mettre en repos; ainsi
Soit de tous loyaulx trespassez.
L'Empereur.
Je suis de mort fortopressez,
Car le sang au corps m'est esmeu
A la cause de mon nepveu,
Sur qui j'ay justice acomplie.
Mon chappelain , je vous suplie
Que tost me puisse confesser,
Et si me vueillez apporter
Mon sauveur, car j'entens la mort.
Le Chappelain.
Ha, cher sire, prenez confort ;
Vous n'avez garde , se Dieu plaist.
Et nonobstant qu'à Dieu en est,
C'est bien fait de se confesser
Pour sa conscience adresser
Et recepvoir son créateur.
L'Empereur.
Hélas , je vous prie, sans faveur,
d'ung Empereur. i65
Confession, par charité.
Le Chappelain.
Or dictes bénédicité ;
Mais vous n'avez garde pourtant.
L'Empereur.
Absolution maintenant
Requier humblement , mon amy ;
Et puis le corpus domini
Dévotement recepveray :
Apportez-le moy.
Le Chappelain.
Non feray ,
Certes , sire ; je n'oseroye ,
Et aussi trop je mefferoye
En la foy.
L'Empereur.
Pour quoy mefferiés-vous?
Le Chappelain.
Hélas! voussçavez. sire doulx,
Le grant péché qu'avez commis.
L'Empereur.
En faict de conscience, amy,
Certes, je me suis confessé
De tout ce que j'ay offensé.
Je n'ai rien failly, que je saiche.
Le Chappelain.
Ha , cher sire , sauf voslre grâce.
Vous sçavezbien, sans nul destry ,
Vostre nepveu avez meurtry.
Qui est ung très orrible vice.
L'Empereur.
J'ay faict et accomply justice.
i66 Moralité
Je ne m'en puis à mains passer.
Que je m'en deussc confesser,
Certes , ce n'est pas mon entente ;
Rien n'ay mespris. Donc sans attente
Vous requiers d'avoir mon sauveur.
Le Chappelain.
Certes, non feray, mon seigneur,
Au moins en Testât où vous estes ,
Se aultre amendement ne faictes
Et se vous n'estes confessez.
L'Empereur.
Vous en pourrez parler assez ;
Mais se confesse-on de bien faire?
Se j'ay faict, pour à Dieu complaire ,
Justice, ay-je pourtant péché?
Ja ne me sera reproché
Que face péché de vertu ;
Il me seroit fort mescheu
Se me monstroye repentans
D'avoir faict justice en mon temps.
Jamais ne m'en confesseray.
Le Chappelain.
Certes donc je vous laisseray
Pourtant que soyez en ce points
L'Empereur.
Comment! Me don[ne]rez-vous point
Le sacrement?
Le Chappelain.
Je n'oseroye.
L'Empereur.
Souffres au moins que je le voye
De loing , avant que mort me prcude.
d'ung Empereur. 167
Luy priray que de mal defFende
M'ame , si vray qu'il est entiers.
Le Chappelain.
Certes , je Toy moult voulentiers ;
11 est en grant dévotion,
L'Empereur.
Jésus (Christ), qui souffris passion ,
Ayez nuy compassion
De ma povre humanité ;
En ma désolation ,
Ouy ma supplication
Par très grant bénignité.
Je croy estre au sacrement ,
En sanc et chair proprement,
Le corps de nostre sauvement.
Cil qui le croit fermement
Et le reçoit dignement ,
11 prend divine saveur
Et infinie doulceur,
Car du ciel vient la liqueur
Descendre divinement
Quant le prestre dit de cueur
Des parolles la teneur
A l'autel secrètement.
Je te cry mercy ,
Mon Dieu , mon amy;
Car deTennemy
Ay esté lié ;
J'ay moult defailly.
Las ! (et) commis parmy
Des vii. ors péchés ,
Orgueil , ire , envie ,
Paresse , gloutonnie ,
i68 Moralité
Usui'e et luxure;
Hélas, je n'ay mye
Mené saincte vie
Qui est bonne et sure;
Point n'ay faict les œuvres,
De miséricorde
Dont les cueurs aviennent
Qui à toy s'accordent.
Et , se j'ay en foy
Erré nullement,
Pardonne le moy
Ains ton jugement.
Autre bénéfice
Que faire justice
J'ay faict jusques sy
Et , s'il y a vice ,
Fais que de raoyysse.
Je te cry mercy.
Monstre-moy, doulx Dieux,
Se t'ay mis justice
Cy et entons lieux.
Ma joye appetice
Quant ton corps propice
En bon point suiîice ,
Jeté peusse avoir.
Le Chappelain.
Glorieux Dieu du hault manoir,
Chascun te doit cy grâces rendre
Quant il t'a pieu vers luy descendre
Par divine opération.
Le Duc.
Vray Dieu , qui domination
A partout, en siècle et en terre ,
b'ung Empereur. 169
Humblement te remercion
Et venons mercy terequerre.
Celluy est trop mauvais qui erre
Contre la divine puissance.
Chascun doibt bien ta grâce acquerre
Et avoir de toy congnoissance.
Le Conte.
A toy, vray créateur du monde,
Rendons grâce , et en tous lieux.
Ta grant miséricorde habondc,
(Et) dessus jeunes et dessus vieulx.
Beau miracle et euvre divine !
Octroyé nous, beau sire Dieux ,
Le règne qui jamais ne fine,
L'Empereur.
0 vray sauveur, (à) moy, comme indigne
T'ay receu par ta doulce grâce ;
Yssir as voulu de ta place
Pour jusques en ma bouche venir;
Et ainsi [Ainsi ne?] povez maintenir
Que justice tenir et fere
N'est pas chose qui à Dieu plaise;
Qu'il soit vray il est cy monstre.
Le Chappelain.
Dieu de majesté ,
Haulte trinité
En vertu unie ,
De ce qu'as monstre
Par ta deité
Je te remercie.
Humblement te prie ,
Requiers et suppjye
Que tu me pardonne
170 Moralité d'ung Empereur.
Si j'ay par folye
Reffusé la vye
A ceste personne.
Sire , priés Dieu qu'il vous donne
Confort et qu'il vous soit propice
Âussy vrayemeiil comme justice
A esté tousjours par vous faicte.
L'Empereur.
Je requiei's Dieu quem'ame mette
En son paradis, s'il luy j'iaist.
De recepvoir la mort suis prest
Quant plaira à mon créateur.
Le Duc.
Ainsi conclus que tout seigneur,
Qui a grant règne et grant poUice ,
Doit, sans avoir à nul faveur,
Exercer et faire justice.
Car équité est artifice
Que héatitude conguoist ,
F]t chascun en son bénéfice
Jugera celuy qui tout voit.
Le Conte.
Comme voyés par expérience,
Ung chascun selon son degré ,
Si vous prye que nostrc sentence
Vueillés tous recepvoir en gré.
Finis.
Beatiqui faciuntjusticiain in omnitcmpore.
Imprime nouvellement à Lyon, en lamayson
de feu Barnabe Chaussard, près Nostrc-
Dame de Confort. M.D.xliii.
MORALITÉ
HISTOIRE ROM M AINE
D'une femme qui avoit voulu trahir la cité de Romme
Et comment la fille la nourrist six sepmaijies
de son lait en prison
A cinq personnaiges , cest assavoir
ORACIUS LAMÈUE
VALEHIUS ET LA FILLR
LE SERGENT
0 R A C I U S commence.
^eigneurs Rommams , de geste vertueuse,
[Qui régentez la monarcne du inonde,
jF^ar sens , advis , peine laborieuse ,
> Avons acquis renommée doubteuse ,
Sans que en nous soit aulcune tache immonde.
Je vous prie que cy on me responde
S'il est aulcun qui ayt convalessence ,
Qui transgresser vueille nostre deffence.
Vous sçavez bien qu'on a fait trasiatcr
De Salomon le saige les loix belles ;
Que tout chascun a voulu accorder
Le contenu d'icelles et garder.
Et promettant de pugnir les rebelles.
172 Moralité
Nous ne faisons pas besongnes nouvelles ,
Gardons nos loix et les entretenons ,
Car à tousjours en avons bon renom.
Valerius.
Oracius consul le vénérable ,
Les bonnes [loix] se doibvent maintenir ,
Car les Rommains , par estre vertuable
Et par leurs dictz très bien entretenir ,
Ont faict plusieurs à l'empire obeyr,
Et ont acquis le nom de loyaulté
Que par armes ont voulu soubtenir,
En approuvant la pure vérité.
Oracius.
Par les Rommains nous sommes establis
Crans justiciers en icelle cité.
Le cas nous a grandement embellis,
Comme sçavez, à dire (la) vérité ;
Et pourtant dont il est nécessité
Sçavoir s'aulcun a commis quelque mal.
Pour luy livrer, selon juste équité,
Sa déserte, selon le cas égal.
Valerius.
Vous en parlez comme juste et loyal;
Car nous debvons eslre la main tenant
A corriger tous vices en normal;
Car aultrement ne sommes pas sçachans.
Oracius.
C'est vray ; pourtant, s'on est sachant
Personne qui ayt offencé ,
Qu'on nous le dye cy maintenant,
S'il est quelque vice brassé.
Je ne me suis pas appencé
ou Histoire Rommaine.
Qu'il y ayt quelque nouveau vice ;
Mais , s'il y a rien despensé ,
Sachons le, pour faire justice.
Le Sergent.
Sire , c'est droict qu'on accomplisse
Vostre vouloir toute saison ,
Et , affin que à effect sortisse
Le cours de justice et raison ,
Il y a en ceste prison
Une femme , que l'on renomme
D'avoir faict quelque trahison
Encontre la cité de Romme.
Oracius.
Certes, vous estes bon corps d'homme.
Que on la face legierement
Venir, à la fin que on luy somme
Sa fin et cruel jugement.
Le Sergent.
Sire, vostre commandement
Sera faict sans dilation.
Sus , sus , sortez legierement
Pour recepvoir pugnition.
La Mère.
0 griefve désolation !
0 suis-je mise en basse lame !
0 dure lamentation !
Mourir me fauldra à grant blasme.
Que feras-tu , povre et infâme femme ?
Tu souffriras huy grant laidure dure;
Plus ne seras nommée d'ame dame.
Mort tient sur moy trop sa morsure sure.
Ton corps yra à corrompure pure ;
174 Moralité
A ce jour d'huy toute lyesse lesse.
Nul n'est vivant qui me procure cure ;
Car aujourd'huy trop ma noblesse blesse.
Le Sergent.
Sire , voicy la pécheresse
Que vous m'avez baillé en garde ;
Devant vostre noble haultesse
Je la metz sans aultre avant-garde.
Oracius.
Ha, femme, quand je te regarde,
J'ay pitié de toy, vrayement,
Considérant la mort paillarde
Qu'endurer te convient briefment.
Sus , que on voyse legierement ,
Noncer que on soit cy eu présence
Pour cy ouyr publicquement
Prononcer sur elle sentence.
Le Sergent.
On en fera la diligence ;
Plus ne se fault ramentevoir ;
Puisque tel est la conséquence ,
Laissez m'en faire le debvoir.
Oyez : on vous faict assavoir
Que on s'en va juger une femme ,
Laquelle a voulu concevoir
En elle trahison infâme
Contre l'empire, dont en blasme
On la va ce jour corriger
A son deshonneur et diffame.
La vienne veoir qui veult juger.
La Fille.
0 créateur et père dioicturier
ou Histoire Romsiaine. 170
Que deviendra ceste pauvre esgarée ?
Las qu'ay-je ouy en ce lieu [publier] ?
Mon cueur se doibt humilier ,
Larmes gecter des yeulx par randonnée.
Cessez vos chantz, oyscaulx volans es cieulx*
Et vueillez huy avec moy lamenter.
Ne pourray-je mon esmoy différer
Et m'en aller ouyr juger ma mère ?
Je m'y en vois. Cognue ne suis d'ame,
Nul ne sçaura dont celle m'apartient.
Mais que dis-tu , très malheureuse femme ?
Veulx-tu ouyr jugera mort infâme
Ta mère? Helas , follye bien te tient ;
C'est dommaige que terre te soustient
Quant tu accord d'estre huy en la présence
Du juge qui va donner la sentence.
Le Sergent.
Sire, j'ay fait la diligence
De ce que la charge avoye.
Oracius.
Vous estes homme d'intelligence ;
Vostre habileté me resjoye.
La Fille.
Helas , helas , mon vray Dieu qui m'esmoye ,
Voyant ma mère en [un] si piteulx ploy;
Confortez-moy, de tous (les) biens la montjoye,
Car je ne sçay que je dis, sur ma foy .
Oracius.
Or sa , m'amye , entends à moy :
Tu as par tes faictz inhumains,
Au moins si n'eust tenu à toy ,
Chercher la perte des Rommains.
176 Moralité
Tes faictz sont pervers et villains ;
De toy me prent à esbahir.
Ceulx où [tu] es à tout le moins,
Tu as coutendu de trahir.
La Mère.
Helas, Tueillez-moy secourir,
Noble seigneur.
Oracius.
Certes , m'amye ,
Tu as beau pardon requérir ,
Car, pour vray, tu ne l'auras mye.
Par ta convoitise et envie
Tu as perpetray trahyson.
Je te juge à perdi'e la vie,
Pour faire justice et raison.
La Mère.
0 mon vray Dieu , que tant prison ,
Me fault[-il] en tel vitupère
Finer mes jours ceste saison ,
Et endurer tel peine amère?
La Fille.
Ayez pitié de ma doulente mère ,
Juste juge ; pardonnez ce mefFaict.
Ayez pitié de ma dolente mère,
Sans la juger ce jour de mort amère ,
Mettez pitié à Tencontre du faict.
Las ! elle meurt en peine et en misère.
Jugez aussi, sans que nul y diffère.
Que je meure ; car certes bien me plaist ;
Puisqn'ainsi est que sa vie vous desplaist.
Jamais nequicrs que mort, car ducil m'avère.
ou Histoire Roumaine. 177
Helas, vrayment, mon solas est deffaict.
Se sentence de mort on y profère.
Juste juge, pardonnez ce meffaict.
Valerius.
Geste fille pitié me faict ,
Mais il fault justice accomplir.
La Mère.
0 souverain Dieu, qui tout deffaict.
Veuillez moy (à) ce jour secourir.
Oracius.
Or sus , à coup ! pour maintenir
Chascun en droict , il [fault] que bref
(Que) à ceste femme, sans faillir.
On voyse tost trencher le chef.
La Fille.
0 noble seigneur, quel meschef !
Trencher le chef, vierge dame!
Si la besongne vient à chef,
Que feray-je, moy, pouvre femme?
Seigneurs , vous n'auriez point de blasme
 ce que vouldray reciter ;
Je vous prie de corps et d'ame
Qui vous plaise de m'escouter.
Valerius.
Or sus, vueillez le faict compter ;
Si orrons que vous vouldrez dire.
La Fille
Puisque voulez descapiter
Ma mère, je requier, chier sire,
Affin la besongne assoufîre ,
C'est que la sentence sera muée ,
T. m. 12
Moralité
Et que j'aye part au martyre
En quoy ma mère est condampnée ;
Qu'elle ayt une jambe couppée,
Et raoy une , je le veul.x. bien,
Puis sa langue luy soit ostée,
Et la mienne par tel moyen.
Pour la délivrer du lyen
De la mort , trenchez-moy les bras,
Car, c'elle meurt, je congnoy bien
Que jamais je n'auray soûlas.
Oracius.
Ma fdle , par ma foy , tu as
En toy vraye amour maternelle ;
J'ay bien veu des filles ung tas,
Mais oncques n'en vis une telle ;
Et , pour ta requeste tant belle ,
Ta mère , pouvre malheureuse ,
Ne mourra , je le te réveil e ,
Par moy au moins, de mort honteuse.
Valerius.
Vous alléguez chose doubteuse ;
Juge ne se doibt rappeller.
Oracius.
Valerius , chose piteuse ,
Si peult en pitié modérer ;
N'avez-vous pas ouy compter
Que Trajan jugea sou enfant
A mort, puis le voul(u)t repeter.
C'estoit empereur triomphant ;
Ha , ce fut ung cas suffisant
Et qui estoit de noble arroy ;
II en acquist regnon bruyant
ou Histoire Rommaine. 179
Et si tint justice en son ploy.
Zeleiiciis , pour tenir la loy
Que luy-mesme ordonné avoyt,
Jugea son fils, pour ung desroy ,
Que les yeulx en luy creveroit?
Toutesfoys luy , qui roy estoit ,
Revocqua le dit en comun ,
Disant que luy-mesme auroit
Ung œil crevé et son fîlz ung;
Cela fut faict devant chascuu ,
Et cela fîst-il pour le mieux
Pour éviter plus grant envie;
Je croy qu'il en eust gloire es cieux .
Valerius.
Dieu monstra là reallement
Comment justice est nécessaire ;
Si plaist à Dieu moult grandement
Celui qui veult justice faire.
Si ne sçay que voulez retraire
Icy pour saulver ceste femme ;
Pensez donc bien sur cest affaire
Affin que [nous] n'y ayous blasme.
Oracius.
Le cas ne sera pas infâme,
Doubler ne se fault de cecy ;
Si ne perdrez bruyt ne famé
Sur l'affaire, ne moy aussi.
Nous disons par sentence infâme
Que icelle sera en prison
A tousjours mais, pour ce cas (i)cy
Abolir, et sa trahison.
S'ordonnons qu'on fermera la porte
Et que ame nul n'y entrera
i8o Moralité
Jusques à, ce qu'on nous raporte
Pour certain que morte sera ;
Je consède bien sur cela
Que Tallez veoir et que parlez,
Par la treille qui est yla ,
Trestout le mieulx que vous pouri'ez . '.
La Fille.
Grant mercy , sire ; vous m'avez
Remply le cueur de toute joye.
Oracius.
Or sus , à coup , or l'emmenez ,
Comme il est dit.
Le Sergent.
Je n'attendoye
Aultre chose. Sus, sus, en voye.
Venez-vous-en en la prison ;
Plus [vous] n'empêcherez la voye ;
Voicy A'oz dernière maison.
La Mère.
Obeyr doy, c'est bien raison ,
Encor[e] me faict-on grant grâce.
Que mauldite soit trahison!
Celuy est fol qui la pourchasse.
La Fille.
Je vous lerray en ceste plasse :
Ung peu voy jusques à l'hostel,
Ma mère.
La Mère.
Las ! en briefve espasse ,
Retournez (ma fille), pour mon dueil mortel
Appaise[r]. 0 Dieu immortel ,
ou Histoire Rommaine.
Que voicy piteulx accidans ,
Quant pour mon meffaict convient
Mourir me fauldra cy dedans
Le Sergent.
M'amye , aussi comme j'entens ,
Jamais ne partirez d'icy ;
Folye est si à vuyder pretens ;
Crier vous fault à Dieu mercy.
La Mère
Mon cher amy, il est ainsi.
Mon Dieu, donnez moy patience
Contre mon esmoy et soulcy ,
Et paidonnez-raoy mon ofTence.
La Fille.
Il est grant temps, comme je pense,
Que en prison soye retournant,
Où ma mère [est], par sentence ,
(Est^ sans estrc beuvant ne mengeant.
Je viens d'habiller mon enfant ;
Il est couché , dont je m'en voys ,
Affin d'estre reconfortant
Ma mère en son cruel esmoy.
La Mère.
Mon Dieu et souverain roy,
Fort suis atainte de famyne.
Mourir me fault , ainsi le croy,
Car la grant fain mon cueur amayne.
0 vierge , des saiuctz cieidx royne ,
Confortez-moy en ce danger,
Car de brief fauldra que je fine ,
Puis que n'auray riens que menger.
i82 Moralité
La Fille.
Mère, Dieu vous vueille alléger
Par sa très bénigne puissance.
Comme en va?
La Mère.
Certes, au vray juger,
Fille , je me meurs , sans doubtance.
La Fille.
De Jésus ayez souvenance
Et prenez tout enpatiance.
Ne tournez en désespérance
Le mal , pas ne seroit science
La Mère.
0 mon enfant , j'ay si grant indigence
Que n'est homme vivant qui le sceust dire.
La Fille.
Je congnoys bien et sçay Tintelligence
Que famyne fort vostre corps empire.
Mais toutes foys mercyez nostre sire
Qui a souffert que de ce cas villain
[V^ous] n'avez pas enduré le martyre,
Tel que le cas le requeroit àplain.
La Mère.
Helas, ma fille, je meurs de fain !
La Fille.
Helas, ce poysemoy, ma mère.
La Mère.
Que Yoicy pouvre et piteulx train :
Helas, ma fille, je meurs de fain!
ou Histoire Rommaine. i83
La Fille.
Je n'ay vin, chair, paslé ne pain
Pour vous ayder en vo misère.
La Mère.
Helas, ma fille , je meurs de fain.
La Fille.
Hélas, cepoise moy, ma mère.
La Mère.
O mon enfant, je souffre peine araère :
Las ! vueille moy donner allégement.
Prent pitié de me voyr tant austère ;
Pour toy nourrir tant ay eu de tourment.
La Fille.
Helas, à peu que le cueur ne me fend
En escoutant vostre douleur cruelle ;
Dont, si vous plaist, sans user de rigueur,
Rendre vous veux huy amour maternelle ;
Venez ycy allaicter ma mamelle
Et en prenez vostre réfection.
En ma jeunesse me fessiez chose telle
Dont j'en avoye ma substantation.
Le Sergent.
J'ay en moy admiration
Comme ceste femme vit tant
Sans avoir quelque portion
De vivre, dont soit substantanl.
La Mère.
0 , me voylà bien , mon enfant ;
Je suis bien refectionnée ,
Grâce au vray père tout puissant,
1 84 Moralité
Quant de cecy t'est advisée.
La Fille.
G'y viendray chascnne journée.
Ma mère , pour vous conforter.
La Mère.
Ma fille , la vierge honorée
Te vueille tousjours convoyer.
Oracius.
Je m'esbahis , au vray narrer,
Que personne ne nous rapporte
Si la femme que ay faict serrer
En prison est en vie ou morte.
Oyez un peu que je diray :
Allez en (la) prison où la femme
Est, et nous dictes sans delay
Si de son corps estparty l'ame.
Le Sergent.
Nenny, sire; par mon baptesme ,
Elle n'est encore en decours.
La Fille.
Mère, Dieu vous vueille (entre)tenir
En santé , ma mère et amye.
La Mè RE.
En gloire puissez parvenir,
Ma fille , dont je tiens ma vie.
La Fille.
Sa, estes vous appareillée
De venir allaictcr ma mamelle?
La Mère.
Ouy dca , ma fille poise (sic).
ou Histoire Rommaine. i85
Cela ma force renouvelle.
Oracius.
Jamais je ne yis chose telle;
Par mon seiment, ceste femme a
En soy vraye amour maternelle.
Pour Dieu , regardez que c'est là .
Valerius.
A elle parler conviendra
Pour congnoistre ung peu sa mère ;
Je croy, quant elle nous verra ,
Qu'elle fera bien maste chère.
Oracius.
Ha , femme , poiu" ta manière ,
Ta mère icy on te redonne ,
Mais qu'elle n'offence jamais.
La Mère.
Jésus Christ , amateur de paix ,
Soit loué de ce cas icy,
Quant aujoui'd'hui de mes meffaictz
J'ay obtenu grâce et mercy.
Oracius.
Certainement il est ainsi :
Ta fille ce bien nous procure ;
Ostc-toy hors de tout solcy .
La Fille.
0 souverain Dieu de nature ,
Que voicy joyeuse adveuture !
Je vous remercie humblement
Que à ma mère son injure
Luy pardonnez si doulceraent.
iSO Moralité ou Hisï. Romm.
,Valerius.
C'est par le bon gouvernement
Et le bien qu'on vous veu avons.
Or la rameuoi prestement ,
Car ses metlaictz luy pardonnons.
La Fille.
Allons , ma mère , et Dieu louons
De ce cas, puisque ainsi va.
La Mère.
Las ! je vov qu'en nulle saison
Oncques mère ne trouva
Telle fille.
La Fille.
Laissons cela ;
Je suis à vous bien plus tenue ,
Car je congiiovs tant qu'à cela
Que par vous suis au monde venue.
Finis.
Cy fine l'Histoire rommaine. Imprimé nouvelle-
ment à Lyon, en la maison deîeu Barnabe
Chaussart , près Xostre-
Damc-ilo-Contort.
M.D.xlviii.
FARCE NOUVELLE
FORT JOYEUSE ET MORALE
A quatre personnaiges , c'est assavoir
BIEN MONDAIN
HONNEUR SPIRITIEL
POUVOIR TEMPOREL
ET LA FEMME
Bien Mondain commence.
£*^^^ ien mondain me fais nommer
f^ l^y-^ '^^ ^^^ renom tant estimer
/^ r^^§^ ^"*^ chascun désire à m'avoir;
♦Stcw^S Aux ungz je donne de l'avoir,
Fit aux aultres force sçavoir,
Puis mulles, chcvaulx , destriers ,
Harnoys, lances, espées , bougliers,
Maisons, chasteaulx et grosses villes ,
Et choses qui ne sont pas villes.
J'ay tout en ma subjection
Sans en faire exception ,
Et pour ce ne craignez jamais,
Quant vous me aurez eu désormais
Entre vos mains,
Qu'autre[s] humains
Vous puissent nuyre ;
Mais fault prévoir
i88 Farce
Moyen avoir
Pour mfe ayder [conduire?],
Ou tantost me departiroys ,
Et guères long-temps ne seroys
Avec vous , pour brief vous le dire.
Prenez y donc garde, en effect.
Honneur Spirituel.
De Bien Mondain je suis plain et refect.
Des bénéfices j'en ay tant que, en effect,
Plus ne m'en fault; mais avant que je fine
Je présuppose et en mon cueur machine...
Pouvoir Temporel.
Quoi?
Honneur Spirituel.
Une office très digne.
Pouvoir Temporel.
Quelle?
[Honneur Spirituel.]
Divine.
[Pouvoir Temporel.]
Est-ce chose que l'on voye ?
Honneur Spirituel.
Non, non. J'ay Bien Mondain par voye,
Qui chascun jour en voyage je envoyé
Pour obtenir. . .
Pouvoir Temporel.
Quoy ?
Honneur Spirituel.
Ce que je présuppose.
Pouvoir Temporel.
Ce que tu présuppose !
DE Bien Mondain. 189
Par supposer ung homme pert science ,
Par supposer toute magnificence
Peult advenir, et semble à la personne
Qu'en supposant on doit charger, en somme ,
D'or ung mulet qui soit de grande essence.
Honneur Spirituel.
En supposant je prens toute plaisance ;
En supposant je mais ma confidence
Et mon espoir, donc ne dors ung seul somme
Par supposer.
Pouvoir Temporel.
Tous supposeurs enfin ont desplaisance
Sans estre en eux ung seul plaisir, en somme ;
Pour quoy je dis que malheureux est l'homme
Qui tant suppose et y pert sa chevance
Par supposer.
Idem.
Jamais ceulx qui ont de l'avoir
Ne doibvent riens présupposer,
Mais se doyvent tenir contens.
Honneur Spirituel.
Sans avoir guerre ne contens ,
Vous et moy marcherons d'ung train ,
Puisque gouvernon Bien Mondain ,
Oii fleurirons par ung accort.
Pouvoir Temporel.
Garder nous convient de discort.
Honneur Spirituel.
Rien, rien, de moy n'a eu maulvais record,
Bien sçay qu'il n'en descordera ,
igo Farce
Et celuy qui (son) discord aura ,
Tous deux je les rendray d'acord.
Pouvoir Temporel.
Ce que nous pourrons deviser
Faisons-lay sans plus deviser;
Nous aurons sayson
Et biens à foyson
Plus que n'en avon ,
Et tost, sans songer.
Sur le Temporel j'ay pouvoir;
Le Spirituel faict debvoir
De te obéir.
Honneur Spirituel.
Et sans y faillir,
Venger fault par la région ;
Pas ne voulions religion,
Mais tout Honneur et Bien Mondain.
Pouvoir Temporel.
Ne faisons point cas de demain ;
H convient nous aller jouer.
Honneur Spirituel.
Jouer allons ,
Mais en nostre estât regardons.
Pouvoir Temporel.
Pourquoy ?
Honneur Spirituel.
Je tiens , par fas et par nefas ,
Des bénéfices ung grant tas.
Prébendes , pensions , chapelles ;
DE Bien Mondain. 191
Quant on me condampne, j'appelle.
Je fournis en tout et partout.
J'ay Bien Mondain qui Ta partout :
Si j'ay maulvais droit , il m'apointe ;
Aultrement il va par la pointe
De son espée et son bouclier ;
Par ainsi me faict appoincter.
Pouvoir Temporel.
Je suis le vostre tout entier,
Mon hault Honneur Spirituel ,
Vostre serviteur sans doubter,
Moy qui suis Pouvoir Temporel.
Jamais ung frère [vous] n'aurés
Ne feist ce que je vouldroye faire.
Je suis celuy que, se je veulx parfaire
Une sephère ,
Je le puis faire,
Carnully contredire n'oze.
De l'ung suppose ,
L'autre propose.
Et de mon pouvoir naturel
Entre les aultres je dispose.
Bien Mondain.
Ce que (je) dis est tenu pour faict,
Car, en effect ,
Je faictz deffaict
Ce que ung aultre ne peut parfaire ,
Et l'imparfaict
Je faictz parfaict
Sans niil contraire.
Pourquoy n'épargnez ne doubtez
Bien Mondain, que cy vous voyez ,
Lequel partout vous veult complaire.
192 Farce
HoNN,EUR Spirituel.
Pour à vostre honneur ne desplaire
Grâces et mercy vous rendons.
Nostre cas très bien concordons
A vostre amour bien ilie.
La femme nommée Vertu entre ayant ung cor-
billon à oublieur sur ses espaulles, en cryant :
Oublie , oublie, oublie.
Honneur Spirituel.
Qui a ceste folle deslyée ?
Qui la mect de présent aux. champs?
Pouvoir Temporel.
Elle est folle ou incencée.
Honneur Spirituel.
Elle chante merveilleux chant.
Pouvoir Temporel.
Qui a ceste folle deslyée?
La Femme.
Oublie , oublie , oublie.
Honneur Spirituel.
Aprochez-vous !
Qu'esse que vous allez cherchant?
Pouvoir Temporel.
Desployez nous icy contant
Les dez dessus le corbillon.
La Femme.
Sans nulle faulte , compaignon ,
DE Bien Mondain. 193
Voulentiers je vous Touvriray.
Icy Honneur met les mains dedans le corbilon et tire ,
en disant
Honneur Spirituel.
Comment ! qu'esse cy?
Pouvoir Temporel.
Je ne sçay.
La Femme.
C'est de plaisante mercerye ;
Voulez vous pas que je vous die
Que c'est?
Honneur Spirituel.
Etouy, s'il vous plaist.
La Femme.
Ce sont ceulx qui par leurs beaux faicts
Ont acquis tiltre de parfaictz ,
Comme Hector, filz de Priamus ,
Avec le vaillant Troylus,
Nombrez au conte des neuf preux.
Pouvoir Temporel.
Et là derrière j'en voys deux.
Qui sont-ilz ?
La Femme.
(Celuy-cy) le grant Alexandre
Que feist des Sarrasins espandre
Par dure mort.
Et puis voicy Sanson le fort ;
Hercules, qui mourut par sort,
Et le puissant roy Charlemaine.
T. 111. 13
194 Farce
HoPTNEUR Spirituel.
Et ce n'est pas ce qui nous maine.
Laissons là tous ses anciens :
Ce n'est point de présent le temps
Que de vertu on vueille user ;
11 ne nous y fault amuser.
La femme.
Que voulez-vous que je vous face?
Voicy ce bon homme de Horace ,
Caton , V^ergille avec Omère.
Voicy Logique avec Grammaire
De tous les savans personnages.
Pouvoir Temporel.
Nous radoterons en noz âges,
Si nous suyvons ses vieilles gens.
Honneur Spirituel.
Venez çà; n'a-vous point céans
Ce que on [nous?] vous demanderon?
La Femme.
Et quoy?
Honneur Spirituel.
La foson
D'acquérir du bien sans main mettre.
La Femme.
(Sans main mettre !)
En cela je ne suis point maistre.
Honneur Spirituel.
Avez- vous donc pas le moyen
DE Bien Mondain. 196
De me faire ung moulin bien gent
Pour engrener heures etmatines?
La Femme.
Ailleurs chercherez voz mesquines ;
Car icy n'en trouverez pas.
Pouvoir Temporel.
En voicy encore(s) ung grant tas;
N'y a-il riens qui me soit bon?
La Femme.
Voicy le bonhomme Platon,
Hannibal et Métamorphose.
Pouvoir Temporel.
Ce n'est pas cela ; mais je n'ose
Demander ce que je vouisisse.
La Femme.
Je n'ay chose pour vous pi'opice ,
Si vous ne voulez des vertus.
Pouvoir Temporel.
Pour ces femmes qui ont gros culx ,
Il me fault la riche couleur;
Si j'en ay, je suis à honneur,
Je feray très bien mon prouffit.
La Femme.
Il n'y en a point à cest estuit ;
Vous ne cherchez que choses nices.
Pouvoir Temporel.
Je vouldroys bien avoir offices ,
196 Farce
Mais ung ^hascun jour on les vent
A ceulx qui portent de l'argent ,
Et bien peu je voys que on en donne.
La Femme.
(je n'est pas ceste vertu bonne ;
Garde n'avez de la trouver
En mon corbijlon.
Pouvoir Temporel.
Je ne sçay : quelque or ne billon,
Tu n'as rien de ce que on demande.
La Femme.
Voulez-vous avoir Alexandre?
11 a faict des vertus tout plain.
Pouvoir Temporel.
Laissez-luy jusques à demain ;
Ce n'est pas ce que nous cherchon.
Honneur Spirituel.
As-tu point , sans aulcun blason ,
Tromperies avec baratz ,
Inventions , meschans baratz,
Flateries et meschantes langues ,
Déceptions, mille harengues
Qui nous sceussent mettre en train
D'avoir, sans rien faire , du pain ?
Je le vouldroys bien acheter.
Quelque chose qu'il deust couster.
La Femme.
Et, je vous ay dit, sans doubler,
Cela ne trouverez chez moy.
Vous y trouverez bonne foy,
DE Bien Mondain. 197
Bon renon , bonne gouvernance.
Pouvoir Temporel.
C'est un pennier qui n'a point d'ance ;
Ce n'est pas pour le Temps qui court.
Garde ta mercerie meslée.
La Femme.
Crier je puis assez licitement
Que , voirement ,
Bien je suis oubliée;
Car vous voyez icy apartement
Quoy soit comment
De tous suis dechasée;
Je suis aussi si très palle et passée
Rompue, cassée
Et si je ne me oze plaindre
Que je ne puis avoir pour ma passée
Morseau de pain
Si mon bien ne vois vendie.
Voyez Honneur Spirituel
Et puis le Pouvoir Temporel ,
Qui tiennent tout entre leurs mains.
L'ont-il eu par droict naturel ?
Non, non, mais par faictz inhumains.
Hz ont donné des escus mains
Pour avoir leurs grans dignitez.
Au derrière Vertus remains (1),
Et ne s'en rompent les coslez.
Par quoy conclurons briefment
Sy des biens voulez largement
Faire vous fault du Temps qui court
En contrefaisant le billourt ,
Et que Vertu soit mise au vent,
(1) Texte : Rommains.
igS Farce de Bien Mondain.
Car vous voyez au temps présent
Que un g thascun faict comme Cacus
Qui faisoit de vices vertus.
Cy fine la farce de Bien Mondain. Imprimée
nouvellement à Lyon, en la mayson
de feu Barnabe Chaussard ,
près Nostre-Dame-de-
Confort.
FARCE NOUVELLE
TRÈS BONNE, MORALLE ET FORT JOYEUSE
A troys personnaiges, c'est assavoir
TOUT
RIEN
ET CHASCUN
Tout commence.
I est bien heureux qui a Tout,
Car il a le vent à son gré. [bout,
En comptant par un chascun
II est bien heureux qui a Tout ;
Prisé il est en Tout , par Tout ;
C'est un serviteur [bien] de het ;
Il est bien heureux qui a Tout ,
Car il a le vent à son het.
Tout je suis , nulluy ne me het ;
Chascun se veult de moy fournir;
Car je puis le pauvre garnir,
Ly esse tenir,
Tous biens maintenir
En prospérité;
Argent retenir.
Les gens contenir
En félicité,
Sans estre odieux.
200 Farce
Les gens fréquente en grande quantité.
Qui a Tout se trouve joyeulx.
Point ne suis melencolieux
Maint entretenir par mon bien.
Rien, en chantant.
Il est bien ayse qui n'a guiere,
Encore plus aise qui n'a rien.
Qui n'a rien ne se soulcie ;
Il n'a point peur de perdre Rien.
Mais qu'il soit joyeulx
En temps et en lieu[x],
Il est trop heureux.
Tout.
Quoy parlez- vous? Quoy, vertu bien,
Jasez-vous en ce pas?
Rien.
Ha! je ne vous avisois pas.
Nadies , nadies, dominusTotus.
Avez-vous mestier d'un potus?
Voicy la bouteille pour boire.
Tout.
Qu'esse cy ? Vous perdez memoyre
Qu'icy de moy vous parlez.
Par bieu , si de rien vous gabez ,
Je vous mestray en grant esmoy.
Rien.
Dyable ! quoy , vous parlez de moy?
Vous m'avez nommé dessus tous.
Tout.
Or me dictes, qui estes-vous,
Qui rcspondez si fièrement?
Nouvelle. ;
Rien.
Je suis moy mesme, seurement.
Voire dea , me cognoissez-vous ?
Tout.
Or bien, comment vous nommez-vous?
Dictes vostre nom sans celer,
Affin que vous puisse appeller,
Sans chercher de çà ni de là.
Rien.
Or, regardez qu'il y a là.
Tout.
Par moname, il n'y a rien.
Rien.
Dea , vous me cognoissez bien :
Par mon ame, je suis joyeulx.
Tout.
Le diable te crevé les yeulx,
Rien mauldit, mou faulx adversaire !
Mais , dis-moy , que viens-tu cy faire
En ce lieu , veu que tu scès
Que je suis Tout , qui pai' uxes («jc)?
Rien.
Vous estes Tout et je suis Rien
Qui cy me suis venu deduyre.
Partant, si je ne puis vous nuyre,
Toutesfois veulx-je proffiter.
Tout.
Mais qu'esse qui puisse inciter
Le cueur des gens à te vouloir?
202 Farce
Rien.
Si ay vrayement ; j'ay du poToir;
Car par cy, par là, fais ma coiuce,
Et tel regarde dans sa bource
Qui Rien ne treuve bien souvent.
Tout.
Tu n[e] es forgé que de vent,
Tout ton fait n'a aulcune loy.
Rien,
Si viendront tous les gens à moy
Et par moy seront depourveuz;
Plusieurs au monde sont venus
Qui vouldroient que fusse à faire.
Tout.
Toy! Jésus, (et) que sçaurois-tu faire ?
Mon ame, tu es trop infâme.
Rien.
Souvent je fais battre les femmes
Jusqucs à s'arracher les yeux,
Prendre l'un l'aultre (par) les cheveulx ,
Crier, hurler, ne sçay combien.
Toutesfois on dit : Qu'esse? — Rien.
Voila [ce] qu'ay en ma puissance.
Tout.
C'est moy qui ay la jouyssauce
De tous biens etbeaulx presens.
Rien.
Et moy j[e] ay la cognoissance
Sur le guernier des pauvres gens.
Tout.
Point ne cherche les indigens,
Nouvelle. 2o3
Mais les maisons des gros seigneurs ,
Et cherclier bons enseignemens.
A tromper j ay bonne espace.
Rien.
Vertu bieu , tu tiens trop de place ,
Autant derrière que devant ,
Et si ne viens pas trop souvent
De paour de perdre ton alaine.
Tout.
Souvent je fais la bource plaine,
Resjouyssans les langoureux.
Rien.
Voire , mais tu rens trop paoureux
Et qui t'a comme négligent;
Car tu portes or et argent
Par les lieux oii passeras,
Et moy, pauvre, tu me craindras.
Car s'il ne vient qu'un seul recours
Tantost se dira estre mort,
Tremblans comme plume en balance ;
Toutesfoys qu'esse ? Rien , qui passe ,
Duquel on fait si peu de compte.
Tout.
J'entretiens prince , duc, conte.
Leur baillant chemin et adresse.
Rien.
Et puis après , se tu les laisse ,
A moy, seigneur, gentement,
Plus que du pas vistement ;
Sont bien ayse trouver ma porte.
Tout.
Les despourveuz je reconforte ,
2o4 Farce
Après qu'ilz ont bien travaillé.
Rien.
Combien de fois suis-je baillé
Aux pauvres pour Tbonneur de Dieu;
Et puis si Ton a perdu au jeu ,
Je suis le dernier reconfort.
Tout.
Bran, bran ! ton parler est trop fort.
Tout faict-on par Tout au commun.
Adieu, je m'en vois veoir Chascun ,
Lequel m'a mandé pour service.
Je ne luy fauldray que je puisse ,
Mais Tentretiendray en son estre.
Rien.
Chascun, Jésus! et c'est mon maistre;
Plus souvent m'a qu'il ne t'a pas.
Comment dea, te mocques-tu pas?
Luy seras-tu en chascun endroit?
Je ne sçay pas s'il me vouldi-oit
Mescognoistre pour le présent ;
Mais sus luy suis-je bien souvent
Quasi pi as que tous les jours.
Tout.
Tu me comptes terribles tours
Qui me font grand(e)ment esbahir.
Si m'a-il envoyé quérir
Et me souhaite.
Rien.
Las ! je le croys.
Tout.
Par mon ame, je m'y en voys,
Nouvelle. 2o5
Affln que son vouloir soit faict,
Car sans moy yroit mal son faict ;
Maintes foys je l'ay apperceu.
Rien.
Tu seras bien plus tost receu
Que moy, car ta robbe [est] meilleur;
On ne prendra nul colibet.
Tout.
On fera ton senglant gibet
Qui te puisse rompre le col.
Rien.
Par vobies, je ne suis pas fol;
J'entens vostre bénédiction.
Tout.
Je m'en voys sans dilation
Veoir Chascun ; je n'y fauldray pas.
Rien.
Et je te suivray pas à pas,
Pour veoir s'il me recognoistra.
Chascun commence.
Quand esse que le temps naistra
Que Tout me viendra entre mains ?
J'espère que mon faict naistera
Tel que j'auray de bons moyens.
Tout me fault, mais, comme j'entens,
Je le chercheray là et icy ;
Qui a Tout de Rien n'a soucy.
Tout.
Et , par mon ame , me voicy ,
Lequel avez tant désiré.
2o6 Farce
Ghascun.
Vous soyez le bien arrivé ,
Tout mon amy et le tout vostre,
Car très grant joye m'est venus ;
Long temps a que (je) vous dcsiroys.
Tout.
Vous avez Tout à vosti-e choix ;
Puisque ainsi vous estes heureulx,
Doresnavant soyez joyeulx ;
Deluy ne sçauriez avoir faulte.
Chascun.
De grant joyc le cueur me saulte ;
Bien heureux suis-je par ce bout.
Mais que me fault-il quand j'ay Tout,
Lequel m'estoit fort nécessaire ?
Rien.
Monsieur, si vous avez affaire
De Rien, le voicy en présence,
Qui fait bien tenir contenance ,
Quant il voit qu[e] on le reclame.
Chascun.
Qui estes-vous ?
Rien.
Rien , sur mon ame.
Chascun.
Et de quoy (me) servirez-vous bien ?
Rien.
Monsieur, je serviray de Rien.
Advisez-vous ; me voulez-vous ''*
Nouvelle. 207
Chascun.
Mais , dictes(-moy), à quoy valez-vous ?
Rien.
A Rien.
Chascun.
A Rien ! quel bon varlet !
Vous estes un peu sotellet.
Allez ailleurs chercher un maistre.
Rien.
AdWsez ; me voulez-vous mettre
En quelque lieu de la maison?
Chascun.
Allez ailleurs quérir raison ;
Puisque j'ay Tout entre mes mains ,
De Rien n'ay cure ; Tout est mienz ;
Bien de vous me sçaurois passer.
Tout.
Ha , maistre Rien , allez chercher
Ailleurs party ; on le vous dit ;
Car vous perdez voslre crédit ,
Où Tout est. Vuidez de ce pas.
Rien.
Et donc ne me voulez-vous pas ?
Chascun.
Nenny, nenny, vuidez la place;
Où Tout est vous perdez espace
Y fréquenter; à coup vuydez.
Rien.
Par bieu , vous me appellerez
Que du faict n'y penserez point.
2o8 Farce
- Tout.
Ho, qu'il a bien failly son point.
Mon ame, il s'est bien absenté.
Que luy avez -vous présenté?
Chasgun.
Mon ame, Rien.
Rien.
Et , par ma foy , je sçavois bien
Que de moy il vous souviendroit.
Pourquoy me huchez orendroit?
Que vous fault-il?
Chascun.
Quoy , un badin.
Nous serions icy jusques à demain.
Sortez tost, avancez le pas.
Rien.
Je vous en feray repentir.
Par bien , je feray tout taire.
Chascun.
Vieulx loiidier, que sçaurois-tu faire?
Tout ton fait ne gist qu'en malheur.
Rien.
Quelque jour vous feray frayeur.
Ainsi sera; notez-le bien.
Tout.
Bien fol est qui a paour de Rien ,
Car trop peu est malicieulx.
Chascun.
Helas, suis-je pas bien heureux
D'avoir Tout devant ma puissance?
Nouvelle. 209
Plus grosse n'est resjouyssance ;
Soucy n'ay de chose du monde.
Tout.
Bienheureux est-il en ce monde
Qui a Tout; nul bien neluy fault.
Chascun.
Celuy suis-je.
Rien.
Bou, bou, bou.
Chascun.
A, Nostre Dame, qu'esse là?
Jésus, c'est quelque deffortune.
Tout.
Onc[ques] ne fut telle fortune
TroiJjlé. Jésus, que peult-ce estre?
[Rien.]
Or tenez , suis-je pas bon maistre
De les avoir espoventez
Pour faire bou ? Or vous ventez
De dire que ne me craignez pas.
Avez-vous veu ?
Chascun.
Je ne sçay pas
Que ce villain vieulx assoty
Si souvent cherche [par] icy,
Tousjours portant quelque rasée.
Tout.
Allez en malle destinée,
Villain , prince des estourdis.
Rien.
Ha, villain! or bref je vous dis,
T. III. 14
210 Farce
Puis que ayez autre que moy ,
Qu'en la fin vous viendrez à moy
Aussi droit que compas de lune ;
Car un jour la malle fortune
Tombera sur Tout et Chascun;
Puis s'en viendront tout à descun
A moy ; ainsi est ordonné.
Chascun.
Va t'en ; tu as trop sermonné ;
Va t'en tost, tu feras que sage.
Est-il au monde tel passage
Qu'avoir Tout en gouvernement?
Tout.
Chascun est en avancement
Quand il a Tout entre les mains.
Chascun.
Mais que dira-on par lieux mains?
Chascun a Tout comme je sume ;
Mais qu'il n'ait la mallefortune^
Tout il tient, il est remonté.
Tout.
Vostre honneur en sera remonté
Autant que l'on en sçauroit dire ;
Mais que la roue ne vous vire ,
Jamais n'eustes si grant honneur.
Rien jecte le sort de fortune.
Nostre Dame , voicy malheur,
Jésus! adieu, Tout, nostre maistre.
Tout.
Dea , monsieur , je vous demande :
Dictes-moy que ce peult estrc .
Nouvelle. an
Chascun.
Mort d'une !
Ma foy , c'est la malle fortune ;
Voici grosse subtilité.
Tout.
Je me sens tout débilité
De mon sens , je le cognois bien.
Chascun.
Helas, aller me fault à Rien.
Voicy grosse desconvenance ,
Malle fortune à grand meschance
Dessus moy tient son maintien.
Tout.
Tout et Chascun s'en vont à Rien ,
La fin le dit sans faulte aucune.
Car sommes subjelz à Fortune
Qui nous rend despourveuz de sens.
Chascun.
Ha , par mon ame , je me sens
Mal ordonné. Or sus, allons.
Tout.
Je vois premier (et) nous avançons ;
Allons à Rien pour Mieulx trouver.
Chascun.
Monseigneur, nous vous venons louer,
Faire hommage et révérence.
Rien.
Vertu bieu , la grand contenance !
Esse pas vous, messieurs les braves?
Je vous tiendray comme esclaves,
212 Farce Nouvelle.
Et vous me voulez dejecter.
Dea , vous me venez visiter.
Vrayement , je vous Favoys bien dit.
Tout.
Nous y venons , sans contredit ,
Vous saluer à voix, commune.
Chascun.
Puis que Sort et malle Fortune
Le veulent, nous vous servirons.
Rien.
Par le sang bien , nous le voulons.
Je vous retiens de ma cuysine ,
Mais que teniés bonne mine.
Or ça , messieurs, voyez-vous bien
Que Tout et Chascun vont à Rien
En la fin ; ainsi est ordonné ,
Que tel cuide au monde cstre né
Pour abonder où est Tout et Rien ,
Et en la fin tout vient à Rien.
Voylà que c'est de nostre vie.
Prenez en gré, je vous supplie.
FIK.
BERGERIE NOUVELLE
FORT JOYEUSE ET MORALE
DE
MIEULX QUE DEVANT
A quatre personnaiges , c est assavoir
MIEULX QUE DEVANT
PLAT PAYS
PEUPLE PENSIF
ET LA BERGIÈRE
Plat Pays commence.
essus ces beaulx champs
Sont faillis les chans
Des bergiers de nom.
Peuple pensif.
Guerre par les champs
Nous a fait meschans ;
Mort est leur renom.
Plat Pays.
Bon Temps , que prison ,
Est-il en prison ?
Rien je n'y entens.
Peuple.
Fault-il en tous sens
Laisser terre et sens
2i4 Bergerie
Pour ces gendarmeaulx?
Plat Pays.
Par leurs fins aveaulx
Hz tuent moutons, veaulx,
Et à noz despens.
Peuple.
Cessons ces trayaulx ;
Par mons et par vaulx
Demourons suspens.
Plat Pays.
Peuple Pensif.
Peuple.
Quoy?
Plat Pays.
Où est Bon Temps?
Peuple.
Je ne sçay.
Plat Pays.
Ne moy.
Il n'y a plus avril ne may.
Long temps y a que je Tattens.
Peuple.
Comment sont aulcuns diligens
De folle noise maintenir?
Plat Pays.
C'est aux dépens des povres gens,
Se Dieu n'y veult la main tenir.
Peuple.
Où sont bergiers ?
DE MiEULX QUE DEVANT. 2l5
Plat Pays.
En desplaisir.
Peuple.
Qui les y met?
> Plat Pays.
Maulvaises nouvelles.
Peuple Pensif.
Bany de quoy?
Plat Pays.
De tout plaisir.
Peuple.
Oùsont bergiers?
Plat Pays.
En desplaisir.
Peuple.
Comment?
Plat Pays.
Noise les vient saisir.
Peuple.
Ce sont maies nouvelles.
Plat Pays.
Où sont bergiers?
Peuple.
En desplaisir.
Plat Pays.
Qui les y met?
Peuple.
Noise nouvelle.
2i6 Bergerie
Plat Pays.
C'est ung jainais.
Peuple.
C'est ung libelle.
Plat Pays.
Qui Tachette ?
Peuple.
Noz brebiètes.
Plat Pays.
Je perdy, par guerre rebelle,
Mon pourpoint à grosse pompette.
Peuple.
Quant je os la trompette
Sonner la retraicte.
Je suis en soucy.
Plat Pays.
Se je vois en feste ,
Salade en teste ,
J'ay le cueur transy.
Peuple.
Allons sur les champs.
Plat Pays.
Si hardy !
Peuple.
Pourquoy ?
Plat Pays.
De peur des gensdarmes.
Peuple.
Sont-ilz revenus ?
de mieulx que devant. 217
Plat Pays.
Dès mai'dy.
Peuple.
Où dyable vont-ilz?
Plat Pays.
Le mien querre.
Peuple.
C'est ung maulvais vent.
Plat Pays.
D'Angleterre.
Peuple Pensif.
Doubter le fault.
Plat Pays,
Je crains leurs grippes.
Peuple Pensif.
Ils ont cassé mon pot de terre
>jQui seryoit à cuire mes tripes.
Plat Pays.
Guerre bien nous picquc ;
Hz ont beu deux pipes
De vin d'une tire.
Peuple.
Foy que doy sainct Philippe ,
De peur me defnppe ,
Tant crains ce martyre.
Plat Pays.
C'est ung jamais.
2i8 Bergerie
, Peuple.
C'est une lyre.
Plat Pays.
Où est le temps?
Peuple.
Il est en arme.
Plat Pays.
Rien n'y cognois.
Peuple.
Rien n'y sçay lire.
Plat Pays.
Qui règne sur les champs?
Peuple.
Gendarmes.
Plat Pays.
De leurs maintiens ?
Peuple.
Rigoreux termes.
Plat Pays.
Où vont-ilz?
Peuple.
Le diable le sache.
Hz ont fait sur moy tel vacarme
Qu'ilz ont mangé et veau et vache.
Plat Pays.
Ce temps cy me fâche ;
Dy, hay ! prenons tache
A faire ung edit.
de mieulx que devant. 219
Peuple Pensif.
Se mon chien je lâche ,
Et bien il ne chasse, '
Je soye mauldit.
Plat Pays.
Vont-il en guerre ?
Peuple.
On le dit.
Plat Pays.
Que vont-ilz faire?
Peuple.
Leur esbatre.
Plat Pays.
A noz despens ?
Peuple.
Sans contredit.
Plat Pays.
Et puis quoy?
Peuple.
Le bonhommeau batre.
Plat Pays.
Et en chemin ?
Peuple.
Poules abatre.
Plat Pays.
Vêla leur train.
Peuple.
C'est leur destinée.
220 * Bergerie
Emporté ont, mon fléau à batrc
Et le lard de ma clieminée.
Plat Pays.
Guerre fortunée ,
De malheure née
Par toy je me dueil.
Peuple.
L'horrible assemblée
Print hier d'emblée
De mes moutons deux.
Plat Pays.
Hz m'ont mengé....
Peuple.
Quoy?
Plat Pays,
Deux cens d'eux.
Peuple,
Sont-ilz deslogez?
Plat Pays,
Ouy, des veaulx !
Peuple.
Qu'emportent-ilz ?
Plat Pays,
Mes soûliez neufz.
Peuple.
Boy vent-ilz bien ?
Plat Pays.
Comme pourceaulx.
de mieulx que devant. 221
Peuple.
A quel mesure ?
Plat Pays.
A plains seaulx.
Peuple.
Vêla leur train.
Plat Pays.
Vêla leur dance.
Peuple,
Emporté ont mes vielzhouseaulx
Et mon beau chauderon sans ance.
Plat Pays.
Bergerète franche,
Qui vit sans souffrance ,
Vien toy cy esbatre.
Peuple.
Se qixelc'un te lance ,
Donne un coup de lance
Pour la guerre abattre.
Plat Pays.
T'ont-ilz batu?
Peuple.
Comme beau plasti-e.
Plat Pays.
I pert-il fort?
Peuple.
Ouy, sur ma teste.
Plat Pays.
Qu'i as -tu mis?
222 Bergerie
' Peuple.
Ung emplastre.
Plat Pays.
Nous sommes martyrs.
Peuple.
Et je rexete.
Plat Pays.
Je pers mon temps.
Peuple.
Riens je n'acqueste.
Plat Pays.
Je suis sans pain.
Peuple.
Et moy sans placques.
Plat Pays.
Hz m'ont derobbé ma jaquette
Et mon chappeau jausne de Pasques.
Peuple.
J'auroy, parsainct Jacques,
Capeline et Jacques
Pour leur faire assault.
Plat Pays.
Faisons hucqucmaques ,
A hacques et à macques ,
Sur eulx de plain sault.
Peuple.
Hz deslogent.
Plat Pays.
Il ne m'en chault.
de mieulx que devant. 223
Peuple.
En viendra-il d'autres ?
Plat Pays.
Assez.
Peuple.
Tout en passe.
Plat Pays.
Souffle, Michault.
Peuple.
C'est le pis que la queue.
Plat Pays.
Pensez.
Peuple.
Sont-ilz d'ordonnance.
Plat Pays
Quassez.
Peuple.
Parlons à baston .
Plat Pays.
Hz m'ont trestous les rains quassez ,
Par Nostre Dame, d'un baston.
Peuple.
Point n'entens le son.
Il fault que façon
Ung coup à la chaulde.
Plat Pays.
Mon gentil garson ,
Note la leçon :
224 Bergerie
Trop hasté s'eschaulde.
Peuple.
Du remède?
Plat Pays.
Une botte fauve.
Peuple.
Pascience.
Plat Pays.
Par trop m'i dui'e.
Peuple.
Je n'y sçay tour.
Plat Pays.
Je n'y sçay fauve.
Peuple.
Que disent-llz?
Plat Pays.
Villain endure.
Peuple.
Bon temps viendra.
Plat Pays.
Par adventure.
Peuple.
Je suis tout mast.
Plat Pays.
Te fault l'alayne?
Peuple.
Hz m'ont desrobé ma ceinture
Qui estoit, sur ma foy, de layne.
de mieulx que devant. 225
Plat Pays.
Par la Magdelaine ,
Et moutons et layne
Hz ont , bref et court.
Peuple.
Guerre trop soubdaine ,
Prent blé et aveine
Et nous tient de court.
Plat Pays.
C'est le train.
Peuple Pensif.
C'est la loy qui court.
Plat Pays.
Hz ont tué mon coq.
Peuple.
(Hz) ont mes oyes.
Plat Pays.
Les plument-ilz?
Peuple.
En nostre court.
Plat Pays.
De quoy font-ilz feu?
Peuple.
De nos hayes.
Plat Pays.
Quelz gens sont-ce ?
Peuple.
Ce sont laquayes.
T. ni. 15
226 Bergerie
' Plat Pays.
Mot tout coys.
Peuple.
Gardons(-nous) de reprise.
Il n'est pas mes vielles brayes ,
Que tu saches, qu'ilz u'ayent prises.
Autant m'est la paix que la trêve.
BerGIÈRE, en chantant.
Saillez hors , hors de no fève ,
SaUlez hors , hors de no pois.
Plat Pays.
Bergière, tu resve.
Bergière.
Saillez hors , hors de no fève ,
Saillez hors, hors de no pois.
Bon jour.
Plat Pays.
Bon vespre.
Peuple.
Hault le bois.
Bergière.
Quel est le cry?
Plat Pays.
Tout ung, tout ung.
Peuple.
J'enrage qu'avec vous ne voys.
Bergière.
Bon jour.
de mieulx que devant. 227
Plat Pays.
Bon vespre.
Peuple.
Hault le boys.
Bergière.
Vous me tenez en voz aboys ;
De Dioy n'avez mercy aucun.
Bonjour.
Plat Pays.
Bon vespre.
Peuple.
[Hault le boys.]
Quel est le cry ?
Plat Pays.
Tout ung, tout ung.
Peuple.
J'ay icy autant comme à jung.
En vous je preus mon aliance
Et vostre nom.
Bergière.
Bonne espérance ;
Bergière plaine de science ,
Je me loue , soit blanc , soit bis ,
En gardant brebis
Sur ces vers herbis ,
Au soleil luysant,
Et là me hubis ;
Rien ne m'est nuysant.
Par déduit plaisant,
228 Bergerie
Au chant du faisant ,
Fois ma panetière
Où paix a démène.
Plat Pays.
Bergière souveraine,
Honneur.
Bergière.
Et à vous aussi.
Que faictes[-vous cy] ?
Songez-vous malheur?
Peuple.
Dame sans soussi ,
J'ay le ciieur transi,
Espérant bon heur.
Bergière.
Est-ce par ardeur.
Ou par grans chaleurs ,
Qu'estes ainsi nus?
Plat Pays.
D'abit de pasteur,
Par mon créateur,
Il n'en est plus nulz.
Bergière.
Et sans jouster, à culz nus,
Essayons-nous dessus ceste herbe ,
Il n'est [ne] doussaine ne harpe
Ne son de manycordion
Qui sceust faire tel gaudion
Que nous ferons à ceste fois.
DE MiEULX QUE DEVANT. 229
MiEULX QUE DEVANT, en c/^a/^/a/^^
Je tiens de Phebus, de Pheton,
De Phebé , des dieux , des déesses ,
Et d'Oi'pheus vent de doulx ton.
Je vois chez princes et princesses ,
Lesquelz j'entretiens en lyesses.
En court suis le premier devant.
Garny suis de toute sagesses
Et fus né vers souieil levant.
Peuple.
Qui estes- vous?
MiEULX.
Mieulx que devant.
Bergière.
Qu'apoitez-vous ?
Mieulx.
Bonnes nouvelles.
Plat Pays.
Suyvir vous veulx doresnavant.
Qui estes-vous ?
Mieulx.
Mieulx que devant ;
Roger Bon-Temps je vois suyvant ,
Faisant chapeaulx de fleurs nouvelles .
Bergière.
Qui estes-vous?
Mieulx.
Mieulx que devant.
iSo Bergerie
Peuple.
Voz motz ne [nous] sont pas rebelles ,
Et sont fournis de doulces tailles.
Plat Pays.
Par vous rabesseront les tailles.
Bergière.
Mieulx que devant, c'est un beau nom.
MiEULX.
J e veus estre vostre guydon ;
Oster vous puis de malletoste.
Peuple.
Si vous plaist, vous serez nostrehoste.
Pour nous préserver des gensdarraes.
Mieulx.
Il fault que vous soyiez tous fermes ,
Et ne soiez point esbahys.
Quel est vostre nom?
Plat Pays.
Plat Pays.
Mieulx.
Et vous, comment?
Peuple.
Peuple Pensif.
Mieulx.
Affin qu'il n'y ait point d'estrif,
Je marqueré vostre logis,
Et, n'en serez point esbabys,
Aux gendarmes direz comptant
Que vous avez Mieulx que devant.
DE MiEULX QUE DEVANT. 23l
Plat Pays.
Grates.
Peuple.
Tout est à vo commant.
Mais je vous prie, Mieulx que devant,
Ainsi comme bon eschanson ,
Que chantons , au département ,
Icy ung motet de chanson.
Cy fine la Farce joyeuse de Mieulx
que devant, à quatre
personnaiges.
FARCE NOUVELLE
MORAUSEE
DES
GENS NOUVE AULX
Qui mangent le monde et le logent de mal en pire
A quatre personnaiges , c'est assai'oir
LE PREMIER NOUVEAU
LE SECOM) NOUVEAU
LE TIERS NOUVEAU
ET LE MONDE
Le PREMIER Nouveau commence.
ui de nous se veult enquérir
Pas ne fault que trop se démente;
Nostre renom peult on quérir,
Com verrez à Theure présente.
Des anciens ne vient la sente ,
Combien qu'ilz lussent fort loyaulx.
Chascun à part soy se régente ;
Somme , nous sommes gens nouveaulx.
Le SECOND Nouveau, v
A gens nouveaulx nouvel coustume ;
Chascun veult veoir nouvelleté.
Bien sçavons que tel l'oyson plume
Qu'au menger n'est pas invite.
Farce des Gens nouv. 233
Et , pour vous dire vérité ,
Nous avons mons mignons et beaulx,
Pour procéder en équité ;
Somme , nous sommes gens nouveaulx.
Le tiers Nouveau.
Du temps passé n'avons que faire
Ne du faictdes gens anciens.
L'on l'a paint (ju mys par histoire ,
Mais, de vray, nous n'en sçavons riens.
S'ilz ont bien faict, il ont leurs biens ;
S'ilz ont mal faict , aussi les maulx.
Nous allons par aultres moyens ;
Somme , nous sommes gens nouveaulx .
Le presiier.
Gouverner, tenir termes haulx ,
Régenter à nostre appétit ,
Par quelques moyens bons ou faulx ;
Nous avons du temps ung petit.
Le second.
Les vieulx ont régné , il souffit ;
Chascun doit re[g]ner à son tour.
Chascun pense de son proffit ,
Car après la nuyt vient le jour.
Le tiers.
Or ne faisons plus de séjour,
Mais avisonsqu'il estde faire.
Le premier.
Compaignons , il est nécessaire
D'aller ung petit à l'esbat.
A nouveaulx gens nouvel estât.
Puisque les gens nouveaulx nous sommes,
234 Farce
Acquérir de bVuit si grans sommes
Que par tout il en soit nouvelles.
Le second.
Faisons oyseaulx voler sans elles ,
Faisons gens d'armes sans chevaulx,
Ainsi serons-nous gens nouveaulx.
Le tiers.
Faisons advocatz aumosnie»s,
El qu'ilz ne prennent nulz deniers ,
Et, sur la peine d'estre faulx ,
Ainsi serons-nous gens nouveaulx.
Le premier.
Faisons que tous couars gens d'armes
Se tiennent les premiers aux armes
Quant on va crier aux assaulx ;
Ainsi serons-nous gens nouveaulx.
Le second.
Faisons qu'il n'y ait nnlz sergeans
Par la ville ne par les champs,
S'ilz ne sont justes et loyaulx;
Ainsi serons-nous gens nouveaulx .
Le tiers.
Faisons que tous ces chicaneurs ,
Ces prometteurs, ces procureurs,
Ne seignentplus memoriaulx,
Ainsi serons-nous gens nouveaulx.
Le premier.
Faisons que curez et vicaires
Se tiennent en leurs presbytaires
Sansavoir garces ne chevaulx;
Ainsi serons-nous gens nouveaulx.
DES Gens nouveaulx. 235
Le second.
Or faisons tant que ces gras moines ,
Ces gros prieurs et ces chanoines ,
Ne mangeussent plus gras morceaulx ;
Ainsi serons-nous gens nouveaulx .
Le tiers.
Faisons que tous les médecins
Parviennent tousjours en leurs fins
Et qu'ilz guérissent de tous maulx ;
Ainsi serons-nous gens nouveaulx.
Le premier Nouveau.
Cheminons par mons et par vaulx
En pourchassant nostre aventure.
C'est droict , c'est le cours de nature ;
Nostre cours dure maintenant;
Les anciens ont faict devant
Leiu-s jours, il faut les nostres faire.
Gens nouveaulx ne se doivent taire ;
Car nous avons des anciens
Par succession tous leurs biens
Quelque part qu'ilz soient vertiz.
Le second.
Pourquoy ne sont-ilz bien partis?
Hz en avoient tant , mère dieux !
Le tiers.
Hz sont cachez en trop de lieux,
Voyre qu'on ne sçait où ilz sont.
Le premier.
Massons qui vielles maisons font
En trouvent souvent à pleins potz;
Mais , quant à nous, nescio vos.
236 Farce
Le second.
C'est ung point trop mal assorte ,
Les gens vieulx ont tout emporté ;
Hz ont fondé tant de chanoines,
Tant d'abayes , tant de moynes ,
Que les gens nouveaulx en ont moins.
Le tiers.
Que servent un tas de nonnains ,
Que mon père jadis fonda?
Et cinq cens livres leur donna ,
Dont je suis povre maintenant.
Le premier.
J'enpeulx bien dire peu ou tant.
Que peult estre tout devenu
Que nous n'avons le l'ésidu ?
Il nous devroit appartenir.
Le second.
C'est faulte de sa part tenir.
Le tiers.
Or sus, ilz sont mors de par Dieu,
Et si ne sçavons en quel lieu
Estoyent leurs trésors souverains.
Le premier.
Voulentiers , à ses jours derrains,
Ung riche cèle sa richesse.
Le second.
Unde locus , mais pourquoy esse ?
Pourquoy n'en ont-ils souvenir?
Le premier.
Ilz cuident lousjours rcAcnir;
DES Gens nouveaulx. 23;
Mais espérance les déçoit ,
Et par ainsi on apparçoit
Que pluiseurs ont esté deceuz.
Le second.
Or prenons ung chemin, sus , sus ;
Chascun en son propos se fonde.
Le tiers.
Il nous fault gouverner le Monde ,
Velà notre faicl tout conclus ;
Aux anciens n'appartient plus ;
C'est nous qui devons gouverner.
Le premier.
Rien ne nous vault le séjourner ;
Allons veoir que le Monde faict.
Le Monde.
Et que sera-ce de mon faict ?
Pourquoy m'a laissé Zephirus?
Je suis tout destruict et deffaict.
Tous mes biens sont à Neptunus.
Jamais asseuré je ne fus ,
Pource que j'avoye espérance ;
Mais maintenant je n'en puis plus,
Le Monde vit en grant balance.
Le premier.
Ho, j'ay ouy le Monde, qu'on s'avance;
11 faut tirer par devers luy.
Le second.
Gardons-nous de luy faire ennuy ;
Traicter le convient doulcement.
238 Farce
Le premier.
Et puis, Monde, comment, comment.
Comment se porte la santé ?
Le Monde.
Honneur et des biens à planté
Vous doint Dieu, mes bons gentilzhommes.
Le premier.
Vous ne sçavez pas qui nous sommes ?
Le Monde.
Ma foy, je ne vous cognoys rien.
Le premier.
Par ma foy, je vous en croy bien.
Monde, nous sommes Gens nouveaulx.
Le Monde.
Dieu vous guarisse de tous maulx ;
Gens nouveaulx , que venez- vous faire ?
Le second.
C'est pour penser de ton affaire
Et de ton estât discerner.
Le tiers.
Nous venons pour te gouverner
Pour ung temps à nostre appétit.
Le Monde.
Vous y congnoissez bien petit.
Dieu ! tant de gens m'ont gouverné
Depuis l'heure que je fus né!
En moy ne vis point d'asseurance ;
DES Gens nouveaulx. 239
J'ay esté toujours en balance.
Encores suis-je pour ceste heure.
Le peuple trancille et labeure ,
Et est de tous costez pillé ;
Quant labeur est bien tranquille ,
Il vient ung tas de truandailles
Qui prennent moutons et jioulailles.
Marchandise ne les marchans
N'osent plus aller sur les champs ,
Et chascun dessus moy se fonde ,
En disant : Mauldit soit le Monde !
J'en ay pour rétribution
Du peuple malédiction ;
C'est le salut que j'[en] emporte.
Le premier.
Vous gouverne-on de tel sorte?
Qui faict cela ?
Le Monde.
Gens envieux ,
Qui sont de guerre curieux
Et vivent tousjoiirs en murmure,
Et jamais de paix n'eurent cure.
Ceulx-là ont mon gouvernement
Sans savoir pourquoy ne comment ,
Ne à quelle fin ilz prétendent ;
Je ne sçay que c'est qu'ilz attendent,
Et ne sçay qu'ilz deviendront.
Je cuide qu'ilz me mengeront,
Se Dieu de brief n'y remédie.
Le second.
Taisés-vous , Monde , non feront :
Gens nouveaulx vous en garderont ,
24o Farce
Quelque chose que Ton vous die.
Le Monde.
Il vous court une pillerie
Voyre sans cause ne raison.
Labeur n'a riens en sa maison
Qu'ilz n'emportent; velà les termes.
Et si ne sont mie gens d'armes
Qui soyent mis à l'ordonnance
Servans au royaulme de France.
Ce ne sont q'ung tas de paiilars ,
Meschans, coquins, larrons, pillars.
Je prie à Dieu qui les confonde.
Le tiers.
Paix nous vous garderons , le Monde ,
Et vous dcffendrons contre tous.
Le Monde.
Je seroye bien tenus à vous
Et le verroye voulen tiers
Le premier.
Monde , il nous fault des deniers ,
Et puis après aviserons
Que c'est que de vous nous ferons ;
Il n'y a point de brouUeric.
Le Monde.
Vous venez donc par pillerie?
Je ne l'entens pas aultrement.
Le second.
Nous venons , ne vous chault comment ;
Tantost vous le congnoistrés bien.
DES Gens nouveaulx. 241
Le Monde.
Ne me doit-il demourer rien ?
Le PREMIER,
Vivre fault par quelque moyen.
Voycy pour moy.
Le tiers.
Cecy est mien.
Monde, il fault avoir sa vie.
Le Monde.
Je prie à Dieu qu'il vous mauldie.
Esse cy le commencement
De vostre beau gouvernement?
Gens nouveaulx sont-ilz de tel sorte?
Le premier.
Monde, plains-tu ce que j'emporte?
Quaquettes-tu? Que veulx-tu dire?
Le Monde.
Nenny, je ne m'en fais que rire.
J'ay assez plus que tant perdu.
Le second.
Nous ne l'avons pas despendu ;
Ceulx qui le diront seront folz.
Le Monde.
Sont esté tels gens comme vous.
Ainsi je suis de tous assaulx ,
Pillé des vieulx et des nouveaulx ;
Je ne sçay quel part je me boute.
Le tiers.
Ce n'est pas tout.
T. lil. {6
243 Farce
Le Monde.
J'en fays bien double .
Le premier.
Aussi t'y doibz-tu bien attendre.
Le Monde.
Au moins , quant n'y aura que prendre ,
Vous ne sçaurez que demander.
La[s] , je pensoye qu'amender
11 me deust de vostre venue.
Il n'est rien pire soubz la nue
Que Gens nouveaulx de maintenant.
Le second.
Nous vous gouvernerons content.
Monde, cheminez quant et nous.
Le Monde.
Voyre, mais où me menrez-vous?
Je le vouldroye bien sçavoir.
Or ça donc[ques], il fault sçavoir
Quelz gouverneurs [cy] on nous baille.
Le second.
De vous [nous] aurons grain et paille ,
Par ma loy , je n'en double pas.
Le premier.
Cheminez encore deux pas ,
El puis nous vous abrégerons.
Le Monde.
Où esse que nous logerons?
J'ensuis grandement en soucy.
DES Gens nouveaulx. 243
Le second.
Ne vous chaille ; c'est près d'icy.
Sans cheminer jà plus aval,
Logez-vous icy.
Le Monde.
Je suis mal ,
Et à mal m'avez amené.
0 povre Monde infortuné !
Fortune , tu m'es bien contraire ,
Contraire dès que je fuz né ,
Ne fuz qu'en peine et en misère.
Misérable, que doy-je faire?
Faire ne puis pas bonne chère :
Cher me sont trop les Gens nouveaux.
Nouvellement sourdent assaulx.
Vivre ne peult le povre Monde.
Monde souloye estre jadis;
Jadis portoye face faconde;
Faconde estoye en plaisans dis ,
Dis je disoye , et je larmis
Larmes et pleurs de desplaisance.
Plaisir me fault; douleur s'avance.
Le premier.
Vous estes logé à plaisance ,
Monde, c'est le point principal.
Le Monde.
Gens nouveaulx , soubz vostre asseurance ,
Vous m'avez amené à mal.
Le second.
Venez çà; n'estes-vous pas mieulx
Que vous n'estiez anciennement?
244 Farce
Le Monde.
Je regrette le temps des vieulx ,
Se vous me tenez longuement.
Le tiers.
Vous desplaisent les Gens nouveaulx ?
De quoy menez- vous si grant bruit?
Le Monde.
Au premier, vous me sembliez beaulx ,
Mais en vous n'y a point de fruit.
Le premier.
Vous plaignez- vous pour si petit?
Sommes-nous gens si enragez ?
Le Monde.
Gens nouveaulx , petit à petit ,
J'ay grant peur que ne me mangez.
Le second.
11 fault que vous vous reclamez ,
A vous le dire franc et court.
Le Monde.
Vous estes si très affamez
Que ne povez entrer en court.
Le tiers.
Vous parlez en paroUes maigres;
Dictes vostie desconvenue.
Le Monde.
Vous mordez de morsures aigres ,
Gens nouveaulx , à la bienvenue.
DES Gens nouveaulx. 245
Le premier.
Les Gens nouveaulx auront leur tour,
Puis que une foys sont esveillez.
Le Monde.
En me monstrant signe d'amour,
De nuyt et jour vous me pillez.
Le second.
Il faut que vous appareillez
A nous bailler ung peu d'argent ,
Monde.
Le Monde.
Si souvent ! si souvent !
Le tiers.
Voire si souvent, plus encor.
Ça, de l'argent.
Le premier.
Ça , ça , de l'or.
Monde , nous vous garderons bien.
Le Monde.
Or ça , quant je n'auray plus rien ,
Sur moy ne trouverez que prendre.
Le second.
Nous sommes encore à prendre ;
Monde, endurez cette saison.
Le tiers.
Je cuide que ceste maison
Lui ennuyé. Changeons déplace,
Affin que soyons en sa grâce.
246 Farce
Monde, voulez-Vous desloger?
Nous vous ferons ailleurs loger
Honnestement, mais qu'il vous plaise.
Le Monde.
Je ne suis pas fort a mon aise ;
Je suis en mal; c'est grand soucy.
Le premier.
Sus, sus, vous partirez d'icy.
Venez- vous en.
Le Monde.
Dieu me conduye.
Le tiers.
Pour guérir vostre cueur transy,
Sus, sus, vous partirez d'icy.
Le Monde.
Gens nouveaulx , faictes-vous ainsi ?
Le premier.
Il est conclus , n'en doublez mye.
Vecy plaisante hôtellerie.
Monde , logez-vous y, beau sire.
Le Monde.
Ha , Dieu , je vois de mal en pire !
Que me faictes-vous , Gens nouveaulx ?
Vous m'estes faulx et desloyaulx ;
Vous me logez de mal en pire.
Le premier.
Autant vous vault plourcr que rire»
Monde, prenez bon reconfort.
DES Gens nouveaulx. 247
Le Monde.
Que ue descend tanlost la mort ,
Mordant par diverse poincture !
Privé nie sens de tout confort ;
Fort est grant le mal que j'endure.
Dure dureté et passion dure ,
Dures pleurs me convient getter,
Sans nul espoir, fors regreter,
Regrelz piteulx , et lamenter
Lamentz mortelz qu'où ne peult dire;
D'ire me fault tout tourmenter,
Tourmenté eu [très] grant martire,
Tiré suis en logis mauldit.
Gens nouveaulx en font leur cdit.
Ha ! Monde , où est le bon temps
Que tu plaisoys à toutes gens'
Et ores tu es desplaisant.
Peuple , d'avoir bien ne te attens
Quant Gens nouveaulx sont sur les rens,
Toujours viendi-a pis que devant.
Le second.
Vous estes en logis plaisant.
De quoy vous allez-vous plaignant?
Vous plaignez-vous des Gens nouveaulx ?
Le tiers.
Se plus vous allez complaignant
Encore aurez pis que devant;
Ce ne sont que premiers assaulx.
Le Monde.
Or voy-je bien qu'il m'est mestier
De le porter patiemment.
Chascun lire de son cartier
248 Farce des Gens nouv.
Pour m'avoir", ne luy chault comment.
Vous povez bien voir clerement
Que Gens nouveau! x , sans pi as rien dire ,
Ont bien tosl et soubdalnement
Mys le Monde de mal en pire.
Finis.
Farce nouvelle moralysée des Gens nou-
veaulx qui mengent le Monde
et le logent de mal
en pire.
FARCE ISOUVELLE
A cinq personnaiges, c'est assavoir
MARCHANDISE ET MESTIER
POU D'ACQUEST
LE TEMPS QUI COURT
ET GROSSE DESPENSE
Marchandise commence.
e quel estât me puis-je outiller
Pour parvenir a ce que je pretens?
De jour on jour ne fais que travailler;
Par quoy je dis, par bieu, sans me railler.
Qu'à grant peine puis avoir mes despens.
J'ay bien mengé deulx ou trois bons arpens
De mes meubles , sans gaigner une maille.
Ettoy, Mestier?
Mestier.
Je (re)pays de babiller ;
De jour et nuict on me vient reveiller.
Au grant dyable en soit la quoquinaille.
Marchandise.
Se aulcun Lombart me vient livrer bataille ,
Prendre noz biens par exécution.
Je le payray, par bieu , quoy qu'il en aille ;
200 Farce
Soit d'ung respit ou d'une cession.
Mestier.
J'ay grant horreur voir la confusion.
Marchandise.
Tout est bien cher; c'est piteulx contrepoint.
Mestier.
Le Temps qui court nous tient en jussion.
Mais jay grant peur que par succession
Il ne me l'aille menger mon vieil porpoint.
Marchandise.
Le grant dieu Mars se lasse[r]a-il point
De nous battre tant d'estoc et de taille ?
Mestier.
Les gi'os larrons, les pendera l'en point?
Nous tieudront-il tonsjours en leur fermaille?
Marchandise.
Tel a brague, qui n'a denier ne maille.
Mestier.
Tel mendye, qui a esté bien gourt.
Marchandise.
Tel est vanteur qui couche sur la paille ;
Voilà le train, par bien , du Temps qui court.
Mestier.
Marchandise, pour vous [le] faire court,
Passer le fault, sans plus crier ne braire.
Marchandise.
Passer le Temps ? Ma foy , il est trop lourt ;
Le^ plus huppez y ont bien fort à faire.
DE Marchandise. 201
Mestier.
Kahu kaha , il nous le convient faire.
Qui me croira.
Marchandise.
De ce à moy ne tienne.
Mestier.
En attendant que le bon Temps viendra ,
Le maulvais fault passer, qui me croira.
Marchandise.
J'y prendrai peine si bien qu'il y perra
A quelque pris, par bieu, qu'il en advienne.
Mestier.
Passer le fault, par bieu, qui me croira.
Gentil mignon.
Marchandise.
De ce à moy ne tienne.
Icy Mestier et Marchandise prennent l'estamine pour passer
le Temps.
Pou d'âcquest.
Matin , matin , les aultres ne reviennent
Passer le Temps ; il n'y a que ce dangier.
Hé, cessez-vous, que bon gré saint Estienne,
Je ne croy pas que aulcun mal ne vous vienne.
Les gens icy , estes-vous enragez ?
Mestier.
Nous ne sommes pas encore avoyez.
Marchandise.
Je ne voy rien passer par l'estamine.
252 Farce
Pou d'âcquest.
11 me semble que soyez ennuyez.
Avez-Tous tous vos escus desployez?
Je vous viens veoir; donnez-moy mes estraines.
Mestier.
Hé, bona nox.
Pou d'Acquest.
Dieu gard lez capitaines.
Comment se portent les joyeulx assistens?
Marchandise.
Voylà comment Fortune nous demaine.
Mestier.
Hé, bona nox.
Pou d'Acquest.
[Dieu gard les capitaines.]
Comment se portent les joyeulx assistens?
Que, tous les dyables, vous faictes layde mine.
Que faictes-vous?
Marchandise.
Et nous passons le Temps.
Pou d'Acquest.
Ouy dea, ouy dea; vous le passerez tant,
Par sainct Jaques, vous n'en estes pas prestz.
Mestier.
Tu me semblés ung joyeulx applicquant ;
Comme est ton nom ?
Pou d'AcquesTo
J'ay à nom Pou d'Acquest.
DE Marchandise. 253
Marchandise.
Pou d'Âcquest ?
Mestier.
Pou d'Acquest?
Pou d'Acquest.
Voire je le suis ;
Longtemps y a que je vous suys.
Quoy , ne me congnoissiez-vous point?
Marchandise.
Corbieu , nous sommes bien empoint ;
Pou d'Acquest, cela me desgoute.
Pou d'Acquest.
Vous en estes bien de sainct prins.
Il ne passe ne grain ne goutte.
Mestier.
Je me suis rompu le costé.
Marchandise.
Je commence à me lasser.
Pou d'Acquest.
Pour le vous dire , somme toute,
Le Temps est trop fort à passer.
Mestier.
Tel cuide par trop embrasser
Qui laisse eschaper son fardeau.
Marchandise.
Tel cuide souvent menasser
Qui est frappé de son cousteau.
Mestier.
Nous en sommes tiès bien et beau ;
254 . Farce
Possible n'est passer le Temps.
Pou d'Acquest.
J'ay encore ung grant vieil drapeau ;
Vous le passerez bien dedans.
Marchandise.
Voicy ung droict engin nouveau.
Ayde-nous.
Pou d'Acquest.
A, j'en suis content.
Mestier,
Or ça, ca, qu'en despit du Temps
II n'y passe goutte ne grain.
Pou d'Acquest.
C'est l'estamine de chagrin ;
Vous n'aurez pas fait de dix ans.
Marchandise.
Soit en chagrin ou aultrement ,
Nous n'en sçaurions venir à bout.
Pou d'Acquest.
Vous n'avez point d'entendement
Par ma foy , vous estes trop lourt.
Si vous voulez v[e]oir le bout,
De passer le Temps en chagrin,
Je vous [en] diray le ragoût.
Mestier.
Compte nous en ung petit brin.
Pou d'Acquest.
Si vous voulez sçavoir le train ,
DE Marchandise. 255
Escouter vous fault mon blason.
Quant il vient en vostre maison
Un sergent pour exécuter,
Et il vous fait tout emporter
Qu'il n'y demeure que la place ,
Vous devez-vous pas chagrigner?
Marchandise.
Par ce moyen le Temps se passe.
Pou d'Acquest.
Si vous voulez avoir crédit ,
Dictes ainsi que m'orrez dire ,
Et vous l'aurez sans contredire.
Mais il est requis à l'affaire
Faire ainsi que me voirrez faire ,
Et vous l'aurez sans contredit.
Mestier.
Faict sera.
Pou d'Acquest.
Monsieur mon amy,
Faire vous veulx , sans long quaquct ,
Le plus très grant villaiu banquet,
Ou le diable d'enfer m'emporte
De la plus grant villaine sorte.
Pour le vous dire brief et court ;
Voyla comme flatcurs de court
Disent aujourd'huy.
Marchandise.
C'est oultraige
De contrefaire son langaige.
Pou d'Acquest.
Sang bieu , morbieu, je turay tout !
256 Farce
Je regny meu , j'en viendray à bout ,
Nul n'y peult mettre contredit.
M EST 1ER.
Tel cuydoit bien avoir crédit
En aulcun lieu , a tout gasté.
Pou d'Acquest.
Pour ce qui s'est par trop hasté
De monter, il est cheu à val.
Marchandise.
Pour peu de chose il vient beaucoup de mai.
M EST 1ER.
De moins que néant on faict maintes reproches.
Marchandise.
Par icelluy qui les péchez rabat ,
Une démarche nous mect en gros débat.
Pou d'Acquest.
Voyre sans plus pour aA'^oir une crosse.
Mestier.
Fort à ferrer a tousjours fer qui loche.
Marchandise.
Cheval hargneux une estable a par soy.
Pou d'Acquest.
Passe partout souventes foys s'acroche
Et deschire ce qui est autour soy.
Le Temps.
Est -il saison que me tienne à requoy.
Puisque sur tous ay le bruyct, somme toute?
Le peuple tien et tiendray en aboy.
Est-il saison que me tienne à requoy ?
DE Marchandise. 267
Si je lègue jusques au mois de may,
D'effusion il cherra mainte goutte.
Est-il saison que me tienne à requoy,
Puisque sur tous ay le bruyct, somme toute?
Les ungs m'ayment, les autres me déboute;
Si n'y entens, parbieu , ni qui ne quoy ;
Resveiller Mars feray, quoy qui me couste ,
Si je règne jusques au mois de may.
Marchaîsdise.
Gens de mestier, m'est advis que je voy
Le Temps qui court.
Mestier.
C'est mon , sans nulle doubte.
Pou d'Acquest.
Qu'il est pervers! je croy qu'il aytles gouttes.
Malle santé l'est venu visiter.
Marchandise.
Il va.
Mestier.
Il vient.
Marchandise.
Il oreille.
Mestier.
Il escoute.
Pou d'Acquest.
Je luy donroys une horrible sacoutte,
Se contre luy je puis résister.
Marchandise.
Par devers luy nous convient assister,
Sans attendre plus tart dessus la brune.
T. m. 17
258 Farce
Pou d'âcquest.
Parlez tout doulx , car il tient de la lune ,
Et a la teste massive de grillons ;
Il nous mettera à la roue de fortune ;
C'est pour nous faire avoir les oreillons.
Mestier.
Dieu gart le Temps.
Le Temps.
Dieu vous gard , mes mignons.
Qui vous meult de venir en cest estre?
Vous me semblez tous gentilz compaignons.
Marchandise.
Dieu gart le Temps.
Le Temps.
Dieu vous gart, mes mignons.
IWarchandise.
Par devers vous comparer nous voulons
Comme voz cerfz.
Le Temps.
Itelz vous devez estre.
Pou d'Acquest.
Dieu gart le Temps.
Le Temps.
Dieu vous gart, mes mignons.
Hée , Pou d'Acquest !
Pou d'Acquest.
Dieu vous gart, nostre maistre.
DE Marchandise. 269
Le Temps.
Comment te va?
Pou d'Acquest.
Mieulx ne me pourroit eslre.
[Le Temps.]
Estes- vous fort de pecune comblé ?
Mestier.
A vostre fait ne nous povons congnoistre.
Pou d'Acquest.
Et taisez-vous, le grant diable y puist eslre!
Il est luneau, vous le ferez troubler.
Le Temps.
Que disent-il ?
Pou d'Acquest.
Se nous aurons du blé.
Le Temps.
Ouy, on vous en apporte.
Marchandise.
Que le Temps est d'une saulvaige sorte !
Par sainct Jaques , je ne le puis congnoistre.
Pou d'Acquest.
Et taisez-vous , le diable vous emporte.
Mestier.
Que le Temps est d'une maulvaise sorte !
Marchandise.
Malice bruyct.
Pou d'Acquest.
La bonne année est morte.
26o Farce
M EST 1ER.
Pour le présent chascun veult eslre maistre.
Pou d'Agquest.
Que le Temps est d'une terrible sorte ,
Par saint Jaques , je ne le puis congnoistre.
Le Temps.
Tenez , mignons , voyla qui est pour mettre
Sur vostre dos; voyez que je vous baille.
Marchandise.
JNous voulez-vous de telz bourdes remettre?
Et qu'esse cy?
Le Temps.
Que c'est? ce sont retailles.
Quoy, vous tremblez?
M EST 1ER.
Pas ne sommes asseurez.
Pou d'Acquest.
Cecy, sang bien, ce n'est chose qui vaille;
Se ne sont pas banières à cousturiers.
Marchandise.
Oii prins aubert?
M EST 1ER.
OÙ prins tant de deniers?
F^e peuple l'a il davantaige?
Marchandise.
Que ferons-nous de tant d'avanturiers ?
Pou d'Acquest.
Hé , on a faict ung tas de francs archiers
DE Marchandise. 261
Pour achever de piller les villages.
Le Temps.
Plusieurs par* moy receveront leurs gaiges,
Si je ne suis [alors] mort ou pery.
M EST 1ER.
J'ay si grant dueil qu'a peu que je n'enraige,
Ha! Temps qui court, tant lu nous faitz d'ennuy.
Le Temps.
Ha, qu'esse-cy? Me veult-on aujourd'huy
Supediter? G'y mettray [bien] police;
Puisque à ce coup me metz à regiber,
Croyez de vray que j'envoyray briber
Ceulx qui m'on l tins long temps soubz leur p[e]lisse.
Grosse Despense.
C'est moy, c'est moy qui suis bonne nourrisse ;
Je faitz faire banquetz delicieulx.
A plusieurs je suis assez propice.
Croyez d'ung cas que je ne suis pas nice ,
Car je gouverne toutes gens somptueux.
Pou d'âcquest.
Ne vous desplaise , je suis fautasieulx.
Qui estes-vous?
Grosse Despense.
Qui je suis? Or y pense.
Pou d'Acquest.
Ma foy, j'en suis tout melencolieux.
Mais qui estes-vous?
Grosse Despense.
Je suis Grosse Despeuse.
262 Farce
Pou d'Acquest.
Grosse Despense '^
Marchandise.
Grosse Despence?
Grosse Despense.
Pour vous en dire la briefve conséquence ,
De par le Temps suis transmise en ce lieu.
Pou d'Acquest.
Hola , hola , que personne ne tence.
Mais aydcz-moy à regarder sa pance;
Je croy que c'est la mère Maulgrébieu.
Mestier.
Grosse Despense, vertu bieu!
El va plus viste que le pas.
Marchandise.
Partir nous convient de ce lieu ;
Grosse Despense , vertu bieu !
Mestier.
Allons-nous en.
Marchandise.
Adieu.
Mestier.
Adieu.
Grosse Despense.
Je vous suyvray pas à pas.
Pou d'Aquest.
Grosse Despense , vertu bieu !
DE Marchajndise, 263
Nostre estât n'y fourniroit pas.
Marchandise.
Corbieu , nous ne vous cherchons pas ;
Pourvoyez-vous d'aultre pasture.
Pou d'Acquest.
Vous avez faict un bon repas ;
Mon Dieu , que vostre pance est dure !
Grosse Despense.
Je ne dy pas ce que mon cuenr procure;
Je vous prometz que vous verrez beau jeu.
Pou d'Acquest.
Nous direz-vous nostre bonne adventure?
Vous amusez tousjours à la pasture ;
Ung temps viendi-a que nous sçaurons le neu.
Le Temps.
Qu'est-ce que j'o tem pester en ce lieu
Si longuement ?
Pou d'Acquest.
Je ne sçay, par ma conscience ,
Se ce n'estoit cette Grosse Despense
Qui se complaint.
Le Temps.
Et la cause pourquoy?
La laissez-vous tomber en décadence ?
Mestier.
Remédier n'y sçauroys, sur ma foy.
Marchandise.
Temps qui court , ce n'est pas la loy
De nous bailler tout d'une instance
^64 Farce
Pou d'Acqiiet et Grosse Despense.
Cela me faict craiudre et doubtei".
M EST 1ER.
Le fardeau est louid à porter.
Sans deffault.
Le Temps.
Tant de quaquet !
Eutretencz Grosse Despense;
Voz dictz n'y font pas un nicquet.
Grosse 1) este n se.
Tenez , vovla vosti e jiacquet ;
Prenez estât de Marchandise.
Aller vous fault auLrumcquet,
Puisque sur vous ay la main mise.
Marchandise.
Nous brasse l'en tel saupicquet?
Pou d'Acqiest.
Aller vous fault au brunicquet.
Grosse Despe>se.
Il ne fault point tant de quacquet.
Vous ne sçauriez trouver remise.
Pou d'.Vcquest.
Aller vous fault au brunicquet ;
Tenez estât de Marchandise.
Grosse Despe.nse.
Or ça , il fault tout d'une mise ,
Gens de mestier, soit gré ou grâce ,
Prendre vous fault ccste besasse ,
Combien que ne sovés mestien.
DE Marchandise. 265
M EST 1ER.
Que dyable fault-il que j'en face?
Pou d'Acquest.
Quoy! reffusez-vous la besasse?
Grosse Despense.
Puisque je ay povoir et audace,
Je y besongneray par bons moyens.
Pou d'âcquest.
Mestier, prenez ceste besasse ,
Vous serez l'ung des mendiens.
Marchandise.
Je ne m'en tiens pas trop content.
Mestier.
Pugnis sommes à la rigueur.
Pou d'Acquest.
On vous fera beaucoup de biens ;
Vous estes beau frère mineur.
Marchandise.
Or ça , de par Xostre Seigneur,
Or sommes-nous de tous biens séparez.
Mestier.
A nostre faict n'y a plus de vigueur.
Pou d'Acquest.
Le Temps qui court vous a bien reparez.
Marchandise.
Il convient donc que soyons séparez
Sans tenir cy si longuement quaquet.
266 Farce de Marchandise.
Au Temps qui court point ne fault différer;
Grosse Despense m'envoye au brunicquet.
MeSTI ER.
Pour conclure, nous aA^ons Pou d'Âcquest,
Qui dès pieça nous a baillé chagrin.
Pas ne convient que face gros excès ;
De mendiens je vois prendre le train.
Finis.
LA VIE ET L'HISTOIRE
MAULVAIS RICHE
A traize personnaiges, c'est assavoir
LEMAULVAISRICHE DIEU LE PERE
LA FEMME du maulvais RAPHAËL
Riche
LE LADRE
LE PRESCHEUR
TROTEMENU
TRI PET cuisinier
ABUAHAM
LUCIFER
S A T H A N
RAHOUART
AGRAPPART (I)
Icy commence le Sermon
Le Prescheur.
\omo quidem erat dwes qui indiie-
\hatur purpura et histo et epule-
)6atur quotidie splendide. Scribi-
)tur Luce. XXII. ca.
Mes chères gens, ceste parolle
Que nul ne doibt tenir pour folle ,
Que j'ay cy devant proposée,
Dessus l'évangile est trouvée,
(1) C^ne Moralité a été imi>rimée plusieurs fois. Outre
l'édition de Lyon, que nous reproduisons, on en connoit
deux autres du seizième siècle ; il en a été fait une réim-
pression à Aix, parPontier, en 1823, et une autre à Paris,
par M. Silvestre, en 18ô5.
268 La Vie
Ainsi que saint Luc le tesmoigne ,
Qui fut présent à la besongne ,
Qucint Jesuchrist nous enseigna
Geste parole, et prescha,
Et leur dit maint enseignement
Pour aprendre leur saulvement ,
Et pour le peuple endoctriner
Pour mieulx à la foy encliner,
Et pour la grâce Dieu acquerre,
Qui pour nous vint mourir en terre
Et prendre nostre humanité
En la Vierge de grant bonté,
Qui est de grâce tresorière
Et des saintz cieulx dame et lumière.
Or luy pryons de cueur entier ,
Que grâce nous vueille envoyer;
Et, pour celle grâce impetrer ,
Nous dirons tous, sans arrester.
Le salut que l'ange apporta
Quant luy dit Ai'c Maria.
Homo quidem erat dwes., etc.
Mes très chères gens , long temps a
Qu'il fut ung hom à grant puyssance.
Qui de trésor eut grant finance
Et se delectoit moult forment
A estre vestu noblement.
Comme de pourpre et de soye ;
C'estoit sou soûlas et sajoye;
Et à vivre très largement
Avoitmis tout son penscment.
Mais de povres gens n'avoit cure,
Ains leur faisoit honte et laidure.
Dont il fut griefvement pugnis
Et en enfer à tousjours mis.
DU MAULVAIS RlCHE. 269
Quant il vit que damné estoit,
Âdonc forment se repentoit
De ce que plus n'avoit donné
Aux pouvres gens, et aulmosné.
Celuy riche homs que je conte
N'estoit ne roy, ne duc, ne conte.
A sa porte souvent venoit
llng povre ladre, qui estoit
Moult aggravé de maladie,
Et avoit sa melencolie.
Et à manger moult desiroit
Du relief qui luy demouroit
Et des myettes qui cheoyent
Jus de la table et degoutoyent.
Mais pour néant s'en dementoit ,
Car nul ne luy en presentoit;
Si sonnoit-il moult haultement
Ses cliquettes abondamment.
Dont au mauvais riche despleut ,
Et envoya plus tost qu'il peut
Son varïet par grant felonnie ,
Et luy dit : Va , si me deslie
Mes chiens, sans plus arrester.
Pour ce meseau le devourer ,
Qui si souvent vient à ma porte.
Va tost , et point ne le déporte.
Et le varlet lors respondit ,
Quant son maistre parler ouit :
Sire, voulentiers le feray.
Et voz chiens luy hareray.
Alors le varlet, sans attendre.
Alla aux chiens courant les prendre ,
Et les hara appertement
Sur le ladre moult asprement ;
270 La Vie
Mais, par la vertu souveraine,
Oncques ne peult tant mettre peine
Qu'au ladre voulsissent mal faire ,
Car pas à Dieu ne vouloit plaire,
Mais allèrent sans retarder
Au ladre ses playes lescher,
Dont au riche forment despleust,
Et du courroux que il en eust
Acoucha malade au lit.
Et le ladre , sans nul respit ,
Mourut à sa porte devant ,
Et puis le riche incontinant
Trespassa assez tost après,
Qui fut moult félon et divers
Et plain de maulvaise nature.
Oncques de bien faire n'eust cure ,
Dont il fust en enfer dampné,
Et des dyables emporté ,
Et le ladre , qui eut sa vie
Usée en si grant maladie ,
Si fut porté en paradis
En grant soalas et en delis.
Et tout cela verrez-vous faire ,
Mais qu'il vous plaise de vous taire
Sans faire noise ne content ,
Affin que cest esbatement
Se puist parfaire et accomplir
Ainsi que nous avons désir.
Priez pour moy , je vous en prie ;
Dieu vous gart tous de villennie.
Commence qui doibt commancer.
Tro temenu.
Hahay, or me fault-il lever.
DU MAULVAIS RiCHE. 2;
Haro ! que je suis endormis ,
Paresseux et effctardis ,
Que pieça ne suis appresté.
Je croy le soleil est levé,
Qui ha abattu la rosée.
J'ay dormy grande matinée;
Or me fault-il pourpenser
Comment me pourray excuser
Envers mon seigneur et mon maislre,
Que je voy en celle fenestre.
Mon seigneur, le bon jour ayez.
Je suis prest et appareillé
D'aller partout où vous plaira ,
Soit de là la mer ou deçà ;
Or me dictes vostre plaisir.
Le MAULVAIS Riche.
Trotemenu, j'ai grant désir
De vivre planteurcusement
Et d'estre vestu noblement
De di'ap de pourpre ou de soye ;
Car j'ay assez or et monnoye
Pour mon estât entretenir
Ainsi qu'il me vient à plaisir.
Or va tost, sans plus retarder,
Sçavoir que nous pourrons manger ,
Car il est de disner saison.
Trotemenu.
G'y voys sans plus d'aretoyson ;
A faire vo command m'encline.
Tout droit m'en vois en la cuisine
Sçavoir si le disner est prest.
Hau! Tripet, dis moy : est tout prest?
Monsieur veult aller disner.
272 La Vie
Or me dis , sans plus séjourner ,
Sejeiray dresser la table.
Tripet le Queux.
Ouy, va tost, sans faire fable ;
Tu es trop mallemeut songneux.
Se fusses aussi angoisseux
De labourer et de gaigner
Que tu es prest d'aller manger ,
Ce fust merveilles de ton faict.
T ROTE menu.
Laisse-moy en paix , s'il te plaist ,
Et me parle d'aultre acointance ,
Car de la pance vient la dance.
Pour ce m'en voys , sans arrester ,
Mettre la table pour disner,
Mais qu'elle soit très bien garnie
De viande et devin sur lye.
C'est ung mestier qui bien me plaist.
Mon seigneur, sachez, qu'il est prest.
Il ne fault que voz mains laver
Et vous seoir sans séjourner,
Car la viande vous attent.
Tripet le m'a dit en présent,
Vostre queux , qui est moult isnel ,
Qui vous a farcy ung porcel
Et d'aultres viandes assez.
Le maulvais Riche.
¥a le bon jour te soit donnez.
Comme tu es de franche crine
Et as le cueur à la cuysine !
Tu ne feras jà malle lin.
Dame, venez à ce bassin.
DU MAULVAIS RiCllE.
Voz màius laver, sans retarder,
Affin que nous aillons disner.
Delivrez-yous appertement ,
Car la viande nous attent,
Ainsi que Trotemenu dit.
La Femme du Riche.
Monseigneur, sans nul contredit ,
Allons laver quant vous plaira.
De ce ne vous desdiray jà ,
Ne ne m'en verrez reffuser.
Le MAULVAIS Riche.
C'est bien dit. Or allons disner.
Trotemenu, ferme la porte,
Et la viande nous aporte ,
Et va test sans plus séjourner.
Trotemenu.
Je m'y en voys sans plus songer.
Tiipet , baille çà la viande ,
Puisque mon maistre la demande.
Et te délivre , je t'en prie.
Tripet.
Trotemenu , à chère lye ,
Viens avant, tost... que tu y melz!
Porte à monseigneur ce metz ,
Si m'osteras de ceste paine.
Trotemenu.
Sa dont. Dieu t'envoye bonne estraiue.
Monseigneur , vecy la viande.
J'ay tost fait ce que on me commande ,
Puisque la chose si me haitte.
Mais j'ay ouy une cliquette
Sonner à la porte devant.
274 I^A Vie
Je ci'oy c'est ce raeseau puant
Qui vient tous les jours au disner.
Il ne se veult pas oublier.
Que voulez-vous que on en face?
Le maulvais Riche.
Je t'en prie , va , si le chasse.
Il revient céans trop souvent.
Hare luy les chiens vistement ,
Ce tu Toz plus riens demander.
Le Ladre.
Et que Dieu soit en ce disner.
Envoyez-moy aulcune chose ,
Car plus avant aller je n'ose ;
Trestous les jours mon mal empire.
Helas, comme mon cueur désire.,
D'estre saoule des miettes
Du relief et des choscttcs
Qui jus de la talile dégouttent.
Se sont choses qui bien peu coustent,
Mais je les désire forment.
Si vous prie amoureusement
Que m'en vueillez rassasier.
Que Dieu vous vueille héberger
Lassus en son sainct paradis .
Le maulvais Riche.
Trotemenu, mon bel aniy,
N'as-tu pas ouy ce truant
Que je t'avoye dit cy devant
Que de ma porte tu chassasses ,
Et que les chiens tu luy harasses ?
Vas le moy chasser vistement.
DU MAULVAIS RiCHE.
Trotemenu.
Sire, par le Dieu qui ne ment ,
J'en iray faire mon debvoir,
Et si vous diray tout de voir,
Trestous voz chiens luy hareray,
Sçavoir se chasser le pourray.
Çà, çà, Touret, ettoy, Rosette,
A celluy à ceste cliquette ,
Hare, hare, va là, va là.
Par Dieu , truant, or y perra.
Trop me faictes avoir riote
Que tous les jours à ceste porte
Venez voz cliquettes sonner,
Qui fait mon seigneur estonner,
Et luy tournent à desplaisir.
Le Ladre.
Helas, mon amy, j'ay désir
Trop fort de manger du relief,
Dont mon cueur est à tel meschief ,
Qu'il m'est advis certainement
Que je mourray cy en présent ,
Se je n'ensuis rassasié.
Helas, ce sera grant péché
A ton maistre et à toy aussy.
Trotemenu.
Sus tost , paillard , vuide d'icy,
Ou tu seras tout devouré
De mes chiens et si atourné
Que jamais ne me feras paine.
Hare, Touret, en malle estraiuc
Sur cest ort vil mesel puant ;
lllomme il fait or le meschani ,
276 La Vie
Faictes le tost d'icy partir.
Le Ladre.
Vray Dieu, il me fauldra mourir.
En la garde Dieu me commant
Qui des chiens me face gai'ant ,
Si qu'ilz ne me puissent mal faire.
Helas , qu'il me vient à contraire
Que je ne me puis remuer !
Très doulx Dieu, vueillez conforter
Geste chetive créature
Qui A^it en paine et en dure
En ceste vie temporelle ;
Dieu me doint l'espirituelle,
Quant ceste cy si me fauldra
Que j'ay désir ce long temps a ,
Car je voy bien*certainement
Que ne vivray pas longuement;
Je le sens bien a monpoulmon.
Le maulvai s Riche.
Trotemenu , j'ay grant tenson
Et me vient à grant desplaisir
De ce truant que j'oz gémir.
Que fait-il ores le piteux ?
De Dieu aymer n'est pas honteux ?
Que ne as-tu les chiens harez
Et que par eux fust devourez ,
Ainsi que commandé t'avoye ?
Délivre t'en , se Dieu te voye ,
Se tu me veulx faire plaisir .
Va -y tost ; tu as bon loysir,
Puisque nous sommes tous assis.
Trotemenu.
Par le grant Dieu de paradis ,
DU MAULVAIS RlCHE. 277
Mon seigneur, g'y hay huy esté,
Et tous voz chiens luy hay haré ;
Mais oncques mal il ne luy firent
Ne pour le mordre ne se penent (1).
Ainçoys Taloyent couvetant
Et ses deux jambes delechant ,
Et lui faisoyent tant grant feste,
Je ne sçay, moy, que ce peult estre;
Je croy que Dieu y faict vertu.
Le MAULVAIS Riche.
Par Dieu, tu es bien malostru ,
Que cuides que Dieu s'embesongne,
D'une si très orde charongne
Et de si ville créature ;
Se sei'oit pour luy grant laidure.
Je croy que tu esrassoté;
Fais que Fhuys si soit bien fermé,
Que ce meseau n'y puisse entrer-
Va tost , Dieu te puisse cra vanter,
Car riens donner ne luy feray.
Trotemenu.
Mon seigneur, je le chasseray
Se je puis par quelque manière.
Or sa, truant, passez arrière ,
Très ort vilain meseau pourry.
Que de Dieu soyez vous pugny ,
Tant me faictes avoir de peine.
Le Ladre.
Amy , Dieu te doint bonne cstraine.
Poiu" quoy me dis tant de laidure,
Se je suis povre créature,
(Ij Varianle ; Ne pour le mordre ne se mirent. .
278 < La Vie
De maladie entrepiins?
Dieu, qui est sur tous prefîx,
M'a battu, dont je suis malade
Par tout le corps et le visaige.
Aller ne puis n'avant n'arriére^
Car g'y ay perdu la lumière ,
Et si sçay bien certainement
Que pas ne vivray longuement.
Je sens bien la mort qui m'aproche.
Qui tout homme prent et acroche.
Laisse-moy ester, je t'en prie.
Que Dieu te gard de villenie ,
Je ne puis plus à toy parler.
T ROTE ME NU.
Pour veoir, tu me feras blasmer
Se ne t'en vas de ceste porte ;
Tu ne sçais pas la grant riote
Que mon maistre pour toy demaine.
Car tu ne cessas de sepmainc
De tes cliquettes cliqueter,
Qui font mon seigneur estonner.
Je m'en revoys, adieu te dis.
Le Ladre.
Ha , très doul.x Dieu de paradis ,
Que ce mal me va angoissant !
Vray Dieu , par ton digne commant^
Oste moy tost de ceste vie ,
Car de vivre trop il m'ennuye,
Et m'envoye avec tes amys
Qui sont à toy en paradis ,
A celle digne compaignie
Où ne règne orgueil n'envye.
Si te requiers de bon guerdon ,
DU MAULVAIS RiCHE. 279
Doulx Dieu, que me faces pardon
De mes péchez , et allegance ,
Et me garde de la puyssance
Des las de l'ennemy d'enfer,
Qu'ilz ne me puyssent attraper ;
Je le te requiers bonnement ,
Et que à mon trespassement
N'ajJ^ent de mon ame puissance.
Dieu le Père.
Abraham, j'ay grant conguoissancc
Et compassion et pitié
Du povre Lazare , qui est
A long temps en grief maladie ;
Pour ce luy veulx donner la vie
Que j'ay promise à mes amys ,
Pour ce sera posé et mis
Par mes anges prochainement
En ton saing, je luy ay comment ;
Mes anges y vueil envoyer.
Abraham.
Vray Dieu, bien m'y doibs ottroyer ,
Puisque c'est vostre voulenté.
Louée en soit la Trinité
Et vostre hault nom glorieux ,
Qui est tant digne et précieux
Que nul ne le sçauroit nombrer;
On ne vous peult assez louer ;
Soit faicte vostre voulenté.
Dieu le Père.
Raphaël, il me vient à gré
Du povre ladre visiter ;
Pour ce te convient devaller
Là bas à luy incontinent.
28o La Vie
Rendre luy Vueil son payement
Du mal qu'il a tant enduré
Et si pasciamment porté ;
Il aurajoye sans liner.
Raphaël.
Vray Dieu, bien m'y doibs encliner
 faire vo commandement ;
Pour ce m'en voys joyeusement
Le povre ladre conforter,
Et vouldroye son ame porter
Au sain nostre père Abraham ;
Car il a souffert grant ahan
Tant comme il a esté au monde ;
Pour ce doit estrc pur, et monde
Son ame et bien purilGée.
Le Ladre.
Vray Dieu , que ceste maladie
Forment me destraint et oppresse.
Longtemps ay souffert grant destresse ,
Dont je loue mon créateur,
Qui de tous maulx rend le labeur
A ceulx qui ont la congnoissance
De son nom et de sa puissance.
Vray Dieu, je ne puis plus parler.
En tes mains vueil recommander
L'ame de moy ; je n'en puis plus.
Sathan.
Haro, que je suis esperdu !
Se meseau nous eschappcra ;
Je voy Raphaël par delà
Qui a ja son ame saysie.
Rahouart, vicn ça, jeté prie.
DU MAULVAIS RiCHE. 281
Allons à liiy sans arrester
Sçavoir se luy pourrons osier.
Si le merrons à la chauldière
Oïl il n'a clarté ne lumière.,
Et nous avançons , je t'en pry.
Rahouart.
Sathan , trop avons fait pour ty.
Maulgré bien de ce Raphaël !
Comme il est songneux et ysncl
De venir sa proye requerre !
J'ay tel dueil que le cueur me serre
Qu'il nous est ainsi eschappé ;
Que Dieu en ayt ores maulgré.
Non pourtant, nousfault approuver,
Sçavoir se luy pourrons oster;
Or va delà et moy deçà.
Sathan.
Sa , Raphaël , or y perra ,
Le ladre n'emporterez mye ;
Il sera en no compagnie ,
En enfer ennuyt hostellez.
Raphaël.
Certes, ja part vous n'y aurez ,
Car vous y perdrez vostre paine ;
Allez-vous en , en pute estraine ,
De par Dieu je vous le coramand.
Rahouart.
Rien avons perdu se truant ,
Sathan , par trop longue demeure.
Maulgré bien que ne sçavons l'heure !
Or nous en allons, je t'en prie ,
Là bas en ceste manaudie
282 , La Vie
Où demeure le raaulvais riche ,
Qui est tant pervers et tant chiche.
rie cestuy là me puis vanter
Que il ue nous peult cschapper :
Or y allons appertement.
Sathan.
Maulgrc bien, je m'en voys huant ;
Je suis plus songneux que tu n'es.
Or nous tenons de luy bien près ,
Si qu'il ne nous puist cschapper.
Lucifer.
Agrappart, va, sans arrester,
Querre Sathan et Rahouart,
Qu'ilz viennent tantost celle part ,
Car sçavoir vueil de leur comraine.
Ne cuydes pas que le devine ,
Va tost ; que tu es endormis !
Agrappart.
Maulgré bieu et tous ses amys ,
Que je soys entré en mal an ,
Je m'en voys pour quérir Sathan.
Tous les dyables y ayent part.
Je croy que vêla Rahouart;
Je m'en voys à luy sans tarder
Pour luy dire et dénoncer
Qu'il vienne à Lucifer parler,
Et que Sathan vueille avancer.
Rahouart, dis-moy dont viens-tu ;
Mais as-tu point Sathan veu?
Se tu l'as veu, cy le me dy.
Et venez tous deux sans detry
Parler à Lucifer, mon maistre.
DU MAULVAIS RlClIE. 283
Je ne sçay pas que ce peult estre,
Car il est bien fort courroucé.
Advis m'est qu'il est enragé.
Venez à luy diligemment.
Rahouart.
Sathan, j'ay veu en pi'esent
Agrappart, qui se part d'icy.
Allons m'en sans faire estry,
Lucifer nous envoyé querre :
Hastons-nous, allons y grant erre.
Je cuyde que il soit troublé
Du meseau qui est eschappé.
Ennuyt auras malle journée.
Sathan.
Que maulgré bien de cest allée \
Je croy que nous serons blasmez.
Très bien battus et frottez ,
Et ne le povons amender.
Je vous salue, prince d'enfer :
A nous dire vostre plaisir.
Lucifer.
Sathan, j'ay très gi'ant desplaisir,
A pou que ne suis forcené ,
Du Ladre qui nous est osté.
S'a esté par vostre ignorance ,
Et aussi par la négligence
De Rahouart, que là je voy ;
Mais, par la foy qu'à vous je doy ,
Batus en serez et fastes.
Sathan.
Or ça, que Dieu en ait maugrés ,
Nous n'eusmes repos de sepmaine
284 , La Vie
Pour ce Ladre , qui tant de peine
Nous a donné nuyt et le jour;
Or avons perdu no labour ,
Et encores sommes battus.
Rahouart.
Haro , que je suis esperdus
Et ay le cueur triste et marry
De ce que nous avons failly ;
Mais endurer le nous convient.
Scez~tu de quoy il me souvient ?
Je le te diray maintenant.
S AT H AN.
Or le me dis(t) incontinent,
Et puis nous allons reposer ,
Car je suis travaillé d'aller.
Dis-moy que c'est, je t'en requier.
Raho uart.
Tu scez bien que nous fusraes hyer
Pour espier et escouter
Le riche, qui à son disner
Se faisoit servir haultement,
Quant il nous vint ung mandement
Que Lucifer nous envoya
Par Agrappart que je voy là,
Que nous venissions sans tarder
Par devers luy sans arrester.
Cela nous deffist nostre fait.
Raphaël.
Très doulx Dieu, j'ai eu bien tost fait,
Si comme m'aviez commandé,
Au povre Ladre où j'ay esté.
Qui est trespassé de ce monde.
DU MAULVAIS RiCHE. 285
Voicy sou ame pure et monde ,
Qu'avecques moy ay apportée ;
Dictes-moy où sera posée ,
Car elle souffre grant ahan.
Dieu.
Au sain de son père Abraham
Veulx qu'elle soit posée et mise :
Car rendre luy vueil le service
De la peine qu'il a soufertte.
Or n'aura il jamais souffertte,
Mais joye et consolation.
Se je luy donne en gardon.
Pour ce que cy pascientement
A porté, et si longuement,
Sa douleur et sa maladie ;
Pource vueil que luy soit merie
A cent doubles, c'est bien raison.
Or la mets sans arrestaisou
Où je t'ay incontinent dit,
Où toute joye et délit
Aura, car je le vueil ainsi;
Aussy il a bien desservy ,
Car souffert a grant maladie.
Raphaël.
Très doux Dieu, je vous remercie,
Car on ne vous peult trop louer;
Or bien sçavez gardonner
A chascun selon sa déserte ;
Or sera cest ame offerte
En la joye qui tousjours dure.
Sainct Abraham , prenez la cure
De ceste ame que vous présente ,
Qui a usé sa juvente
286 La Vie
En ardeur "et en maladie ;
Pource luy a Dieu remer(c)ie
En joye, soûlas et doulcour.
Sans avoir paine ne tresour.
Or la prenez, ne vous dis plus.
Abraham.
Beau filz , tu soyez bien venus !
Que benoiste soit la journée
Que tu vins en cesle contrée !
Or t'est ta paine en joye doublée ,
Qui ne peult estre racontée
De terrienne créature
Ne de bouche ne d'escripture,
Ainsi comme tu peux veoir.
Le MAULVAis Riche.
Haro, dame, saichez pour veoir
Que je me sens en maulvais point.
Je croy q'ini ver au cueur me point ,
Qui tout le corps me faict frémir.
Je vous prie , sans plus de loisir,
Que me faictes tantost coucher ,
Car je me sens trop eng(r)oisser.
Vostre main ung pou me preslez ;
Tatez, que je suis eschauffez ;
De douleui' voys tout tressuant.
Je croy ce m'a faict ce truant
Meseau pourry, qui à ma porte
Nous a mené si grant riote.
Huy ne cessa de m'estonncr,
De prcschcr et de sermoinier
Qu'on lui donnast de no relief.
De dueil m'a cschauffé le chief ,
Aussi le corps et le visaige.
DU MAULYAIS RiClIE. 28;
Haro , a pou que je n'enraige;
Je me sens trop fort agravé.
Je vous prie que soie porté
Dessus mon lit ; le cueur me fault.
La Femme du Riche.
Mon seigneur, vous avez trop chault;
Et si vous estes eschauffé,
Aussi yré et courroucé.
Or vous rasseurez ung poy.
Le MAULVAis Riche.
Dame, par la foy que vous doy,
Je ne me puis plus soubstenir;
A terre je me lairray choir :
Portez-moy tost , sans plus attendre.
La Femme.
Monsieur , j'ay le cueur trop tendre,
Et me vient à grant desplaisir
Du mal que je vous voy souffrir.
Trotemenu , viens sans tarder ;
Monsieur fault vous aller coucLer.
Je ne sçay quel mal luy est pris ,
Dont tout le coi-ps a entrepris.
Je croy, certes , qu'il se mourra ;
J à de ce mal n'eschappera.
Il le nous fault aller coucher.
Delivre-toy , je t'en requier,
Ainçoys qu'il soit plus agravé ;
Moult est palle et descoulouré.
Cela luy a faict ce truant
Qui à celle porte de\aut
Ne cessa huy de cliqueter,
Sçavoir s'on luy vouldroit donner
288 La Vie
Des myetes de nostre table.
Se n'est pas chose trop coustable ;
Mais monsieur trop le heoit
Pource que tousjours revenoit
Céans à Theure de disner ;
Ses cliquetes faisoit sonner,
Dont mon seigneur est courroucé.
Or fault qu'il soit tantost couché.
Allons le coucher vistement.
Trotemenu.
Ma dame, à vo commandement.
Allons y donc sans plus atendre.
Je yoys la couverture cstandre;
Allez , si le faictes venir.
La Femme.
Lasse, il ne se peult soubstenir.
Vien t'en m'ayder à le mener,
A pou qu'il ne poult mais aller.
Voy comment il est noircy .
Or sa, monseigneur, je vous pry ,
Plaise de vous rcsconforter ,
Il vous fault ung peu reposer
Et vous coucher sur vostre lit.
Le Riche.
Par Dieu, dame, j'ay grant dcspit;
Trestout le cucur me frit et art.
Se m'a fait le truant paillart :
Faictes qu'il soit dehors boutés.
La Femme.
Mon seigneur , or ne vous troublés ,
N'y pensez plus , je vous en prie ,
DU MAULVAIS PiICHE. 289
Car je cuyde qu'il n'y estinve :
Allé s'en est, à mon ciiyder.
Non pourtant ; g'y voys envoyer.
Trotemenu , va tost courant
Sçavoir se le meseau puant
S'en est allé de ceste porte :
Trop nous fait ennuy et riotte ,
Que ainsi vient de jour en jour.
Trotemenu.
G'y voys sans faire nul séjour,
Sçavoir s'il est plus là dehors.
Haro, je cuide qu'il soit mors.
A ma dame le voys noncer
Ma dame, sachez, sans ciiider,
Que le meseau est trespassé ;
Là hors il gist tout enversé ;
Monseigneur plus n'estourdira.
Je cuide , quant il le saura ,
Son mal luy sera allégé;
Or luy soit l'affaire conté ,
Ma dame, ce c'est vo plaisir;
Assavoir mon , se resjouir
Se vouldra quant il l'orra dii'e.
La Femme.
Tu as bien dit , je luy vois dire.
Monseigneur, de çà vous tournez
Et soyez tout reconfortez :
Trotemenu vient de la porte ,
Qui des nouvelles vous apporte
Du povre ladre, qui est mors ;
Le corps gist illecques dehors ,
Plus ne vous fera desplaisir.
Or pensez de vous resjouir
19
ago , La Vie
Car plus ne vous estonnera,
Ne riens ne vous demandera ;
De ce pencez esti-e certains.
Le ma ul vais Riche.
Dame, de mal suis trop attains ,
Je croy que mourir me fauldra.
Tirez-vous près de moy deçà ;
Je cuyde et croy de certain
Pas ne vivray jusqu'à demain :
La douleur me tient en la teste.
Lucifer.
Sathan, va tost et si t'apreste.
Que tu es paresseux et lentz !
Nous aurons aujourd'hui céans
Le maulvais riche, sans doubter;
Il ne peult plus avant aller.
Or va doncques icelle part,
Et maine avec toy Rahouart,
Et gardez qu'on ne le vous oste;
Apportez le en ceste hotte
Et faictcs qu'il soit bien liés
Par bras, par jambes et par piedz.
Je vous prie que vous hastez.
Satiian.
Or sa , Diculx en ayt maulgrez !
Rahouart , pensons de aller
Et de nostre affaire haster.
Prcns ton croq et nous en allons :
J'ay désir ([uc nous le trouvons
Avant qu'autre la main y mette;
De ce me vouldroye entremctti*e
Et le hray eslroictement
DU MAULVAIS RiCHE. 291
Et luy teray assez lourmeut ,
Car il a très bien desservy.
Avançons-nous, je te supply,
Affin qu'il ne puisse eschapper.
Rahouart.
J'ay très grant fain de le trouver.
Maulgré bien, je m'en voys devant ;
De ce croq l'iray accrochant,
Puis sera mis en ceste hotte ;
Et affin qu'on ne le nous oste
Nous le lierons estroictement.
Je luy feray assez tourment.
Or escoutons icy dehors
Sçavoir ce l'ame est plus au corps,
Affin que la puissons happer.
S A T H A >■ .
Tu dis vray, il fault escouter
En quel point ils sont là dedens.
J'ay apporté deux bons liens
Pour la lier en ceste hotte ;
J'ay paour qu'on ne la nous oste.
Or allons sçavoir, je t'en prie ,
Se l'ame est du corps départie ,
Affin que j'en soyons saisis.
Maulgré bieu, il est encor vifz !
Je croy qu'il nous eschappera.
Bien mal advenu nous sera ;
Battre nous fera etrouller.
Il le nous vault mieulx emporter,
En ame et en corps, tout en vye.
Rahouart.
Tu as Lieu dit, je m'en agrie ;
2g2 , La Vie
Mais j'ay douLte que no puissance
N'ayt pas du corps la congnoissance,
Âussy du corps n'avons que faire.
Tu as souvent ouy rctraire
A nostre maistre Lucifer,
Qui est assez plus noir que fer,
Que Tame du riche estoit nostre.
Or gardons qu'on ne la nous oste;
Attendons le département ,
Pas ne peult vivre longuement.
Va au chevet, g'yray aux picdz,
Que nous ne soyons enginez,
Et pense de bien espier.
Sathan.
De cela ne me fault prier.
Maulgrébieu, qu'il vit longuement
Je luy rendray son payement
De ce qu'il nous fait tant de poyne.
Nous ne cessâmes de scpmaine ;
Mais sachez qu'il l'achatera
Quant en enfer bouté sera;
Là luy feray assez souffrir.
Le mallvais Riche.
C'est faict, dame, il me fault mourir;
De ce mai jàn'eschapperay
Et plus avec vous ne scray.
IJng pou de moy vous approchez
Et d'icy ne vous eslongnez.
De ce siècle m'y fault partir.
Or vient trop tard le repentir
De ce que ay peu aulmosné
Du mien et aux povres donné ,
Et par especial au Ladre
DU MAULVAIS R[CHE. 293
Qui à ma porte fut mallade
Tant que du siècle trespassa ;
Oncques ung morceau ne gousta ;
Mais commanday qu'il fust batu ,
Et laidangé et mal venu.
Je croy le dyable me tenoit.
Qui de ce faire m'enhortoit,
Qui me tenoit en avarice.
Trop je creu, dont je fuz nice.
Or me fault tout laisser et perdre ,
Puis que la mort me vient enhardre.
Je ne puis plus à vous parler,
Mon cueur ne le peult endurer.
Jem'envoys, plus ne parleray.
La Femme.
Lasse , dolente que feray ,
Puis que j'ay mon seigneur perdu?
Trop mal il m'en est advenu ;
Car il m'aymoit de bonne amour,
El portoit honneur nuyt et jour.
Combien qu'il fust moult orguilleux,
Et pou vers povrcs gens piteux ,
Envers moy ne l'estoit-il mye.
Or ay perdu sa compaignie.
C'est fait, l'ame du corps se part.
Sathan.
Advance-toy tost, Rahouart:
Voy-tu pas qu'il est trespassé ?
Bien tost nous seroit eschappé.
Prens-en garde, je t'en requier.
Pi A H 0 U A R T .
Sathan, point ne t'en fault doubler,
294 ' La Vie
Ne vois-tu pas que je la tiens?
Apporte ça ces deux liens ,
Puis sera en la hotte mis.
Il a eu trop faictz et delitz
Au monde où il a vescu ;
Oncques plus avers homs ne feu ,
Ne plus convoiteux^ A^oirement.
Or l'emportons joyeusement
En enfer, où il sera mis.
Là sera batu et laudis
Et aura paine sans cesser.
Sathan.
A Lucifer Talions porter,
Qui en aura joye moult grant;
Or nous en allons en chantant ,
Car il a longtemps désiré;
Or en fera sa vouleuté.
Je vous salue, Lucifer,
Prince, maistre de tout enfer.
Nous \'Ous aportons cy le riche ,
Qui au grant péché d'aA^arice
Si a régné toute sa vie ;
Or est en vostre seigneurie,
Faictes-en tout vostre plaisir.
Lucifer.
Sathan, tu scez que mon désir
N'est qu'à mal faire et penser,
De ce ne mepuis-je lasser;
Oncques de vérité n'euz cure,
Ainçoys hay toute créature
En qui venté sedcmaine.
Or va tost, sans faire demaine ,
Mettre ceste ame en la chauldière
DU MAULVAIS RiCHE. SgS
Où il n'a clerté ne lumière.
Pencez de bien la tourmenter;
De ce ne "vous vueillez lasser,
Je vous le command orendi'oit.
ÂGRAPPART.
Si fort souffleray que rougir
Luy feray os et nerfz et chars.
Mal fut de son avoir eschars
D'ung peu du relief de sa table
Quant il en refusa au Ladre.
Au monde grant morceaux mengeoye,
En esbattemens et en joye ;
Durement est le deschangé
Quant de Dieu est si estrangé.
Avant , avant, tous cy endroit.
Le MAULVAIS Riche.
Helas, j'ay faict maulvais exploit
Quant j'ay ainsi mon temps usé
Sans faire nulle charité ;
Oncques de bien faire n'euz cure
Aux povres gens, mais toute injure
Et toute désolation.
Or suis venu en la maison
Où me fault tant souffrir demaulx
Par la puissance aux infernaulx.
Père Abraham, je vous requiers
Que vous me vueillez envoyer
Le povre Ladre que tenez ,
Qui avec vous est hostellez ,
En ce sainct paradis lassus.
Pour Dieu, qui descende çà jus ,
Son petit doy vueille toucher
En eaue, pour moy adoulcer
296 La Vie
Ma langue, qui en la flambe ait
Du feu d'enfer dont j'ay ma part.
Or enprcns pitié, je t'en pry !
Abraham.
Beau filz, tu Tas bien desservi ;
Or te souvienne des grans biens,
Des grans estats et des maintiens
Des richesses que tu as euz ,
Quant jadis au siècle tu fus ;
Ton corps en délit abondoit.
Lors de Dieu ne te souvenoit
INe de ses povres soubstenir,
IN'oncques de tes biens départir.
Ne leur voulus riens donner.
Or t'en fault la paine endurer
D'enfer, qui jamais ne fauldra ,
Mais de plus en plus te croislra ,
Et le Ladre, qui a sa vie
Souftert si griefve maladie ,
L'a portée pacierament.
Et enduré si doulcemcnt
Le mal que Dieu lui envoyoit,
Saicbez qu'il a fait bon exploit:
Or est en consolation ,
En joye et delect.ition ,
Car il a moult bien dcsservy,
Et pas ne l'a mis en oubly
Cclluy qui sçait rémunérer
Et l'en a en joye doubler
A ceulx qui le veulent servir;
C'est celuy qui syait bien mcrir,
C'est celluy qui nul bien n'oublie,
C'est cil quia la seigneurie
DU MAULVAIS RiCIIE. 297
Dessus tous ceulx qui sont au monde ,
Tant comme il diu'e à la ronde.
Tousjours aura joye et soûlas,
Et tu demourras là en bas
En enfer avec les dyables ,
Qui sont si très epoventables ,
Que c'est merveille de le veoir.
Assez peulx plaindre et gémir,
Car prière n'y a mestier.
Le MAULVAIS Riche.
Père Abraham, je te requier,
Puis que mercy ne puis avoir,
Ne pour plaindre ne pour douloir.
Que le Ladre vous transmettez
Chez mon père , par vos bontez ,
Où cinq frères ay encor vifz ,
Que leur die , par bon advis ,
Qu'ilz vacillent amender leur vie,
Affin que ilz nevienent mye
Aux tourmens ou je suis entré.
Où il n'a mercy ne pitié,
Mais pleurs et grans gemissemens ,
Et tant de si divers tourmens
Qu'il n'est clerc qui le sceust escripre ,
Ne cueur penser, ne bouche dire.
Père Abraham , quant le sçauront ,
Bien leurs vices adviseront;
Or t'en souvienne , je t'en pry.
ABRAHAil.
Ta requeste ne te octry :
Hz ont Moyse et les prophètes ,
Qui sont saiges et moult bonnestes;
Croyent les , ilz feront que saige,
298 , La Vie
N'y auront poyne ne dominai ge.
De cela ne leur fault doubler.
Car par eux pourront conquester
Le royaume de paradis ,
Où il n'a que joye et delictz,
Qui toujours dure sans cesser.
Le maulvais Riche.
Père Abraham , à brief parler,
S'aulcun des mors à eux allast
Qui les choses leur affermast
Qui sont doubteuses et obscui'es
Aux terriennes créatures ,
Certes, trop mieulx il les croiroient
Et aussy moins redoubteroyenl
Que ilz ne font pas sainctz prophètes ,
Combien qu'ilz sont saiges< honnestes
Et que leurs ditz sont véritables
Et leurs enseignemens estables.
Pource te supplie et requier
Le Ladre y vueillez envoyer,
Affin qu'ilz amendent leurs vies
Et que leurs âmes pas peries
Ne soyent, ainsi comme je suis.
Abraham.
En tes parolles n'a qu'ennuy.
Ne tu ne sçay que tu veulx dire.
11 leur dcvroit assez soufiire
Des prophètes ouyr parler,
Car je t'en puis bien affermer
Que leurs parolles et leurs ditz
Sont assez de plus grans profitz
Que des mors qui sont trespassez ,
Et faict trop mieulx encore assez.
DU MAULVAIS RiCHE. 299
Comme les mors croyre pourroient ,
Quant les prophètes qu'ilz voyent
Ne vueillent croire ne entendi-e ?
Nul homs ne me fera entendre
Ne ne me pourroye accorder,
Q'iin mort les peust mieulx sermonner
Que Moyse , [se] ilz vouloient ,
Et à faire bien entendoyent.
Croyent les , et ilz feront bien
En failz , en ditz et en maintien,
Car par eulx pourront conquester
La joye qui ne peult fîner.
Laquelle joye vous ottroyt
Cil qui tout sçait et par tout voyt ,
Qui vit et règne [et] régnera
In seculorum secula.
ÂMEN.
Cy fine l'Hystoire du Maulvais Riche.
Imprimée nouvellement à Lyon , en
la maison de feu Barnabe Chaus-
sai'd , près Nostre Dame
de Confort.
FARCE NOUVELLE
CINQ SENS DE L'HOMME
IWORALISÉE ET FORT JOYECSE
POUR RIRE ET RECREATIVE
Et est à sept personnaiges^ c'est assavoir
L'HOMME
LA BOUCHE
LES MAINS
LES YEULX
LES PIEDZ
L'OUYE
ET LE CUL
L'Homme commence.
> e doihs bien Dieu regracier
^Et révérer très grandement ,
'Quant, pour mon corps solacier,
Me suis servy, Dieu sçait comment.
J'ay mes cinq sens, qui nullement
De moy bien servir ne sont las.
Si vueil continuellement
Avecq eulx tous prendre soûlas.
Mes cinq sens !
Les cinq Ceis s tous ensemble.
Monsieur?
L'Homme.
Hault et bas
Faictcs subit que tout soit prest :
Farce des cinq Sens. 3oi
Car je vueil faire sans arrest
Avecq vous ung Lancquet joyeux.
La Bouche.
De frians metz délicieux
La table m'en voys préparer.
Les Mains.
Et , en despit des envieulx ,
Pain , sel et vin vouldroy porter
Sus la table.
Les Yeulx.
Sans arrester,
D'un franc vouloir non vicieulx
Sur la table vouîdray poser
Trenchouers et hanapz sumptueulx.
Les Piedz.
Et moy je seray curieulx
De mettre ce bon fort passet
Cy dessoubz , pour raieulx tous les deux
Pieds de mon maistre mettre à souhet.
L'OUYE.
Plus royde que voile ung mousquet,
Monstrant que point ne suis rebelle ,
J'aporteray une scabellc
Pour assoir mon maistre et seigneur.
L'Homme.
Chascun de vous de très bon cueur
Me sert en paix et union.
Si vueil estre en collation
Avecq vous ; pas n'en vouîdray mains.
Approchez-vous , les Piedz (et) les Mains ;
Si ferons chère très notable.
3o2 ^ Farce
Les Piedz, boutez-vous soubz la table
Sur ce marchepied à ceste heure.
L'OEil , vous serez tout au dessure ,
Car vous estes bien mon amy ;
Et les Mains seront devant my,
Et mon Ouye de costé.
La Bouche.
Et moy ?
L'Homme.
Sied-toy à (ta) volunté.
La Bouche.
Velà la place où je me plante.
L'Homme.
Scès-tu qu'il y a, Bouche? Chante.
La Bouche.
Attendons doncq que j'aye mangé.
Les Mains.
Chantons ensemble par congé
Quelques beaux gratieulx mottez.
La Bouche.
Je suis d'accord.
L'Ouye.
Et moy.
Les Yeulx.
De hait ,
Commençons à faire ranchèrc.
Hz chantent tous.
L'homme a tant lyesse chère
Qu'il employé ses cinq sens
A faire joyeuse chère :
DES CINQ SEiNS. 3o3
Car il est de peu contens.
Il ne vise pas aux despens
Ne à amasser grant richesse.
Fy d'avarice qui ard geus ;
Il n'est trésor que de lyesse.
1^' Homme.
Vive soûlas , vive largesse !
Je boy d'autant à vous trestous.
Les Yeulx.
Pleiger vous voys.
La Bouche.
Et nous sans cesse.
Hz boyvent tous
Les Mains.
Vive soûlas !
L'Ouye.
Vive largesse !
Les Pieds soubz la table.
Et moy, que buray-je? une vesse?
Qui suis bouté icy dessoubz.
L'Homme.
Vive soûlas, vive largesse !
Je boys d'autant à vous trestous.
Le ÇiV h commence.
Je criefVe , tant sens grant courroux ;
Qu'on en puist avoir maie feste !
Je suis icy comme une beste
Tout seul , et il font là grant chère.
S'on me devoit bouter en bière
Ou noyer par dedans laid chault ,
3o4 ' Farce
Si iray-je faire tel assault
En eulx qu'on me recognoistra.
En parle qui parler vouidra ;
Je suis d'eulx tous le plus puissant.
La Bouche.
L'Homme , vives en accroissant
Voz biens et aussi vostre honneur.
L'OEil sera vostre conducteur
Et les Mains vostre chamberière.
L'Homme.
Ettoy?
La Bouche.
Tousjours de très bon cueur
Seray la vostre despensière.
L'Homme.
Et les Piedz?
La Bouche.
Sa charge planière
Est de porter et raporter
Vostre corps, par bonne manière.
Puis rOuye , qu'on doibt aymer
Vous servira , ne fault doubter,
D'ouyr, d'escouter et d'entandre,
Et les biens et les maulx comprendre
De tout le monde en gênerai.
L'Homme.
Si me vueil à mont et à val
Par vostre bon conseil déduire :
Car c'est le moyen principal
Pour me faire en soûlas conduire.
Pour mon faict donc en bien réduire
DES CINQ Sens. 3o5
Je vous prometz de cueur non sombre
Que nul de vous je ne Aueil nuire ,
Se grant fortune ne m'encombre.
Le Cul.
Et ne seray-je point du nombre
Des cinq cens ? me boutte-on arrière ?
L' H 0 M M E.
Et qui es(t)-tu ?
La Bouche.
C'est le derrière.
Comment le congnoissés-vous point?
Il n'a ne chausse ne pourpoint,
Et de plus ort n'en voit-on nul.
L'HOMJIE.
Qui es-tu? Le dos?
Le Cul.
Je suis le Cul.
Ne vous desplaise , c'est mon nom ,
Qui a partout très grant renom,
Combien que soye mal vestu.
Les Mains.
Et pourquoy te descoeuvre-tu ?
C'est dommaige qu'on ne t'assomme.
Le Cul.
C'estoit pour faire honneur à l'Homme ;
A coup bauldement l'ai-je ouvert.
L'Homme.
Laissez ce bassinet couvert.
Si nous dictes qui vous acache
Si gentement en ceste place.
T. III. 20
3o6 Farce
Vous ne tenez ne sens ne disme.
Le Cul.
Je viens pour estre le sixiesme
Des sens de nature , nostre maistre;
Je y doibz aussi bien ou mieulx estre
Que les Piedz qui sont là dessoubz.
La Bouche.
Va , si quaquète arrière de nous ,
Vilain coquin et détestable !
Ung cul se monstre-il à table?
Qu'où te puist batre de beaulx coups
D'une vieille plaque de fours ,
Si asprement q.u'on te desbiffe.
Le Cul.
Et qu[e] as-tu dit? Hé, grant biffe,
Gloutte, quelle orde caquettoii-e !
Tu es la plus grande mentoire
Que jamais buoit après liepvres.
La Bouche.
Et je suis tes sanglantes ficbvres ,
Brenatier infâme et punais !
Les Yeulx.
Ma foy, s'il quaquette huy mais,
Nous le banirons par assens.
Le Cul.
Je puis bien avec les cinq cens ,
S'on ne t'estran^le , cachiueulx !
Je y seray, va t'en se lu veulx ;
Je viens pour grâces desservir.
Les Mains.
Mais de quoy pourras-tu servir ?
DES CINQ Sens. 807
Tu ne sçais aller ne parler.
La Bouche.
Il ne sert riens que de grouller ;
Aussi est-il souvent escoux.
Le Cul.
Et de quoy dyable servez-vous,
Gargatelle? N'y voit-on goutte.
Vous serves d'estre la plus gloutte
Que jamais homme ne trouva.
Tant vous en dys.
Les Mains.
Va chier, va ,
Foyreux, morveux, niche et pulent.
Le Cul.
Je iray bien quant j'auray talent,
Voire tout parmy les baibares.
Les Yeulx.
Tu es , entre tous les orfebvres ,
Le plus ort des ors coquibus.
Le Cul.
Et qu'as-tu dict, hé, borgnibus?
Tu es bany du beau regard.
Venette [Vois"''] en Poyctou seBrebantard.
Tu ne peulx point ung poil souffrir.
Je me laisse battre et ferir
Joyeusement en compaignie;
Si j'avoye du poil par pongnie,
Si ne me greveroit-il point.
Les Yeulx.
Je n'en souffre que bien à point ,
3o8 ' Farce
Affin que tout puis apparoir.
J'ay le plus du temps ung miroer
Pour moy mirer de place en place.
Le Cul.
J'en ay cy ung à brune glace;
Se vous le voulés yous Taures ,
Pour veoir si vous serés parés
Comme (il) affiert à vostrc personne.
Les Yeulx.
Que du feu monsieur sainct Authoine
Soit la brune glace allumée.
Le Cul.
Se je vous monstre ma fumée ,
Bien y pourra avoir discorde.
Les Yeulx.
Je croy que la fumée est orde,
Qui vuyde hors de la cervelle.
Le Cul.
Faictes ma requeste nouvelle ,
L'Homme ; accorde moy d'cstre Tung
Des cinq cens.
L'Homme.
S'il plaist à chascuns
Il me plaist bien , quant est à my .
Mais à quel jeu , mon bel amy,
Te sçais-tu le plus occuper?
Le Cul.
Je me mesle ung peu de tromper ;
Si corne aussi bien le dessoubz
Que tous ceulx qui sont avec vous ,
DES CINQ Sens. 3og
Voir tant que Talaine me dure.
Les Mains.
Fy de ton faict, ce n'est qu'ordure
Au regard de moy et la Bouche ;
Elle chante bien , et je touche
Sus l'instrument joyeusement.
Je y sçay mon ranet plainement
Au jeux.
Le Cul.
C'est bien pour estriver.
Au fort, se vous voulés jouer
Des orgues , montrés vostre engin ;
Je vous soufleray aussy bien
Que personne qui soit céans.
Si viens pour estre l'ung des sens ,
S'il vous plaist à m'y recepvoir.
La Bouche.
Nous ne t'y voulons point avoir.
Le Cul.
Et je y seray, vueillez ou non.
Les Yeulx.
Tu es trop ort matin et soir.
Les Mains.
Nous ne te voulons point avoir.
Le Cul.
Laissés-moy à ce bout assoir.
La Bouche.
Ha , fy, tu nous griefve , ort Pluton
L'Homme.
Nous ne te voulons point avoir.
3io ^ Farce
Le Cul.
Et je y seray, vueillés ou non ;
Par droict civil ou droict canon
Vous ne me sçauriés débouter.
Par la char bien , je iray monter
Par dessus et tenir estatz
Droictement en pontificatz ,
Comme l'ung des sens de nature.
L'Homme.
Or en faictz à ton adventure ;
Je ne m'en mesle plus avant.
Le Cul.
Je deusse estre tout devant
Les sens ; mais , pour tenir manière ,
Contens suis d'estre tout derrière ,
Comme le sixiesme du compte.
La Bouche.
Par mon serment , voicy grant honte ;
Jamais sihardy cul ne vis.
Les Yeulx.
Il m'en desplaist.
Les Mains.
Sachez que cnvis
Luy voy cy faire ses fredaines.
Descendes ; que fîebvres quartaines
Vous puissent happer au museau.
Le Cul.
Laissés-moy ainçoys à deux allaines
Vuyder le vin de mon plateau.
DES CINQ Sens. 3h
Les Mains.
Par dieu , non feray, gros museau ;
Sus , tost en bas.
Le Cul.
Quelle coquarde !
Hau, sans debatz.
Les Mains.
Sus , tost en bas.
Le Cul.
Point ne suis las.
Les Mains.
Ainsque plus tarde,
Sus , tost en bas.
Le Cul.
Quelle coquarde!
Les Mains.
Et le feu sainct Anthoine farde.
Veulx-tu faire nouvel usaige?
Tu auras [sur] ton gros visage
De mes poings à tort à travers.
Le Cul.
Quelle loudière, quek revers !
Comment elle Gert et tambure !
Que ne sont ses deux poings de beurre,
Droict au meillcu d'ung four bien chault !
L'Homme.
Le cul grouille fort.
Les Mains.
Ne m'en chault.
3i2 Farce
N'a-il poini desservy le batre,
Quant il s'est cy venu esbatre
Pour estre au nombre des sens mis ?
Le Cul.
Je vous tiens tous mes ennemys ,
Celuy qui m'a les coups offert ,
Et les aultres qui l'ont souffert :
Je vous deffie dès ceste heure ,
Et , pour moy tenir au dessure ,
Ton chasteau je voys préparer,
Et si très bien clorre et serrer
Que personne n'y entrera.
L'Homme.
Çà , qui est-ce qui ostera
Les biens qui sont cy demeurant?
La Bouche.
Ce sera moy, en espérant
D'en manger demain au disner.
L'Homme.
Pour ma personne recréer,
Puis que prins avons noz repas ,
Que ferons-nous?
La Bouche.
Tout pas à pas
Irons ensemble promener.
Les Yeulx.
Il nous vault mieulx au flux jouer,
Au quinoula , ou à la prime ,
Ou à l'impérial.
L'Homme.
J'estime
DES CINQ Sens. 3î3
Je jeu des tables ou des eschetz
Plus honneste.
Les Mains.
Oyez mes pletz :
Je dis qui veull hastivement
Perdre ou gaigner or ou argent ,
Qu'il n'est que de prendre en la main
Le gentil de.
L'Homme.
Par sainct Germain ,
Je sens terrible passion !
Le cueur mefault. A, sainct Divon!
Coucher me fault sans [plus] attendre.
La Bouche.
Et où vous tient ce mal?
L'Homme.
Au ventre.
Sur ma foy, je n'en puis durer.
Les Yeulx.
Il vous convient à chambre aller;
Je ji'y sçay point meilleur remède.
L'OUYE.
Pour les boyaulx ventositer,
Il vous convient à chambre aller.
Les Piedz.
L'Homme , je vous y vueil porter.
L'Homme.
Ha ! je suis mort si Dieu ne m'ayde !
Les Mains.
Il vous convient à chambre aller.
3i4 Farce
' La Bouche.
Je n'y sçay point meilleur remède.
Les Piedz.
Je vous porteray jusques en merde ,
Ainçoys que n'ayez garisou.
La Bouche.
Sus tost, Cul , sans division ,
Ouvre-nous l'huys de ce retraict.
Les Mains.
Despesche-toy.
Le Cul.
Gare le trait!
Retirez-vous de ma fortresse.
La Bouche.
Plus royde qu'on ne boit ung traict ,
Depesche-toy.
Le Cul.
Gare le trait !
Les Yeulx.
Brodier !
L'OUYE.
Puant !
Les Piedz.
Rippeulx !
Les Mains.
Contraict !
Le Cul,
A vous je ne compte une vesse.
DES CINQ Sens. 3i5
La Bouche.
Depesche-toy.
Le Cul.
Gare le traict !
Retirez-vous de ma fortresse.
L'Homme.
Helas ! je seuffre tel destresse
Que je ne sçais que fais ou dys.
Mon amy, ouvre les tauldys ;
Je te dis que c'est sans gaber.
Il me convient à chambre aller,
Car le coraille me touppie.
Le Cul.
A chambre, dea ! or dictes pie ;
Vous n'irez pas , se n'est par force.
Les Mains.
Sus , tost à luy ; qu'il ayt la torche.
Le Cul.
Ha (dea), qui me griefve, je le griefve
La Bouche.
Se de ouvrir tost tu ne te abrège ,
Ton huys ort , caveste meschant ,
Souffrir te ferons de mal tant ,
Que ame ne sçauroit penser.
Les Yeulx.
Sus, à l'assault.
Les Mains.
Sans riens doubter,
Chascun de nous y vaille deolx.
3i6 Farce
L'OUYE.
Rendz-nous la place , malheureux !
Les Piedz.
Frappons sus , à tort ou à droict.
Les Mains.
Tuons-le !
Le Cul.
Dca , il fait trop froid
Maintenant saler, et si cuyde
Que vous aurez, ains que je vuyde,
Voz lourdz museaux chargez de laigne.
La Bouche.
Araigne, araigne, araigne, araigne!
Infâme, vuyde hors, se t'ose.
Les Mains.
Pour toy faire plus grande engaignc ,
Araigne , araigne , araigne , araigne.
Les Yeulx.
Villain hrodier, laid et estraingne ,
Velà pour toy !
Le Cul.
C'est pou de chose.
Les Piedz.
Araigne, araigne, araigne, araigne!
L'Ouye.
Infâme, vuide hors, se t'ose.
Le Cul.
Se vous venés près , je suppose
Que le jeu tournera [en] merde.
DES CINQ Sens. 817
Recoips celle coullée verde
Que t'ay donné par amitié.
La Bouche.
Croys de certaine vérité
Que tu seras, à tes chers coust[z] ,
Prestement aussi bien escoux
Qu'oncque homme nul secouist gerbe.
Le Cul.
Et fault-il que je me rebarbe ,
Par le sang, à toute une playe?
Les Yeulx.
Ây my, je pisse en ma braye ,
De paour que autre chose escloix.
Les Mains.
Malheureux , t'espovente-tu ?
Les Yeulx.
(Nenny.) Ay my, j'ay pissé en ma braye.
L'OUYE.
Va t'en bouter en une baye
De bonne alleure.
Les Yeulx.
Je y Toys , je y voys.
Ay my, j'ay pissé en ma braye ,
De paour que aultre chose escloix.
Le Cul.
Or va , que [le] mal sainct Eloy
Te puist manger le blanc des yeulx .
La Bouche.
A l'assault !
3i8 Farce
L'Homme.
Ha ! beau sire Dieu , '
Mes cinq sens , las , je n'en puis plus !
Les Mains.
Les Piedz , monstre cy tes vertus ;
Vien t'en donner contre ces portes
Deux ou trois pilleures bien fortes ,
Pour tost amollir son couraige.
Les Piedz.
Tu nous livreras tost passage;
Ta force n'y vault ung festu.
Il frappe du pied.
Le Cul.
Et, ors, meschans piedz, que fais-tu?
Viens- tu cy bailler tes pillures?
L'OUYE.
Avant.
La Bouche.
Sans craindre ses bastures.
Les iMains.
Rendz-toy, ord villain espicier.
Les Pieds.
Nous ne craignons bastons n'armures.
Le Cul.
AfTuUe ce pot à pisser.
Les Pieds.
Que mauldit soit Tort tapissier;
Je croy que je suis bien en point.
DES CINQ Sens. 319
Il m'a et sayon et pourpoint
Gasté de son episserie.
Or querés qui plus en guerrie ,
Car j'en ay mon saoul, par mon ame.
L'OUYE.
Et pourquoy ?
Les Pieds.
Il m'a faict infâme ;
Je m'en voys torcher et laver.
La Bouche.
Bien povons le siège lever ;
Avoir ne le povons par force.
Les Mains.
C'est dommaige qu'on [ne] l'escorche.
Le Cul.
Adviengne qu'advenir pourra,
Jamais l'homme à Cambray n'ira,
Quoy que saichés faire ne dire ,
Et deussiez tous crever de ire ,
Se ne suis à ma volenté.
Du tout en suis bien reparé
Des Mains qui tant m'ont faict d'injure.
L'Homme.
Cul, mon vray amy, je vous jure,
Se à moy il vous plaist la paix faire,
Que de la vostre forfaicture
Vous vouldray du tout satisfaire ;
Doresnavant vous vueil complaire.
Monstrés-vous vers moy pitoyable.
320 Farce
Le Cul.
Moyennant amende notable
Je me contente, c'est raison.
La Bouche.
Vous aurés réparation
Des Mains à vostre volunté
Qui vous ont par derrision
Faict villennie et fort frappé.
Le Cul.
Bouche , me dis-tu vérité ?
La Bouche.
Ouy, le Cul, certainement.
Sans penser à desloyaulté.
Le Cul.
Bouche , me dis-tu vérité ?
La Bouche.
Ouy, le Cul, certainement.
Le Cul.
Si feray tout incontinent
A l'homme partout ouverture.
L'Homme.
Du surplus voys à Tadventure ;
A Cambray m'en voys par icy.
La Bouche.
Çà, les Mains, vous criez mercy
A genoulx et à joinctes mains
Au Cul , que vous avez aiusi
DES CINQ Sens. 32 1
Batu et dit rnotz si villains ,
Et en faictes pleurs, cris et plains
En demandant miséricorde.
Ne faictes point?
Les Mains.
Par tous les sainetz,
Ouy.
Le Cul.
Et je le vous accorde ,
Mais par tel si que , sans discorde^
A tousjours mais tu me feras
Service, par vraie concorde,
Comme la Bouche te dira.
Les Mains.
Je feray ce qui lui plaira
A commander, certainement.
La Bouche.
Il vous fault tout premièrement ,
Sans vous riens qu'il soit monstrcr nice ,
Faire au Cul autant de service
Qu'il luy fault et est nécessaire.
Et premier, pour son plaisir faire ,
Quant il se mect à descouvert.
Il faut qu'il soit tost recouvert
Des Mains, qu'il n'ait rume ou toux.
Le Cul.
Il est vray.
La Bouche.
Après , devant tous
Vous promettez , levant la main ,
322 , Farce
Que , quant le Cul yra au bain g
Ou aux estuves s'estuver,
De luy doulcettement laver
D'une ponge son gros visaige.
Les Mains.
Ce faict mon.
La Bouche.
Pour le tiers passaige ,
C'est , se le Cul va au retraict
Quant il aura trop beu d'ung traict ,
Que les Mains si le nestiront,
Au tour de l'anneau qui est rond,
De doulx foing, laon d'estrain de gerbe.
Le Cul.
Je vueil qu'elle me face la barbe
Toutes les foys qu'il me plaira.
Qu'en dis-tu?
Les Mains.
Riens.
Le Cul.
Tu le feras ,
Et dcusse-lu saillir es nues.
La Bouche.
Item, les Mains seront tenues.
Quant le Cul se démangera ,
De le gratter où il vouldra,
Soit en la joue ou au vertoille.
Le Cul.
Et de mon bassinet de toille
Chausser et deschausser souvent.
DES CINQ Sens. 323
Les Mains.
Sera-ce à faire longuement
Ce servaige-cy ?
La Bouche.
Il durera
Autant que l'Homme vivera.
Le Cul.
En estes -vous content?
Les Mains.
Ouy voir.
Le Cul.
Or commence à faire devoir
De m'y gratter et de m'y tondre.
Les Mains.
Ça , qu'on puist le broudier confondre.
Le Cul.
Et qu'esse cy? En grousse-tu?
Se tu ne m'eusse raye batu
Quant je ne te faissoye riens.
L'Homme.
Qui n'eust sceu trouver les moyens ,
Le Cul me tenoit en dangier?
Et pourtant peult-on bien juger
Qu'il n'est royz, ducs, comtes, n'empereurs,
Marquis ne chevaliers d'honneurs,
Femme ne homme, tant soit-il nul ,
Qu'il ne soyent subjectz au Cul ,
324 Farce des cinq Sens.
Comme nous avons cy monstre.
Et à tant fin. Prenez-en gré,
Car l'avons faict d'entente lye
Pour resjouir la compaignie.
Finis.
Imprimé nouvellement à Lyon , à la mai-
son de feu Barnabe Chaussard ,
près Nostre-dame-de-Con-
fort, l'an mil cinq cens
quarante et cinq ,
le IX jour de
septem-
bre.
DEBAT
DU
CORPS ET DE L'AME
(I)
Cy commence le dcbat du Corps et de FAme.
Vi^^ ne grant vision est en ce livre escripte ;
Jadis fut révélée à Dam Philebert rhermif e,
Qui fut si très preudhom et de si grand mérite
Qu'oncques par luy ne fut faulccparolle dicte
Il estoit grant au siècle , de grant estraction ;
Mais, pour fuyr le monde et sa déception ,
A luy fut révélée la dicte vision ;
Tantost devint hermite en grant devocion.
Parnuyt, quant le corps dort etTame souvent veille ,
Advint à ce preudhom une très grand merveille :
Car il vit un corps mort murmurant à son oreille ,
Et l'ame, d'aultre part, qui du corps se merveille.
L'Ame se plaint du Corps et de ses grans oultraiges.
LeCoi-psrespond à l'Ame : <(Tu as fait ces dommaiges,
« Or allègues raisons et puis après usaiges. »
Tout ce retient l'hermite, comme prudhouis ctsaiges.
(1) Cette pièce a Hi imprimée plusieurs fois.
326 Débat
Commet r Ame parle au Corps.
Hé, doulant Corps, dit l'Ame, qif es-tu jà devenu?
Devant hyer tu estois pour saige homme tenu;
Devant toy s'enclinoient le grant et le menu.
Or es soubdainement à grant honte venu.
Le monde te portoit révérence et honneur ;
Les grans et les petits te clamoyent seigneur.
Il n'y avoit si hault qui n'eust de toy grant peur.
Or as-tu tout perdu, ta gloire et ta valeur.
Où sont tes grans maisons et tes grans édifices
Tous plains [••••], et tes tom's painctes de couleurs
Où sont tes escuyers mis en divers offices, [riches?
Ton sens et ta memoyre? Bien es musard et nices.
Bien est le [temps] changé et la chance muée ;
En lieu de grant palais et de chambre parée,
Dedens sept piedz de terre est ta chair enserrée ,
Et je, par tes mefFaictz, en enfer suis dampnée.
Helas ! Dieu m'avoit faicte si noble créatiu'e ,
De moult noble matière , de moult noble figure ,
Et après , par baptesme , m'avoit faict nette et pure.
Mais je suis en pcché par toy et en ordure.
Par toy , doulente chair, suis de Dieu reprouvée.
Je puis bien dire : Hélas ! pour quoy fus oncques née ?
Mieulx me vaiilsist assez que fusse annichillée ,
Et du ventre ma mère au sepulchre portée.
Tant que tu as vescu en ceste mortelle vie ,
De toy bien ne me vint ne de ta compaignie.
A péché m'as attraict et à faire folie ,
Dont nous serons en peine qui ne nous fauldi'a mie.
Nostre peine surmonte le mal et le martyre ;
Mais, quant dire ? Tousjours la peine est tant pire
DU Corps et de l'âme. 3-27
Que cueur qui soit humain ne scet penser ne dire.
Sans confort ne remède toute heure je souspire.
Où sont tes lictz de plumes, tes nobles couvertures,
Et tes draps d'escarlate de diverses couleurs ,
Les espices confites de diverses faveurs ,
Et les taces d'argent pour servir les beuveurs ?
Où sont tes espreviers et tes nobles oyseaux ,
Tes chiens et tes lévriers courans en ces bois haultz ;
Où est ta sauvagine ? Ou sont tes gras morceaulx ?
Ta chair si n'est pas digne de manger aux pourceau \ .
Le faict de ta maison envers toy moult l'approche.
Quant tu es la bouté, tu es comme la roche.
Tu n'as membre sur toy qui n'ait auicun reproche.
Os, chair et cuir pourrist ; n'y a dent qui ne loche.
Tu as par grant péché moult de biens amassé ;
Par force de barat ton serment as faulcé ;
Par peine et labeur tu as ton cox'ps lassé ;
Mais en une seuUe heure tout s'en est jà passé
Tu n'eus onques parent ne amy en ta vie
Qui n'ayt honte de toy et de ta compaignie ;
Ta femme , tes enfans , tes servans , ta maignie ,
Ne donneroient pour toy une pomme pourrie.
Hz se passent de toy moult bien legierement ,
Car ilz ont maintenant en leur commandement
Ton or et ton argent, et ton grand tenement.
Et n'as du demourant fors que ton damuement.
De toute ta richesse , de toute ta chevance ,
Qu'as au monde laissée en moult grant abondance.
Ne donneroient pour toy, ne pour ta délivrance,
Dont ung povre homme peult prendre ung jour sa
[substance.
3-28 Débat
Or pculx , dolente chair, sentir et csprouvcr
PourquoY on doit le "monde fuir et réprouver,
Car nul ne penlt en luv que faulceté trouver.
Va ce ne ce peult (on^ mieulx que parla mort prouver.
Tu n'as besoing d'ouvrier qui riche robe taille.
Tu es en la livrée de povre garsonnaille;
Tu ne feras jamais à povre homme la taille.
Jamais n'auras cheval pour entrer eu bataille.
Tu n'as [pas] maintenant la peine et le tourment
Que je soutire pour tov et sans allégement;
Mais tu l'auras après le jour du jugement.
Quant tu viendras eu vie, se l'ÉscriptuiT ne ment.
Regarde bien ta vie , et puis ta mort remire ;
Tu as esté tsrant qui toujours prent et tyre.
Or te tvre le ver qui te romp et dessire.
A mou parler metz fin, car plus ne sçay que dire.
L'ACTEl Tx.
Quant le Corps voit que l'.Vme si forment le demaine,
Les dens estraiut moult fort et la teste demaine ,
Lors gemist fort et ploure et met toute sa peine
Comment respirer puisse et reprendre s'aleine.
Le CopxPS.
Quant eut levé sa teste et sa vigueur reprise ,
11 dist à l'Esperit : J'aymal mis mon service,
Prinsasplait contre mov; mais, quand bienjjejravisc,
Il ne fmera pas du tout à ta devise,
11 n'est pas de merveille se la chair se melTiiict ,
Legierement s'encline, legierement detfaict :
En ce qui est en elle n'y a riens de parfaict ,
Ce que raison ordonne et ce que raison faict.
nu Coups f.t dk i/Amp,. .îiy
D'iiiip ]>arl IVnnciiiy, (l'.iiilliT la chair nie ;
Pour (•(■ la poiiYn" rliair ne nnill avoir tcinio ,
Que t\v soit par dclirt dv Icj^'icr aliltaltic,
Ou par coiiscnlcuicut dcsconlilc cl perdue.
Mais, ainsi que tu dis, nie» t'a faic.tc et crccc
De sens et d(' raison nohloiiuMit adorncc.
Tu es (lu tout ma daine, à loy suis-jc donnée;
Ta chanil)crièrc suis et par toy gouvernée.
Puis dojir(|iirs que Dieu t'a donné sur inoy puissanre,
l'i l'a donné raison et rlère eongnoissanre ,
Tu deusses liicn estre de Iclle poinveanre ,
Qui" jK-elié n'eusse fairi par ma grani ignorance.
l'our ce tout saiges houis doihl savoir et entendre,
l/Anie doil)l-on Masmer qui ne se veuil delfendre,
Que l'on ne doiht la eliair ne Masmer ne re|)ren(lre;
l,e(-orps laisse remplir et les gras morceaux prendre.
I/esperit du tout doil)l la cliair bien gouverner;
Ncfain, ne iroil, ne soif, ne Iny laiot endurer ;
Les délices du monde la font desmosuier ,
Aniiremciit sans peclié ne peult la cliair diu'er.
F.'Aine donqnes si a la cliair en sa commande,
A la cliair convient faire ce (pie l'Ame commande;
Si liens à grant folie conlremoy la demande.
Se nous faisons folie, ne si^ay ([u'eile demande.
Tu as de bien et mal parfaicte congnoissance;
Se j'ay faici mal on Inen , c'est tout ])ar ta licence,
(iar ]>ieii scès (pie sans toy je n'ay nulle puissance :
l)onc([ucs lu doihs porter dn tout la jienilence.
De fov vient le peclié, de loy vient la folie.
Je ne puis plus [larler, ne te dcsplaise mie,
33o Débat
Car je sens autour moy si très malle maignic
Qui me mort et me romp. Or t'en va, je t'en prie.
L'Ame.
Tjors dist l'Ame à la Chair : Encor n'est pas à point
De laisser la querelle et le plait en tel point :
Car ta parolle amèi'e, où de doulceur n'a point,
La coulpe met sur moy et durement me point.
Chair povre et doulente, pleine d'inicpiité.
Ta maulvaistié m'a faict jierdie ma dignité.
En tes paroles [n'a] aulcune vérité;
Mais tout le remainant est plain de vanité.
Vérité est que FAme doit le Corps adresser;
Mais la chair ne se veult par l'Ame corriger;
Se l'Ame le reprent , ne î'aict que rechainer ;
Riens le Corps ne veult faire que boyre et manger.
Quant le Corps doit jeûner ,nors a mal en la teste;
S'il ne boit au matin , c'est une graut tcmpeste ;
Ung peu de pénitence luy faict si grant moleste,
Qu'on ne peult de luy traire joye, ne ris, ne festc.
Je deusse Lien avoir par droit la seigneurie ,
Mais tu me l'as ostée par ta forccnnerie.
Tez délices charnelz, ta doulante folie.
Au parfond puis d'enfer nous font abcrgcrie.
Bien sçay que j'ay failly que ne t'ay refrénée ;
Mais par ta flatterie j'ay esté barattée.
Par les delictz mondains après toy m'as menée ;
Contre toy en doibt cstrc la sentence donnée.
Tu es tousjours allé le chemin et la voye
Des delictz corporclz , que je te dcfTcndoye,
DU Corps et de l'Ame. 33 1
De rennemy d'enfer, qui tousiours nous guerroyé.
Pour ce perdu avons de paradis la joye.
Le nom de baratteur doibt bien le monde avoir,
Car adont, quant il veult les pécheurs decepvoir,
Plus leur donne de bien, richesses et avoir;
Puis leur fait par la mort leur povreté sçavoir.
Le monde devant hyer t'a monstre beau visaige ;
Richesses te donnoit, bcauUé et grant lignage,
Et si te promettoit de vivre grant aage ;
Il l'a du tout failly ; perdu en a l'usaige.
La face t'a esté souventesfoys mirée ;
Tes mains, tes piedz, tes bras, souvent mis en buée,
Bien puis dire que suis de trop maie eure née ,
Quant partes grans délices maintenant suis dampnéc.
L'Acteur.
Quant le Corps voit que l'Ame si forment le reprent,
A crier et à braire et à plourer se prent ,
Joye n'est plus en luy ; Tristesse le comprent ;
Puis après par parolle simplement se reprent .
Le Corps respond à l'Ame et dit :
[Helas] quand me souloye haultement maintenir,
Mes grans possessions et mes terres tenir ,
Lors oncques de la mort ne me peult souvenir,
Ne jamais ne cuidasse à tel honte venir.
Je voy la moit venir qui si forment m'attrappe.
Commandement de roy riens n'y vault, ne de pape ;
N'y vault or ne argent, manteau fourré, ne chappe;
La mort faict tous et toutes arrester en sa trappe.
Ame , tu es dampnée ; après je le seray.
Tu souffres maintenant, après je souffriray.
332 Débat
Mais assés doibs souffrir plus que je ne feray,
Et par moult de raisons que je te monstreray.
Quant la sainte Escripturenous dit et nous raccompte
Que, tant que Dieu plus faict et plus hault Tliomme
[monte ,
Tant plus estroictement lui requerra le compte ,
Et, s'il faut à compter, tant plus sera grant honte.
Dieu t'a donné raison, sens et entendement.
Force pour faire tout le sien commandement ,
Voulenté pour fuir le maulvais mouvement;
Tu en rendras le compte au jour du jugement.
De tes nobles puissances as follement usé ;
Ton temps as despendu et si as trop musé ;
Pour ce es devant Dieu durement accusé ,
Et Dieu t'a par raison paradis refusé.
Mais de ce qu'en peut mais ceste pouvre pouldrière,
Que la vermine assault par devant et derrière?
Dieu ne m'avoit donné puissance ne manière ,
Où je puisse sans toy aller devant n'arriére.
La Chair ne peut sans l'Ame ne venir, ne aller.
Monter en paradis, n'en enfer devaller ;
Sans luy ne peult ouyr, ne sentir, ne parler,
Ne les nudz revestir, ne le povre hosteller.
Mais, se l'Ame vouloit ouvrer en bonne guise,
Aymer nostre Seigneur et faire son service ,
Elle menroit du tout la Chair à sa devise.
Et tu ne l'as jias faict; pour ce je suis mal mise.
De la sainte Escripture très bien il me souvient ,
Qui dit que au dernier révéler me convient.
Hclas! dure sera la journée qui me vient.
Quant peine corporelle perpétuelle devient.
DU Corps et de l'âme. 333
L'Ame.
Adonc c'est l'Ame mise en grant affliction :
Hé, pourquoy suis-je faicte de tel condiction,
Que je vivray tous ditz sans termination,
Puisque suis obligée à telle damnation.
Je tiens la beste mue à moult foit bieuheuréc ;
Car, quant le Corps default, l'Ame est test finéc,
Pour ce me vaulsist mieux que fusse porccllée,
Ou du ventre ma mère au sepulchre portée.
Le Corps.
Respons moy, dit la Chair, à ce que je demande :
Ceulx qui sont en enfer en si grant pénitence,
Comme tu vas disant, ont-ils point d'espérance
De leur allégement ne de leur délivrance?
Les nobles, les gentilz , qui sont de bault parage,
Les riches , qui ont or et argent à oultrage ,
Sans [sur?] les autres dampnez out-il pas d'avantage,
Par or ne par argent, par sang ne par lignage?
L'Ame.
La demande, dist l'Ame, est trop peu raisonnable;
Tous ceulx qui sont damnez ontpaine pardurable.
Et selon la sentence de Dien ferme et estable ,
Que force ne pouvoir ne peult faire muable.
Se tous les religieux , prescheurs et cordelicrs
Chantoyent tous diz messes et lisoyent psaultiers ,
Et le monde donnast pour Dieu tous ses deniers ,
Ne tireroyent une Ame de cent mille milliers.
Le diable est toujours en sa forsennerie ;
De tourmenter les Ames luy prent tousjours envie ,
Donne luy, prie luy, ton corps luy sacrifie ,
Jà pour ce n'en auras ung grin de courtoisie.
334 Débat
Et des peines deà riclies(ses) te diray la manière :
Sans grâce , sans espoir, leur peine est tout entière ,
Et de tant corn ilz furent de tant plus en arrière,
De tant souffrent-il plus pouvreté et misère.
L'Acteur.
Lors, quant l'Âme mettoit à parler toute (sa) cure.
Deux diables sont venuz, en leur laide figure,
Tant horrible visaige , tant grant contrefaicture
Qu'en n'en sçauroit trouver enlivi'e n'en paincturc.
Grippes de fer aguës entre leurs mains lenoyent ;
Feu gregoys tout puant par leurs gueules gettoyent;
Serpens envenimez de leurs corps enyssoient
A bassins embrasez leurs yeulx semblans estoyent.
Dont chacun de ses deux getta sa trappe torte.
La povre Ame chargèrent, comme une bcste morte.
Quant la très douloureuse entra d'enfer la porte,
[Durement se contrainct,] forment se desconforte.
L'Ame.
Entre les mains des dyables à haulte voix s'escrie :
Secourez-moy, Jésus , très doulx filz de Marie ;
Ne considérez pas maintenant ma foUie ;
Ayes mercy de moy par ta grant courtoisie.
Les Diables.
Quant ces deux ennemis ont ce mot entendu ,
Crient : Dame musarde , trop avez attendu ;
Tout le temps de ta vie , tu l'as mal despendu ,
Donnée est la sentence et le loyer rendu.
Doresnavant n'y vault riens plus crier et braire,
Car plus ne trouverez Jesuchrist débonnaire.
Maintenant te convient en ung tel lieu rctraire
Où jamais ne verras soleil ne lumière.
DU Corps et de l'Ame. 335
L'Acteur.
A ces dures paroUes, le preud'homme s'esA'eille;
S'il fut espo venté ne fut pas de merveille.
A tel vie mener du tout [il] s'appareille.
Dont de tous ses péchiez Dieu alîsoudre le vueille.
Tantost se joingt à Dieu et tous honneurs desprise ,
Et de tous biens mondains perdit la convoytise.
Aux mains de [Jhesujchrist et à sa commandisse
Son corps et ame mect pour faire son service.
Tout le monde, dit-il, est plain de tricherie :
Car il tient en despit la bonne et saincte vie.
Vertu est, dist-il , vice, et sagesse folie.
Doncques est fol prouvé qui au monde se fie.
L'acteur.
Cil qui veult estre au monde pour saiges homs tenu,
Fau qu'il ayt deniers , argent et or moulu.
Mais de ce luy souviengne que, quand sera venu
Au dernier de son compte, le gaing sera menu.
Les vertus du tout traient à la divinité ,
Comme Foy, Espérance et dame Charité.
On les tient aujourd'huy pour une vanité.
Barat et tricherie sont en authorité.
On ne croit aujourd'huy es amys Dieu sans gaige ;
Ou ne prise une pomme la divine parage. ,
Jà ne seras tenu pour vaillant et pour saige,
Se tu ne scès honneurs ou se n'as grant lignaige.
Tu seras réputé vaillant et honorable
Se tu aymes flatteurs et tu tiens bonne table,
Salomon ne dit onques proverbe si véritable
Qui s'accordast aux tiens, soit mensong[e] ou fable.
336 Débat du Corps et de L'Ame.
Langue ne pourroit dire, ne penser cueurs humains,
Le nombre de tes frères, de tes cousins germains;
Mais , quant ne verront plus d'argent entre tes mains.
Ne te seront amys, ne cousins, ne prochains.
0 délices mondains qui naA^rez la pensée ,
Peu TOUS devroit priser raison enluminée,
Car estoupes au feu sont de plus grant durée
Que la saveur de vous, qui tant est désirée.
Qui pourroit par deniers achepter en sa a ie
Sans vieillesse jeunesse et sans tache lignic,
Santé de corps lousjours sans nulle maladie ,
Des délices acquerre devroit avoir envie.
De telle marchandise ne s'entremet la mort;
Jà par or que tu ayes n'auras à elle accord;
Riens ne te vault jeunesse, remède ne confort;
A la fin te convient arriver à son port.
En ce port trouveras doulente establcrie.
Toutes les branches sont de matière pouriie;
Jà n'y trouveras homme qui soit joyeulx ne rie.
Cil qui vient à tel port toute sa joie oublie.
Faulceté maintenant est souvent coulourée.
Innocence est souvent à grant tort condampnée;
^lais adoncques chascun rccepvera sa livrée,
Quant selon son mérite sera sentence donnée.
Pour ce pry à celluy qui si justement livre,
Qui les biens et les maux a escriptz en son livre.
Qu'il me doint en ce monde si maintenir et vivre
Que m'ame à la mort soit de tous maulx délivre.
Amen.
MORALITÉ NOUVELLE
TRÈSBONINE ET TRÈS EXCELLENTE
DE CHARITÉ
Où est démontré les maulx qui viennent aujourd'huy
au inonde par faulte de Charité.
Et est ladicte moralité à xij. pcrsonnaiges
dont les noms s'cnsujvent cy-après
et premièrement
LE MONDE
CHARITÉ
JEUNESSE
VIEILLESSE
TRICHERIE
LE POUVRE
LE RELIGIEUX
LA MORT
LE RICHE AVARICIEUX
ET SON VARLET
LE BON RICHE VERTUEUX
ET LE FOL
In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti
Charitas patiens est, benigna est.
Ad Corinthios , xiij. cap.
t à celle fin que puissons dire
Chose qui soit bonne et utile,
La grâce Dieu demanderons ;
Mais avoir ne la pourrions
Sans celle qui en est tresorière.
Nous luy feron donc prière
Qu'elle deprie son fîlz et son père ,
Et pour ce luy presenteron
La noble salutation
T. m. 22
338 Moralité
Que Gabriel luy présenta
En disant : Ai^e Maria.
Charitas padens est., benigna est.
Qui parlcroit toutes les langues
Des hommes et aussi des anges ,
Et charité ne auroit en soy,
Rien ne sçauroit, en vérité.
Et qui sçauroit les prophéties
Et congnoistroit tous les mystères
Qui oncques mais furent baillez
Et ditz des anciens pères ,
Et charité ne auroit en soy,
Riens ne sçauroit , en vérité.
Et qui auroit distribué
Ses facultcz emmy les voyes
Et toutes depparties aux pouvres ,
Et qui auroit baillé son corps
Pour ardre dedaus et dehors
Par martyre, ainsi que propose,
Et charité n'auroit eu soy,
Riens ne feroit, en vérité.
En Dieu est toute charité ,
Comme cela bien demonstré ;
Il est venu souffrir pour nous ,
Et s'a esté par charité.
De charité donc armez-vous.
Il est bien temps de deviser
Les personnalises et nommer.
Je vous les veulx nommer à tous.
Je voys au Monde commencer.
Vc'lecy liien riche habaudouué.
C'est uug très beau miiouer pour nous;
Mais encore n'a-il sulHsance
Et bien peu faict recongnoissance
DE Charité. 33f)
De celuy qui nous a faictz tous.
MonstraJû :
Et de çà si est Tricherie
Que le Monde a faict et nourrye
Par son avarice et envie.
Et voicy un g Avaricieux
Et son varlet auprès de luy,
Qui de le servir est joyeiilx,
Et voicy le bon Vertueux.
Et de cest aultre costé
Vous veulx monstrer [la] Pouvreté ;
Et voicy la pouvre Vieillesse,
Qui est plaine de grant foiblesse.
Jeunesse, qui la doibt nouirir,
Povez veoir dancer et saillir,
Qui d'icelle ne tient pas compte,
Sinon en despit et en honte.
Et voicy ung Religieux
Qui de bien faire est moult joyeux ,
Qui au Monde viendra prescher
Affin qu'il vueille délaisser
Tous les peschez qu'il a commis
Envers le roy de Paradis.
Voycy la noble Charité,
De quoy est la Moralité
Que présent voulons demonstrer.
Il y a en une ruelle
La Mort, moult hydeuse et cruelle.
Qui viendra les gens ajourner
Pour aller devant Dieu compter.
Or vous ay-je tout advisé
Les personnages et nommé.
Si vous supplye humblement
Que vous nous donnez patience,
3io Moralité
Et Aous venez prcscntenicnt
Beau jeu, puisque le Fol commence.
Le Fol commence en chantant.
Rigolle-toy, rigolle, rigolle-toy, Robin.
Que vous eu semble, mon cousin?
Vous semble-il bon, ce notaté?
Vrayement, vous aAez bistoqué ;
Je les prens sus ma conscience.
Hé dea , il n'y a point d'offense
Quant on se treuAC de loysir.
Or paix , or me laissez clioysir
Celle qui A'ieut de faire ung pet.
LcA'cz la main; vous l'avez faict;
N'en rougissez jà ; a-A^ous honte?
Si estyés fille d'ung compte.
Si aurions tost faict le faict;
Par le corps bien, en effaict,
Vous qui estes tant gracieuse ,
Je gaigc que a'Ous estes foureuse ".
Or, par sainct Jacques, je A^ouldroye
Que ton nez fut dedans sa roye.
Quant une femme mariée
A esté baysée ou hochée
D'ung autre que de son mary,
El doibt, pour chascune journée
Qu'el se faict donner la fessée ,
Ung denier .'i saint Cultin.
Je parles aussi bien latin
Comme inig prcbsire qui dit !a messe.
Or ])arlez à moy, Trousse-fesse :
Se dedans ung licl, nu à nu,
Fusson couchez , fesse sur fesse ,
Ung de nous deux seroit foutu.
DE Charité. 34i
Le Fol chante.
Il estolt bien malostiu ,
Sus goguelu,
De cuyder qu'elle fust pucelle;
El c'est faict tant bistoquer,
Tant janculei*
Dessus l'herbette nouvelle ,
Tourlourette , touiloûrelte ,
Lyron la.
Charité commence.
Monde , vueilles à moy ciitcudre :
Venue suis de Dieu pour t'aprendie
A gouverner bien sagement
l^es biens dont tu as largement
Parla grâce de Dieu le père.
Car tu sçays bien, c'est chose clerc ,
Que Dieu nous dist en l'Escripturc,
En l'Evangille nette et pure ;
Dilige proximum tuum,
Dist Dieu, sicut te l'psiim.
Doncques est-il nécessité
Que les biens dont tu as planté
Soycnt départis bien saigcment
Avecques bon gouvernement.
Pour ce faictz l'en bien ton debvoir,
Qui n'y ayt riens à reprouver
Quant tu t'en viendras devant Dieu ;
Car il n'y aura pas de jeu ,
Ou soit à gaiug , ou soit à perte ;
Payé seras de ta déserte.
Si me ditz ce que tu vouldras.
Le Monde comm en ce .
Dame , vrayment j'ay de bons draps ,
342 Moralité
Et des moutons et de la layne ,
Et des bledz forment et de avoyne.
Mais encor ne suis pas content
Que je n'ay plus d'or et d'argent.
Je feisse une ti'ès grant cliière,
Se je veisse ma gibissyère
Qu'elle en fust une foys emplye.
Mais d'une chose je vous prie,
Que me dissiez présentement
Qui vous estes et de quel gcnt ,
Car ponit ne vous congnoys , sans doubte.
Charité.
Ha, Monde, Monde, je me doubte
Qui ne te soit bien reproché
Que tu ne tiens compte de moy.
Moult à toy je me suis offerte.
Et t'avoys bien la poite ouverte
De paradis, la liaulte gloire;
Mais tu as bien aultre memoyi'e;
De moy tu ne tiens guèrcs compte.
Le Monde.
A peu que ne me faicles honte ;
Dame , dictes moy vostre nom ,
Et se j'ay excusation ,
Je vous prie que je y soys ouy.
C H A RI TÉ.
Monde, saichcsbien, mon amy,
Que l'on m'appelle Charité ,
Celle (|iii pour l'amour de toy
Fisl à l)icu hunianilc prendre
Et on la croix mourir et pendre
Pour toy racliopter des lourmcns
DE Charité. 343
D'enfer, où alloyent toutes gens
Et là tu estoys obligé
Par le faulx et maulvais péché
Que fist Adam, le premier homme
Quant il mordit dedans la pomme.
Encontre le commandement
De Dieu le père omnipotent.
Si te supply, mon doulx amy.
Que , se tu as vers Dieu faii!}'.
Retourne vers luy humblement
Et garde son commandement.
Se tu l'aymes de cucur parl'aict,
Il te pardonnera ton meffaict;
Se tu Taymcs , tu m'aymeras
Et "voulentiers à moy seras;
Car saiche bien, en vérité,
Qu'il ayrae bien fort Charité ,
Et je suis Charité, s'amye.
Si te requiers et te supplye '
Que des biens dont je Tay parlé
Que en faces ma voulentc.
De bien faire n'ays point de honte ;
Je te feray rendre bon compte
Quant tu viendras au jugement.
Le Monde.
Je vous mcrcye entièrement ;
Vous me faictes belle promesse.
Je vueil que soyés la maistressc
De moy et de trestous mes biens.
Je voys appeller [tous] mes gens ,
Si en feray département.
Pausa.
Ouez , onez , toute ma gent ,
344 Moralité
Riches, poivres, jeunes et viculx.
Venez tous, a'^ous ne povez inieulx.
Venez trestous à Charité ,
A qui je suis habandonné,
Moy et mes Liens, entièrement.
Par elle le département
De tous mes biens si sera faict.
Vieillesse commence.
Ou es-tu allé, Jehannet?
Hélas ! où [donc] es-tu, Jeunesse?
Laisses-tu ta mère Vieillesse
Sy emprès toy mourir de fain ?
Je n'ay mengé cnnuyt de pain
Ne de chair, ne de nul potaige.
Le Monde à présent a couraige
Que ses biens soient par Charité
Mis où il a nécessité ,
Et je n'ay maille ne denier.
Je ne puis jamais riens gaigner.
Et pour tant je te prie, mon filz,
Pense comme je t'ay nourryz
Quant tu estoys petit enffaut,
Et que je te chcrissoys tant
Que je ne m'en pov[o]ye soûler
Bonnement de toy regarder.
J'estoye en peine nuyt et jour,
Et mettoys mon cueur en doulour.
Pour toy nourrir en paix et ayse ;
Pour ce je te prie qu'il te plaise
Que de ce tu aycs souvenance.
Jeunesse commence.
Vous avez bien malle attenance;
Que voulez- vous que je vous face?
DE Charité. 345
Le grant diable d'enfer le sache.
Vous estes tant aniottée ,
Et si parfaicte radottée ,
Que se n'est que peine de vous.
Je prie à Dieu que malle toux
Vous puisse ennuyt estrangler.
Vieillesse.
Hélas ! je t'avoys tant chier,
Et t'aymoys de si bon cucur,
Que une parollc de rigueur
Je ne t'eusse , à voir, jcctée.
Mais aujourd'huy ne te scauroye
Si humblement parolle dire ,
Que tu ne soys à me mauldire
Comme se fusse escumengie.
Je doibs bien estre au cueur marrie
D'avoir nourry tel nourriture.
Je ne sçavois pas l'adventure,
Ne que me debvoit advenir.
Jeunesse.
Ennuyt te puisse veoir mourir !
Que vous faict l'en, diable le saiche !
Paister vous faulsist de fouasse
Et de rost et de vin claret ;
Car vous nous faictes ung beau faict ;
Nous en sommes bien advancez.
Pleust or à Dieu que vous fussiez
A fouyr avec les mulotz.
Vieillesse.
Hé, Dieu de paradis, quelz motz
D'un enfant de dire à sa mère.
Je m'esbahys que Dieu le père
346 Moralité
Ne prent de toy quelque vengeance ;
Car tu as toute ma clievance
Et tout, tant que je peulv finer,
Pour tant que ne puis mes aller,
JNe moy gouverner ne cheminer,
Me vouldroys-lu laisser mourir
De faim , de soif et de froydure?
Tu es bien de faulse nature,
je ne demande seulement,
Sinon itel gouvernement
Que tu donnes à tes servans.
Jeunesse.
Il a passé plus de troys ans
Que de vous n'euz denier ne maille;
Et si me coustez en fouaille
Plus de quarante soulz l'année ,
Et si mangez belle escuUée ,
Je levons dis aval la main.
Et si despensez plus de pain
Que tous les gens de nostre hostel.
Vieillesse.
Ilelas, mon fdz, es-tu ytel?
Me reprochcs-tu ma dcspence?
Et je prens sus ma conscience
Que tu m'as cousté plus de francs
Que je n'ay à toy pctis blancs.
Ne me vueillcs pas reprocher
Ne mon boire ne mon raenger,
Car il n'y a rien de par toy ;
Dieu sçait bien (pie tu m'as cousté.
Et, quant je seroyc d'AlIcmaignc
Venue ou du royaulmc d'Espaigne,
Si seroys-tu tenu à moy
DE Charité. 34;
En la vertu de Charité.
L'evangille en faict mention :
Dihge proximum tiium.
Tu n'aymes ne Dieu ne moy ;
Tu n'aymes fors ta voulenté ,
Qui est à ne me faire bien.
Jeunesse.
Par ma foy, vous ne gaignez rien
A me venir aguillonner.
Vieillesse.
Et que ne faictz-tu ton dcbvoir
Ainsi comme tu le doibs faire?
Tu scez bien qu'il est nécessaire,
Qu'il me convient ma vie avoir.
Vrayment, pas ne sers ung deniei
Tu t'en vas boyre et galler
S'en de quoy tu deusses gouverner
Toy et toute ta famille.
Tu t'en vas jouer à la ville
Avecques d'autres larronneaulx,
Qui t'apprennent beaucoup de maulx,
M\ aymes mieulx à les suyr
Que tu ne faictz aies fuyr.
Et pour ce, mon filz, je me doubte
Que ne tresbuchez lourdement
Par vostre faulv gouvernement ;
Gardez-vous en doresnavcnt.
Jeunesse.
Il semble que je suis enfant,
Et que je ne sçay que je fais.
Ne vous souciez de mes fais
Non plus que je faictz de vous,
Car je n'en feray rien pour vous
348 Moralité
Plus que je fej'oye pour mon cliat.
Oseray-je aller à l'esbat
Pour ceste vieille redotée?
Qu'en très mal an soit-elle entrée ,
Car elle vit trop longuement !
Vieillesse.
Ha, tu mourras mescliantement,
Garson ! M'as-tu encore mauldicte?
Par ma foy, tu n'en es pas quitte ;
Tu es ung faulx traistre garson.
Ung beau lopin de mon baston
Tu auras, se je peulx attaindre.
Jeunesse.
Je vous batrez jusques au jaindre ,
Vieille, si vous en démentez.
Et, par Dieu , si vous me bâtez ,
Je vous jouray d'ung aultrc jeu;
Se ne craignisse aultre que Dieu ,
Je vous ostasse le quaquet.
Vieillesse.
Hé , faulx garson , que t'ay-je fait ?
Pour quel cause me maulditz-tu?
Je ne t'ai lieurté ne batu ,
Ne dit aulcune villennie.
Je te blasme de ta fol lie ,
Mais c'est pour ton prouffit garder.
Et tu m'en dcusses mieulx aymcr.
l\ peit bien (jue lu ne sccz rien ;
Tu faictz mal à qui te faict bien,
Qui est cbose dyabolique.
Pourtant , je te prie , or t'aplique
A bien faire doresnavaut.
DE Charité. 349
Ne vueilles point estre gourmant,
Joueur de dez ne hasardenr ;
Ne regnye point nostre saulvcur ;
Fay-moy raison comme tu doibz ,
Et tu auras des biens assez.
Si tu n'en as, si en demande,
Ainsi que raison le commande ,
Et bien te viendra et lyesse.
Jeunesse.
Par ma foy, ma mère Vieillesse ,
Ma femme ne laisseroys mye ,
Et non feray-je ma mesgnye ,
Mourir de fain pour vous rcpaistre.
Je ne suis pas du tout le maistre ;
Vous savez bien comme il en va.
Vieillesse.
Tu dis vray ; je scay bien cela.
Ta femme est de toy la maistresse ;
Mais je vous ay baillé la gresse
De quoy vous estes gros et gras ;
Vous estes vestus de mes draps ,
Et je meurs de froit et de fain.
Jeunesse.
Tenez ceste croste de pain ,
Et mengez , se voulez menger.
C'est quant que faicles que hongner ;
Vous estes toute radoptee.
Vieillesse.
Tu scez bien , s'elle n'estoit trempée
Que je ne la raengeroys mye ;
A grant peine mangez la mye ,
Et tu me bailles ceste croste.
35o Moralité
Jeunesse.
El amollist quant on la toste ,
Mengez-la et puis la tostez.
Vieillesse.
Quant tu tournoys en mes costez ,
Pas ne cuydoye celle adventure.
Hélas , tant mainte créature
Est advenue comme je suy !
Hélas, je meurs à grant ennuy,
Je ne me sçauroys soustenir
A me gouverner, ne chevir,
Ne gaigner ung morceau de pain ,
Et deussé-je mourir de fain.
J'ay bien perdu trestout mon temps.
J'avoye tant amassé de biens
A mes enfans et à mes bers
Qui me laissent menger aux vers ;
Vermine , puces et poux
M'ont assailly de tous costez.
Helas , où es-tu. Charité?
Jeunesse , en defFaulte de toy,
Me laisse mourir en destresse.
Charité.
Monde, allons conforter Vieillesse;
El m'appelle piteusement.
Le Monde.
Vous dictes vray, certainement;
Allon y. Charité m'amyc.
Car, certes, cl est csbahyc
Quant el ne se peult gouverner.
l'ausa.
DE Charité. 35i
Charité.
Vieillesse , Dieu vous doint bon soir,
Et vous doiut bonne patience !
Vieillesse.
Dame , le Dieu de sapience
Vous gard et vostre compaignye !
Or me dictes , je vous supplye ,
Qui vous estes et de quel gent ,
Car je n'y voy pas clerement.
Mais, pour Dieu, qu'il ne vous desplaise.
Charité.
Vous n'estes pas trop à vostre aise ,
Vieillesse , ma très doulce amye ;
Mais, pour Dieu , ne vous ennuyez mye.
Je suis vertu de Charité ,
Qui vous ay icy amené
Le Monde pour vous conforter.
Le Monde.
Je suis venu vous apporter
Du pain blanc et du beurre fravs ;
Car bien sçay que n'v vovez mais.
Grant besoin avez de confort.
Vieillesse.
J'avoye bien désiré la mort;
Dieu me le veuille pardonner
Et vous viieille remercier.
Car vous m'avez bien confortée.
Jeunesse, mon filz, que j'avoye
Si avse et si soiief nourrv,
A mon grant besoin g m'a failly
Car il me laisse cy jeûner
352 Moralité
Et moult grant besoing endurer.
En cest cornet cy m'a boutée ,
Où n'a que vent, aussi fumée.
C'est sa femme qui le conforte,
Qui voudioit que je feusse morte.
De moy ilz sont tant ennuyez ,
Et dient que je n'ay que procez ,
Et que je suis toute puante ,
Très orde et très mai advenante.
De me ditïiimer point ne cessent ;
Hz ne me chaussent ne me vestent.
Voicy trestoute ma vcsture ;
Mais ilz ont de belles fourrures,
Qu'ils ont aclicpté de mes biens ,
Et je suis celle qui n'a riens,
Sinon povreté et douleur.
Charité.
Ormcrciez le Créateur,
Vieillesse , ma très doulcc amye.
Vous avez la verge baillye
A voz enfans dont ilz vous bâtent.
Pourtant, s'ilz vous touchent ou frappent,
C'est du mesme vostre baston.
Vostre filz, qui est faulx garson.
Vous l'avez ainsi chaslié.
Pourtant il est bien employé
Qu'il vous face assez de rudesse ,
Car, en sa petite jeunesse ,
Le laissiez faire en sa guise.
Il n'ayme ne Dieu ne l'église ;
11 n'ayme fors esbatement,
Aller aux tavcrncz souvent
Avecques gens de mal affaire ,
DE Charité. 353
Qui à Dieu ne veuUent complaire,
Et ce qti'il sçaitlui ont apris;
C'est : Cum sancto sanctus eris.
S'il eust ensuyvy gens de bien ,
De tout ce mal il n'en fust rien ;
Et à ce l'avez soustenu ,
Et ne l'avez eontretenu
Ne chastié de son malfaict.
Plustost il eust eu de bon laict,
Quant il n'eust point ouy les messes,
Que une verge sur les fesses.
Moult en est d'ainsi advenus
Qui sont pouvres enfans perdus
Par deffaulte de chastiment.
Vieillesse.
Vous dictes vray, certainement ,
.Je l'apperçoy bien maintenant:
Il n'ayme pas bien son enfant
Qui ne le chastie de bonne heure.
Le Monde.
Vrayement, on luy dcust courre seure,
Au traistre garson Jeunesse,
Qui sa povre mère Vieillesse
Laisse mourir à tel vitay.
11 preat Jeunesse.
Vous serez en la mer gettay,
Faubc garson , traistre , larronnastre ,
Et qui vous batist comme piastre ,
L'on vous fist bien vostre debvoir.
Jeunesse.
Voire dea ! or allez chier.
Pour quel cause me batez-vous?
Me balrez-vous , "\nlain ordoux ?
354 Moralité
Pour quel cause me veux-tu batre ?
Le Monde.
Pour ce qu'il a troys jours ou quatre
Que ta mère , qui t'a porté ,
Qui tout est plaine de bonté ,
Ne mengea ung morceau de pain,
Et est presque morte de fain ,
Et si as ses bledz et ses biens
Et tous ses heritaiges tiens ;
Ses rentes , ses possessions ,
Tu as eu en toutes saisons;
Tu es gros et gras , riche et plain
De ses biens, et el meurt de fain.
Or regarde quel consciance.
S'el n'avoit en el sapiance ,
Ce seroit assez pour mourir.
Et si te deust bien soubvenir
De la peine qu'el a soufferte
Pour te garder de toute perte.
Or regardez , Charité dame ,
Se c'est pour luy grande diffame
Et qui lui convient reprocher.
Charité.
Je te prometz , mon aray cher,
Se tu as failly vers ta mère ,
Si crie mercy à Dieu le père
Et à elle semblableraent ,
Et te gouverne sagement.
Croy le conseil de gens de bien ,
Et tu ne fourvoiras en rien ;
Tu es jeune, tu es bouillant;
Soys de bien faire désirant.
Tu mourras , il est tout certain ,
DE Charité. 355
Et ne sçays ennuyt ou demain.
Tu ne sçais l'heure de ta mort.
Certainement n'y a si fort.
Se de la mort estoit frappé ,
Qui ne fust à terre gecté.
Or y pense , je te supplye.
Jeunesse.
Ne vous en souciez, m'amye,
Car je sçay bien que j'ay affaire ;
De cela vous avez beau taire ,
Ne vous en debatez jà tant.
Le Monde.
Hé dieux , que tu es bon enfant !
Que vendias-tu abonne fin?
Il ne A ist que de larreein
Qu'il emble à sa pouvre mère.
Charité.
Jeunesse, je prie Dieu le père
Qu'il te doint grâce de bien faire.
Jeunesse.
11 vous vaulsist aussi bien taire ,
Car pour vous je n'en feray rien ;
Je garderay ce qui est mien
Et en feray à mon plaisir.
Le Monde.
Je voy bien que c'est ton désir
Que Vieillesse meure de fain.
Jeunesse.
Vous mentez comme ung faulx villain
Parmy le fons de vosti'e gorge ;
Fais veu à Dieu et à sainct George
356 Moralité
Se lu ne t',en repentiras ,
Et bref l'heure tu mauldiras,
Ou j'en mourray dedans la paine.
Le Monde.
Je feray ta fiebvre quartaiue ,
FauJx traistre, garson orgueilleux.
Ha ! tant tu feras de gians deulx.
Souffrir à la pouvre Vieillesse !
El pcult bien gésir en sa cresclie ,
Et attendre son réconfort.
Tu luy avanceras sa mort
Par ton orgueil , ingratitude ,
Et si te prometz que je cuyde
Que tu viendi'as à malle fin.
Jeunesse frappe .
Voylà pour toy, vilain crahin ,
Et encor n'estes-vous pas quitte ;
Je payeray vostre débite ,
Parbieu, ains que vous m'escliappcz.
Tricherie commence.
Eh, par diable, c'est assez;
Jeunesse, tueras-tu le Monde?
Jeunesse.
Par cel(uy) en qui tout bien h abonde ,
Je luy donray peine à souffrir;
Il m'a dit plus de vilcnnie
Que l'on n'en diroil à ungcliien.
Et si n'ay pas maille du sien ;
Mais j'en auray, je vous prometz.
Que parle à vous en secretz.
Tricherie, ma daine et inaistresse,
Se très ort villain "rosse fesse
DE Charité. 357
M'a si très fort injurié
Que je vouldi'ove qu'il fust noyé ;
Car il m'a dit , c'est chose clère ,
Que je fais Vieillesse, ma mère,
Mourir de fain, aussi de froit.
Or esse ce que chascun soyt ?
Je luy fais trestout son plaisir.
Et , tant qu'elle se veult gésir,
Je la laisse dedans son lict ,
Et si plus est qui ne luy chiet
De tous les biens de la maison ,
Pas un g morceau de venayson
Je n'auroye d'où el n'est sa part.
Tricherie.
Voylà bien ung meschant quoquart
Qui vous dit tant de dcsplaisir;
On l'en fera bien repentir,
Jeunesse , si vous me croyez ,
Et de ce ne vous esmayez ,
Car, puisque vous fiez en moy
Et que c'est vostre volunté
Que je soys de vostre famille,
Oncques ne trouvastes de fille
Comme je suis pour vous servir.
Jeunesse.
Par ma foy, j'avoye grant désir
Que vous feussiez de ma partie ;
Et, par bien , vous estes m'araye
Et serez tant que je vivray.
Tricherie.
Or vrayment je vous bayseray,
Jeunesse, et vous m'acollerez.
358 Moralité
Jeunesse.
Jamais de moy ue partirez ,
Certes , tant que je soyes en vie.
Jeunesse accole Tricherie.
Hé , Tricherie , Tricherie ,
Riens ne crains phis en plaiderie ,
Puisque nous sommes assortez ;
Nous beurons dessus les costez
Au Monde avant qu'il soit ung an.
Le Monde.
Du mal monseigneur saint Jehan
Puisse estre se garson saisy !
Et, se le sergent fust icy,
Bouter le feisse (de)dans la gaulle.
11 m'a escorché ceste espaule ;
Je pense qu'elle soit desnouée.
Tricherie.
Jeunesse, le Monde gorgée ;
Je luy voys donner ung maintien.
Jeunesse.
Helas , c'est tout ce qui me tien
Et aussi que mon cœur désire.
Se hors du pays m'en debvoys fuirc,
Si en auray-je vengemcnt.
l'atisa.
Tricherie.
Tu as baillé adjournement,
Monde, à l'cncontrc de Jeunesse;
Tu dis que sa mère Vieillesse
Il faict mourir de fain et froit.
DE Charité. 35g
Le Monde.
Et n'esse ce que chascun soit ?
Lefaict se monti-e, regardez.
Tricherie.
Par ma foy, vous l'ameuderez
Et vous coustera de Targent.
Le Monde.
C'est la coustume de présent
Qui estbatu l'amendera.
Hélas, tant le diable fera
Grant feste au jour du jugement,
Et cuyde que Lieu largement
11 en aura d'yteulx garsons.
Tricherie.
Je croy que assez en trouverons
D'iteulx paillars truandeaulx ,
Mais ilz feroyent beaucoup de maulx ,
Yrayment qui ne s'en guetteroit,
Et qui ne se subtilleroit
A ce guetter de leur malice.
Pourtant, Monde , est-il propice
Que je demeure avecques toy.
Je te prometz en vérité ,
Je te serviray loyaument.
Le Monde.
Hau, Tricherie, certainement.
Je n'ay cure de voz promesses.
A. ung sourt ne fault point deux messes.
Je vous dirai en brief langaige
Charité , qui est bonne et saige ,
Me conseillera qu'est affaire.
36o Moralité
> Tricherie.
Or par le sang que Dieu fist iaire ,
El te mettra à povreté.
Or, vrayraent, j'ay pitié de toy.
Charité est de telle nature
Que des biens du monde n'a cure;
El te fera tout départir
Et en la fin de fain mourir,
Tout ainsi comme faict Vieillesse.
Qui n'a rien n'a point de lyesse ,
Et aussi n'est à rien prisé
Plus q'ung pot de terre brisé.
Qui est riche est honnouré ;
L'en dit qu'il a bien labouré,
Et qu'il est très homme de bien.
L'en se moque de qui n'a rien,
Et l'en dit : c'est ung fol meschant;
Et pource je t'en dis autant
Pour l'amour de toy, sur ma A'ie.
Le Monde.
Vraymcnt, dame, je vous mercye,
Car vous me dites vérité.
Mais j'ayme trcstant Charité
Que oncques chose n'ayme tant.
Tricherie.
Par mon ame , tu es meschant ;
Car si tu queroys à menger,
Elle ne te donroit pas ung denier
Ne tous tes voisins aussi bien.
Le Monde.
Vrayement, vous ne mentez de rien.
De cela ay bien congnoissance ;
DE Charité. 35t
Mais Charité a tel puissance
Qu'el[le] peult ouvrir paradis
Et y mettre tous ses amys,
Par quoy je la doibs bien aymer,
Et je ne la pourroye garder
S'avecqucs moy demeuriez.
Tricherie.
Par ma foy, vous ne pourriez;
Car de son hostel je n'ay cure.
Mais tu as la teste trop dure.
Je t'enseigne la voye bien ample.
Regarde-moi ses avocats ,
Qui sont fourrez comme prelatz,
Marchands de draps et taverniers.
Et gens de quelconques mestiers.
Marchands de vaches et de bœufz ;
Hz jureront Dieu pour deux œufz ,
Le pouvre peuple en decepvant.
Il n'est point marchand qui ne ment ,
Et , pour le dire la vérité ,
Hz n'ont denier que de par moy.
Voicy Jeunesse qui t'assault,
Qui est fort, orgueilleux etbault.
Tu n'as garde d'avoir honneur
Se je ne suis de ton conseil.
Il te donnera grant ennuy.
Le Monde.
Vrayment , je suis tout esbahy,
Car (tres)tout cecy que m'as compt é
Est presque toute vérité.
J 'ay advisé tout clerement
Que me conseillez loyaument ;
Vous serez de ma portion >
362 Moralité
Et puis en là fin comptcron.
Or vous en allez , Charité,
Car vous ne serez plus à moy.
Allez-vous en , ma doulce amye ,
Car 0 moy sera Tricherie
Tout le demourant de mon temps.
Par elle amasseray des biens,
Plus que de par vous la moytié.
Charité.
Ha, Monde, j'ay de toy pitié.
Les bons biens espirituelz
Tu laisses pour les temporelz ;
Mais saiches bien certainement ,
Se tu ne les as loyaument
Et de bonne acquisition ,
Eternelle dampnation
Te feront donner en la fin.
Monde, ne soys jà trop enclin
D'avoir des biens oultre mesure ;
Car ce sera grande adveuture
Si tu n'en sçays bien compte rendre ;
Et tu doibs sçavoir et entendre
Qui t'en convendia rendre compte ,
Ou soit à droit , ou soit à honte ,
Dont se seroit pour toy follie
De les avoir par tricherie ;
Car ce seroit grant larrecin
D'avoir les biens à son voysin
Par tricherie ne par cantelle.
Maishonnorablc vie et belle
IMaine, et selon ton estât,
Et se Jeunesse te desbat,
Ou face quelque extorcion,
DE Charité. 3G3
Âdjourne lay devant Raison,
Ou dcA'ant nostre seiir Justice,
Qui pugnicion bien propice
En fera, si tu la veuîx croire.
Jeunesse.
Vrayment, je veulx aller en guerre.
Car du Monde prendray vengeance.
Je lui donray ung coup de lance
Qui sera si estroict assis
Que mieulx il s'aymast mort que vifz ;
Je vous en faictz bonne promesse.
Charité.
Entendez, mou beau filz Jeunesse,
Ne soyez pas si à loysir
Que vous facicz tout le plaisir
De ce que vostre cueur désire.
Mais croyez la sainte Escripture,
Et y mettez bien vostre cure
A faire ce qu'el vous commande.
Car saichez que Dieu ne commande
A nul que toute volunté
En la vertu de Charité ,
En gardant ses commandemens
Comme bons etvrays chrestiens.
Et, se vous le faictes ainsi,
Je vous prometz et [vous] aify
Que vous viendrez à bonne fin.
Ne vivez point de larrecin ,
Mais vivez de loyalle vie ,
Et ne croyez pas Tricherie ,
Car elle est moult fort decevable
Et serviteure du diable ,
Et fille de graut Avarice,
364 Moralité
Qui fit dampner le maulvais riche ;
Et si fist Cayn et Judas;
Et pour tant ne la croyez pas.
Soyez saige et vertueulx ,
Et en la fin serez joyeulx.
Tousjours soyez à Dieu fiable.
Tricherie.
Or vous taysez , de par le dyable ,
Et allez prescher aux liubans
Et es bestes qui sont aux champs.
Vous n'estes qu'une enchanteresse ;
Maulgré vous seray la maistresse
De Jeunesse , aussi du ÎNlonde.
Car vrayement il n'y a homme au monde
Qui les sceust si bien apoinctier
Comme moy, car c'est mon mestier.
Il n'est discord que je ii'apoincte ,
Et de toute part suis acoincte ;
Aussi je vous appointeray ;
S'il est mestier je plaideray
Et demeri'ay bien le procès ,
Et si seray des deux costez.
Nous troys irons à la taverne ;
C'est le lieu où je me gouverne,
C'y suis plus aise qu'au moustier
Pour ces plaidereaulx appoincter.
Ne vous souciez plus de rien ,
Vous deux vous a})poincteray bien.
Faisons grand chère tous ensemble.
Mais , vrayment , tout le cueur me tremble
De celle dame Charité ;
El a dit de moy villennye ,
Et pour tant, vous deux , je vous pryc ,
DE Charité. 365
Boutez la hors d'icy entour,
Et qu'el se garde du retour.
Voyse s'en , par diable , bien loing ,
Ou qu'on luy tortera le groing
Si bien que la merde y viendra.
Jeunesse.
Pendu soit-il qui s'en faindra ,
Car je suis content qu'el s'en voyse.
El nous a esraeu plus de noyse
Avecques ma mère Vieillesse ;
Voyse ce, car d'elle n'ay cure.
Le Monde.
Vrayement, je crains bien l'advcnturc
Delà mettre hors de céans,
Car el m'enseignoit tant de biens
Que oncques ne vis si belle chose ;
El est plus doulce que une rose.
Bonnement ne la doy chastier.
Mais puis que je suis du meslier
Et de la court de Tricherie ,
Je m'accorde qu'ele soit charie
Jeunesse, allez la chasser.
Pausa.
Jeunesse.
Or pensez de vous recourser,
Et tirez pignolles avant.
Allez vous en bien tost courant
En la terre des Sarrazins ;
Vous y bevrez de très bons vins.
Allez y, que plus ne vous voye ;
Car Tricherie vous y envoyé ,
Et si faict le Monde , sans doubte.
366 Moralité
Charité.
Ha , Jeunesse, tu n'y voys go[u]tte:
Le Monde ettoy estes souUiez
De Tricherie et aveugliez.
Mais saichez bien, ung temps viendra
Que Tricherie vous trichera ;
Ti'icherie fait son mestier
Son raaistre triche(rie) le premier.
Quant el veult tirer en son parc ,
El met deux fléchez en son arc.
Sa langue est de telle manière ,
Comme est d'ung coutel à tripière ,
Car il trenche des deux costez.
Pour tant ceulx sont bien abusez
Qui s'abusent de Tricherie.
Ha , Monde , je ne cuydoye mye
Que tu me voulsisses laisser.
Jeunesse.
Allez vous en ailleurs prcscher,
Car icy perdez vostre paine ;
Se n'est pas ce qui nous amaine
Que d'ouyr vostre preschement.
Allez vous en bien vistemcnt
Avec les hermites des boys.
Charité.
Adieu, Monde, adieu , je m'en voys ;
Adieu tous , amont et aval ;
Adieu France, en espccial ;
Adieu la pouvre Normendie ;
Je suis doncques de toy chassie :
Tricherie en est la maistresse.
Hélas ! Monde , où est la promesse
Que tu as faicte ù Dieu le père
DE Charité. 867
Dedens TEsglise nostre mère
Que tu receupz l'huille et le cresme
Dessus les saincts fons de baptesme?
Où sont les dix commanderaens
Que Dieu t'a donnez à garder ?
Ceulx ne sont pas bons chrestiens
Quant ilz n'en font bien leur debYoir.
Ha, Tricherie faulse et mauvaise ,
Tu as esmeu un%grant noyse
Au Monde, qui luy sera chière.
Ha , Monde , tu vas par empire
Quanttu ne pensez à ta fin.
Tu n'entens pas bien ton latin ,
Qui tant est doulx , bon et propice,
Au desrain de la saincte espistre :
Opéra enim illorum
Et en cecy a deux beaux motz ,
Où il a : sequantur illos f
Et tu t'en vas à Tricherie,
Qui de trestout mal est remplye.
Tout premier el est mocqueresse ,
Et avecques ce raenteresse ;
En el n'a point de feaulté ,
Certes , non a il de beaulté ;
El parjure Dieu et Marie
Pour approuver sa mentei'ie.
Son regard si est decepvant ,
Car el mort les gens en riant.
Par elle c'est meue mainte meslée.
Que mauldit[e] soit la dampnée !
Et si a faict mourir maint homme ;
Pour dire vray, trestout en somme ,
El a faict faire par iceulx
Cinq cens mille péchez morteulx ,
368 Moralité
Pource la dôibt l'en bien fuyr
Qui tant de maulx fait advenir.
Le Monde en est si fort esprius ,
Qui n'y a mais père ne filz
Qu'ilz n'essoyent à tricher l'ung l'autre.
Helas ! Tricherie les espeaultre
Et escorche de toutes pars ,
Et le dyable , par ses faux ars ,
Les tient en sa subjection |»
Devant nos yeulx nous le voyons.
Il n'y a frère ne cousin
Qui ne se boute en plaiderie
Par le conseil de Tricherie ,
Et mettre leur ciicur et couraige
A s'entrepourchasser dommaige
Et s'entrehayent jusques à la mort.
Ha , Tricherie , tu fais grant tort
Au filz de Dieu le créateur,
Qui tant avoit eu de douleur
Pour le monde tirer d'enfer,
Et de rechief luy veulx bouter.
Tu fais à Dieu grant desraison.
Je veulx aller à la maison
De ce riche avaricieulx.
Si ne sera pas fort joyeulx ,
Comme je croy, de ma venue ;
Mais pourtant je suis tenue
De le conseillier à bien faire.
Pausa. — Elle s'en va.
Sire, le doulx Dieu débonnaire
Vous vueillc garder corps et ame.
Le Riche avaricieulx commence.
Hé , Dieu gard celle belle dame ,
DE Charité. 369
Que demandez-vous , belle amye ?
Charité.
S'il vous plaist que je soy logée
0 vous , sire , pour Famour de Dieu.
L'AVARICIEULX.
Par mon seraient , il n'y a lieu
Céans où l'on vous sceust loger.
Charité.
Je ne vueil boire ne manger,
Ne aussi rien avoir du a ostre ;
Monseigneur saint Pierre l'apostre
M'envoyeo vous pour demourer.
L'AVARICIEULX.
Or pensez de vous en aller,
Car je n'ay que faire de vous.
Or, voire dea, qui estes- vous
Qui voulez demourer 0 moy ?
Charité.
Je suis vertu de Charité ,
Qui viens, pour vostre saulvement,
Vous donner bon enseignement.
Fors qu'il ne vous vueille desplaire.
L'AVARICIEULX.
M'amye , je n'ay de vous que faire;
Allez vous en sans plus attendre ,
Rien ne me sçauriez apprendi-e ;
Je sçay plus que vous ne sçavez.
Charité.
Sire , pour Dieu , or m'entendez ;
Je vous diray deux motz de Dieu
T. III. -2i
370 Moralité
Qui moult vous pourront tenir lieu
Pour la vostre salvation.
En l'evangille nous lisons
Et nous dist ainsi : Beati qui audiunt cer-
bum Dei et custodiunl illud.
Geste evangille icy
Dicte de Dieu pour celle cause,
Et qui bien gardast celle clause,
Pas ne fust le monde entaché.
Comme il est, de mortel péché.
Pourtant, mon amy, je vous prie,
Que vous soyez de bonne vie
Et vous gardez de damuement;
Mais aymez Dieu parfaictement ,
Et pour l'amour de luy donnez
De telz biens comme vous avez
A ceulx qui ont nécessité ,
En la vertu de Charité.
Ne vivez pas comme les bestes ;
Gardez et honnorez les festes;
Ne jurez pas Dieu ne les sainctz ,
Car moult vous en vauldriez mains.
Ne soyez pas fornicateur.
Et craignez Dieu le créateur ;
Fuyez la faulce plaiderie.
Et vous gardez de Tricherie ,
Car el est faulce et dangereuse.
L'AVARICIEULX.
Par ma foy, elle est gracieuse ,
N'en dictes point de desplaisir.
Vous seriez trop à loysir
Devant moy de la diifamer,
Car je vous faictz bien assavoir
DE Charité. 371
Que je l'ayme pai-faictement ;
Et si prens dessus mon serment
Que vaillant deux oeufz je n'ay mye
Que tout ne soit de Tricherie.
Pour tant je la doibz bien aymer.
Charité.
Amy , je te faictz assavoir
Que ce que tu as de par luy
N[e] est point loyaulraent gaigné ,
Et en auras graut compte à rendre.
L'AVARICIEULX.
J'ay plus de cent francs à despendre
De par elle (par) chascune année ,
Et , par mon serment , je n'avoye
Pas ung blanc se n'eust esté elle ,
Et si vous prometz que c'est celle
Par qui j'ay le plus de ma gaigne ;
En especial au dymenche ,
Et à toutes les haultes festes
J'achettes et y vens des bestes ,
Et y fais de très bons marchez
En la taverne , quant g'y suis ,
Et là est dame Tricherie ,
Dessoubz ma robbe bien mussie ;
Mais toutes gens ne la voyentpas.
Et pourtant je vous dy le cas ;
Ne la vueillez point diffamer.
Charité.
Amy, je te faictz assavoir
Que tu pèches mortellement
Quant tu vas mettie empeschement
372 Moralité
Au dymencbe et haultes festes ,
Et sont tous ceulx plus folx que besles
Qui les empeschent nullement ;
C'est de Dieu le commandement
Que l'en doit les festes garder.
L'AVARICIEULX.
Dame , je te fais assavoir
Que c'est le jour de la sepmainc
Où j'ay voulentiers plus de peine
Que au dymeuche en marchandise;
Cai' il y a grant gourmandise ,
Et là je fais bien à ma guyse.
Charité.
Que dis(-tu)? Vas-tu point à l'église ?
L'AVARICIEULX.
Ouy, dea! j'y ay bien affaire
A chose qui m'est nécessaire :
C'est pour parler à mes marchans ;
J'y parle plus ayse qu'aux champs ,
C'est la cause qui plus m'y maine.
Charité.
Helas, tu y pers bien ta peine.
Or me dy , où est ta créance ?
L'AVARICIEULX.
En ung grant pot plaiu de chevance,
Que j'ay enfouy dedans terre.
Mais j'ay si grant peur de la guerre ,
Que je ne le sçay où mussier,
Et aussi d'ung larron fnrlier
Qui est de ces pays environ.
DE Charité. 3/3
Non, pourtant je say bien son nom,
Mais je ne le nommeray mye,
Car il est des gens Tricherie ;
Nous sommes tous deux d'ung tinel ;
Il a faict maint cas criminel
Par quoy je le crains plus, sans doubte.
Charité.
Hé, riche fol, tu n'y voys go[u]tte.
Soys vers Jésus du cueur enclin ;
Rens à chascun ce qui est sien.
L'AVARICIEULX.
Par ma foy, je n'en feray rien.
Je seroys plus sot q'ung homme yvre.
Voulez-vous que je me délivre
De mon trésor et de mes biens ?
Charité.
Or me dy, comme sont -il tien [s] ,
Et comme tu les as acquis ?
L'ÂVARICIEULX.
A marchander à mes voysins
Quant quelque chose avoyent à vendre ,
Tel marché comme vouloys prendre.
Je l'avoye trestout à mon taulx ,
Car ilz avoyent besoing d'argent ;
Et ce qui valloit des francs cent ,
Je l'avoye pour une dizaine ;
A ce ne perdoye pas ma peine.
Charité.
Vrayement, tu ne fusses pas digne
D'estre parmy les gens de bien.
Helas, bien voys que tu n'as rien
374 Moralité
Que tout fie soit de larrecin :
Cai* tu as ton pouvre voysia
Dcceu et frauldé par la vie
Et par ta faulce Tricherie.
Or me respons en venté :
Eusses-tu bien voulu qu'à toy
Eust faict comme tu as à lui?
L'AVARICIEULX.
Et, par Xostre Dame , ncnny ;
J'en seroye bien cour[rous]se.
Charité.
Donc esse pour toy grant péché
De l'avoir ainsi abusé.
Mais , certes , tu t'es abusé
Mille fois plus que tu n'as luy ;
Car ceulx qui ont rien de l'autruy
Par manière de larrecin ,
Hz seront dampnez en la fin
S'ilz n'en font satisfaction.
Or retiens bien ceste leçon ,
Mon amy, je le te requiers.
L'AVARICIEULX.
Et vous ne faictes que hongnier.
N'ont-il pas le sens de nature?
Il n'a rien qui ne s'adventure.
Chascun doibt gaigner quant il peult;
L'on ne gaigne pas quant l'on veult.
Il ne m'en chault d'où l'argent vienne;
Mais , une foys que je le tienne,
Il n'a garde de m'eschapper.
Je suys tant ayse à le compter
Que je n'ay point d'aultre plaisance.
DE Charité. 3j^
Il n'est plaisir que de chevance.
Je voys se pouvre malheureux :
Mais il est toujours taut honteux !
11 meurt de froidure et de fain.
Demy le temps n'a pas de pain ;
Il n'a rien , par sa soterie.
Charité.
Helas , c'est par ta tricherie ,
A mon advis, certainement.
Il a un g povre vestement ,
Je ne sçay qui lui a baillé;
Mais , vrayement , il est bien taillé
Pour mourir de iroit cest yver.
Pausa.
Pouvre meschant , or me dy voir :
Qui t'a donné ces gi-ans robilles ?
Le Pouvre Meschant commence.
Pas ne les ay pour des quoquiUes ;
Hz m'ont cousté de bon argent.
Dame , saichez certainement ,
Hz m'ont cousté deux escus d'or
De ce marchant, et plus encor.
Car 0 luy servy deux journées ,
Et si luy ay fait des corvées
A mon advis plus de quarante ,
De quoy je n'eus onc, je m'en vante,
Pas la value d'ung petit blanc;
Si en a-il eu plus d'ung franc,
Vrayement , s'il me faisoit raison.
Charité.
Helas ! et pour quelle achoison
Veulx-tu sa peine retenir?
376 Moralité
Le vouldriez-tu faire mourir
De fain , et sa pouvre famille ?
N'as-tu pas ouy TEvangille :
Dilige proximum tuum.
Tu es bien ung parfaict larron ,
Qui sa peine "veulx retenir,
Et devant toy le voyr mourir
De fain, et sa povre mesgnye.
L'AVARICIEULX.
Et , dame , par saincte Marie ,
Il a menty maulvaisement.
Si m'a servy aulcunement ,
Je l'ay bien payé de sa peine.
Je luy ay preste de Tavoyne,
Du bon seigle et du fourment ,
Et si ay-je de bon argent ,
Et doncques n'est-il pas tenu ,
Pour tant que luy ay bien acreu ,
De me donner deux ou trois jours?
Charité.
Nenny ; tu Tentens au rebours.
C'est droicle puante usure.
Tu es faulx et maulvais parjure ;
Car sainte Eglise te deffent
Que tu ne prestes nullement
Pour en avoir quelque loyer.
Sinon , Dieu te sera droicturier.
Et tu as eu de ce povre homme
Bien près d'autant comme la somme
Se montoit quant tu lui prestas.
L'AVARICIEULX.
Par bieu , tu t'en repentiras,
DE Charité. 877
Villain : en as-tu faict complaincte ?
Se de Charité es accointe ,
Par ma foy, pas ne le seray,
Et se jamais il vient taillé ,
Par mon serment , tu la payeras.
Charité.
Ha, faulx riche, tu le feras
Mourir, par ta grant avarice.
Tu yras o le maulvais riche
En enfer, se tu te maintiens.
Tu n'as plus de foy que les chiens ;
Tu ne crains ne Dieu ne sa mère ,
Et je te dis , c'est chose clère ,
Que , se tu prens de luy vengeance
Par ta force , par ta chevance ,
Plus que raison ne peult porter,
A tous les diables en enfer,
T'abandonnes entièrement.
L'AVARIGIEULX.
Je vous jure , par mon serment ,
Que je luy feray desplaisir.
Charité.
Jà, se Dieu plaist, n'auras loysir
De luy faire oultre raison ,
Plus ne veulx estre en ta maison ,
Car tu es de maulvaise vie.
Tu ne veulx sinon Tricherie
Et trestoute déception.
Tricherie.
Vuidez tost , il en est saison.
Que venez-vous faire céans ?
378 Moralité
Charité.
Je y avoys apporté des biens
Du bcnoist Dieu et de sa grâce ;
Mais je n'y ay peu trouver place
Où je les puisse avoir logez ;
Car il y a tant de péchez
Par tous les lieulx de la maison ,
Qu'à grant peine trouveroit-on
Lieu ou place où je puisse mettre
Une seulle petite lettre
De la digne sainte Evangille.
Tricherie , tu es tant suLtille
De l'engin du dyable d'enfer,
Qu'à peine te peult eschapper,
Qui oncques est en tes lyens.
Tricherie.
J'en ay d'advocatz et sergens,
Et de gens de trestous mestiers ,
Phis de cinq cens mille milliers.
Je faictz ses sergens recorder
Faulcement , pour plus en avoir
Qui n'en chiet de leur juste pris.
Les advocatz font encore pis ,
Car ilz prennent de tous costez;
C'est ce de quoy sont tant rentez.
Il ne leur chault qui perde ou gaigne ,
Mais que force d'argent leur viengne.
J'ay encor plus de ces marchans
Qui se parjurent pour deux blancs
A leur marchandise gaigner;
Si feroient il pour ung denier.
Et si ay sur eulx tel pover
Que je les feroys parjurer
DE Charité. 379
Plus de cent fois en une place
Pour vendre ung bœuf ou une vache.
Aussi fais-je à ces taveruiers
Qui ont les vins en leurs seliers,
Où iiz mettent belle fontaine;
0 moy ne perdent pas leur peine ,
Car le vin dure longuement
Et en assemblent plus d'argent.
J'ay partout grande seigneuiie.
Ce n'est pas la charbonnerie
Qui trestout ne tienne de moy;
Encor, si je puis, en auroy.
Si en ay-je de tous mcstiers,
Se ne sont les loyaulx mouniers ;
En eux je n'ay pas grant regret,
Car ils emplent bien leur godet.
Bien doibs mener une grant joye :
Je suis de trestous honnorée ;
Aussi seray-je la maistresse.
Charité , je vous fais promesse ,
Se de briefz ne vous en allez ,
En mesprison vous trouverez.
Allez-vous en appartement.
Charité.
Je ne te crains rien nullement ,
Ne toy, ne toutes tes menasses.
•Mais j'ai grant paour que tu ne faces
Le Monde, par ta grant trahyson,
S'en aller à perdition.
Hé, je prie Dieu le droicturier
Qui luy plaise le radressier ,
Car il est bien fort desvoyé ;
Tu l'as faulsement conseillé,
38o Moralité
Et il est bien fol de te croy re ;
Il en aura ou mort ou guerre ;
Car je scay bien certainement
Que Dieu en prendra vengement ,
Et detoy, Avaricieux ,
Une fois seras douloureux
Que tu n'as mis raison en toy,
Et que tu n'as faict loyaulté
Partout où tu la debvois faire.
Tu desires tout le contraire
De tout ce qui est prouffitable.
Tu renonces Dieu pour le dyable ,
Car tu ne veulx point Charité ,
Et non fais-tu de loyaulté ;
Tu ne veulx sinon tricherie
Et te vivre de pillerie ,
De lar[re]cins et de forfaictz ,
Qui sont contraires à la paix
De Dieu et de sa saincte gloire.
Le Povre.
Charité , je vous di encoire
Qu'il m'a faict tant de ruderies
En l'assiete de ses tailles
Que toutes les m'a faict payer,
Et si n'en eusse osé grousser,
Pour cause que je lui debvois ,
Pour avoir de luy pacience.
Charité.
Hé Dieux , hé Dieux , quel pacience
Quel amour c'est à son prochain
A ung homme qui meurt de faim
Aller gourmander sur ses biens !
DE Charité, 38i
LWVARICIEULX.
Allez vous en hors de céans ,
Malle grâce puissez (vous) avoir !
Plus ne vous vueil oujr parler;
Allez vous en appertement.
Charité.
Tu t'en yras à dampnemcnt ,
Se tu ne changes ton vouloir,
Meshuy ne t'en veulx plus parler;
Dieu te doint grâce de bien faire.
Allon en un g aultre repaire,
Povreté , mon très doulx amy ;
Cest avaricieux icy
Se gouverne trop mallement.
Nous deulx yron présentement
Chieulx le bon riche veitueulx.
Je sçay bien qu'il sera joyeulx
Grandement de nostre venue.
Le Povre.
C'est le meilleur dessoubz la nue
Pour reconforter pouvre gent,
11 me faict gaigner de l'argent
Et me donne encor de ses biens ,
Et si vous ditz que povres gens
Y arrivent de tous costez ,
Et s'en vont tous reconfortez
Des biens qui sont à la maison.
Et tousjours est en oraison,
Oncques ne vy plus belle chose.
Charité.
Le sainct esprit en luy repose
Qui se tient en son sainct service.
382 Moralité
Sou cueur à'est point en avarice
Comme sont ceulx de ses tyrans
Qui de piller sont desirans ,
Et rapinent de toutes pars.
Au feu d'enfer ils seront ars ,
S'ilz ne s'advisent de bonne heure.
Le Povre.
Dame , voicy où il demeure ,
S'il vous plaisoit à luy parler.
Charité.
0 luy je me vueil reposer,
Et demeurer doresnavant ;
Puisqu'il est à Dieu son servant ,
Jamais nepartiray d'o luy.
Pausa. Elle entre.
Dieu vous dointbon jour, mon amy,
Honneur, sancté et bonne vie.
Le Riche vertueux commence.
Ha , Charité , ma doulce amye ,
Vous soyez la très bien venue ,
Je vous cuydoye avoir perdue
Par celle faulse Tricherie.
Charité.
Je suis du Monde très marrie ;
Car à elle c'est habandonné.
Le Riche.
Helas ! il est bien affolé
De soy fier en Tricherie ;
Il ne luy fault que plaidcrie
Et que toute déception.
Celluy qui souffrit passion
Vueille son couraige changer.
DE Charité. 383
Charité.
Or entendez , mon amy chier,
Voicy se pouvre malheureux :
Le faulx riche avaricieulx
L'a pillé par sa tricherie ,
Tant qu'il ne peult avoir sa vie ,
Et si travaille nuyt et jour,
Tant que c'est pitié et doulour.
Ne luy ne toute sa famille
N'ont pas vaillant une quoquille.
Le faulx riche , par sa cautelle ,
Luy a vendu ceste quotelle,
Bien la value de deux escus.
Le bon Riche.
Helas ! se ne sont que pertus ,
Et ne vault point, à mon advis ,
Deux blancs de mon noyé de Paiis.
Vrayement , il a faict grant péché ,
Car il a son voysin trompé
Et l'a deceu bien lourdement.
Charité.
Mon amy, certes, il convient
Que par vous soit reconforté.
Vous voyez sa nécessité ;
11 est honteux à demander,
Et si ne veulî point truander
Ne demander, s'il n'a besoing.
Il n'est [ne] de près ne de loing
Que ne voye comment il luy est.
Le bon Riche.
Charité, je voy bien que c'est.
Mon bon frère, despouille toy,
384 Moralité
Et , pour l'amour de Charité,
Te donne ceste robe linge.
Tu es pelu comme uug cinge,
Tant es descheut en povreté.
Tien ceste robbe , afflube toy,
Pour l'amour de Dieu , nostre pèi'e.
Le Pouvre.
Je vous remercye, mon doulx frère,
Vous me donnez ungbeau présent;
Celuy qui fist le firmament,
Mon frère , vous le vueijie rendre ;
Et , vrayement, j'ay honte de prendre
Ainsi largement de vos biens.
Le bon Riche.
Mon amy, ilz ne sont pas miens ,
Hz sont à Dieu le créateur;
Je n'en suis que le serviteur,
Pour loyaulmcnt en disposer.
Dieu m'en doint faire mon debvoir.
Si bien que j'en rende bon compte ,
Que (je) ne puisse pas avoir honte
Quant je viendiay devant mon maistre.
Mon amy, il vous fault rcpaistre
Et menger du pain de céans.
Le Pouvre.
Ha , sire , j'ay tant de voz biens ,
Qu'il n'est homme qui le sceust dire.
Je prie au doulx Dieu, noslre sire.
Qui vous vueille remercier.
Le bon Riche.
Ne vueillés pas multiplier
Ne faire louenge en la ville
DE Charité. 385
Que t'ay donné ceste robille.
Louenge ne veulx ne honneur,
Sinon de Dieu , le créateur.
Par qui j'ay les biens de sa grâce.
Le Pouvre.
Sire , Dieu vueille que je face
Tout ce qui vous est prouffitable.
Le bon Riche.
Mou frère , seyez-vous à table ;
Faictes la bénédiction ;
Si prendrez la refFectiou ,
Ainsi qu'il vous est nécessaire.
Le Pouvre.
Puisque il vous plaist, je le voys faire.
Benedicite^
Le bon Richb.
Dominus^
Le Pouvre.
Nos et ea que sumus sumpturi
Benedicat dextera Christi,
Le bon Riche.
Amen.
Beuvez, mangez tout à loysir,
Et , se vous plaisoit revenir
Demain gaigner vostre journée ,
En vérité, je vous payeroye
Demain au soir bien loyaulment.
Le Pouvre.
Et je le veux, par mon serment,
Car j'ay bien besoing de gaigner.
T. III. SS
386 , Moralité
Et encor, s'il estoit mestier,
Je commenceroye dès présent.
Le bon Riche.
Je le vueil bien cei'taiuement.
J'ay icy des gerbes à battre,
De vingt et trois à vingt et quatre.
Battez-les ceste l'elevée,
Et je suis d'acord que je paye
Ce qui l'encliiet bien loyaulment.
Le Pouvre.
Battues vous seront loyaulment.
Mais premier veulx mercy rendre
De ces biens que je viens de prendre.
Je mercye Dieu , le créateur,
Et vous de céans , monseigneur.
Dieu , qui nous fist par sa bonté ,
Nous doint faire sa voulenté ,
Et nous vueille , es mors et es vifz ,
En la fin donner paradis.
Tricherie.
Mon maistre, j'ay pour vous veillé,
Depuis que n'ay à vous parlé ,
Et, certes, si fcraj'^ encore.
Je vous diray une mémoire
Qui vous sera bonne et utile.
Vous estes de toute la ville
Le plus grant maistre et le plus riche ;
Il ne faut point que Ten vous trische.
Ne payés plus de ces tailles ,
Car se ne sont que meugealles.
Faictcs payer ses pouvres gens ,
Car saichez bien que tous voz biens
DE Charité. 38;
Hz seroient preseut tous perdus.
Se ces pouvres gens sont bien nudz ,
Vous ne vendrés que mieuLx. voz draps ,
Et à ces taincturiers de draps
Vous faictes bien servir et craindre ,
Et qu'ilz soient battus jusques au jaindre,
Ou de baston ou de procès ,
Tant que les facez si lassez
Qui ne vous osent regarder.
Si justice s'i veult mesler,
Nous y feron bien vostre paix ,
Et si vous payeron bien voz journées
Tous ceulx qui s'y opposeront.
L'AVARICIEULX.
Je ne les crains pas d'ung estront
Depuis que vous estes o moy ;
Mais j'ay grant despit, par ma foy,
De se meschant là malheureux.
Tricherie.
Présent vous en feray joyeulx ;
Ne vous en souciez jà plus.
Je sçay bien encore ung pertus
Par ou je le feray passer.
Ennuyt nous donra à soupper
En la taverne de bon vin,
Et si vendra dès le malin
Vous servir, s'il en est besoing.
Je le feray rire et chanter,
Maulgré qui en vouldra parler.
Et saichez qu'il vous servira
Tout ainsi comme il vous plaira ;
De cela je vous fais promesse.
388 Moralité
l'avarigieulx.
Ha , Tricherie , je suis tant ayse
Quant me dictes telles nouvelles.
Toutes mes causes et querelles
Vous m'apoinctez si noblement
Que je ne sçauroys nullement,
Certes, que je ne vous aymasse.
Je assemble tousjours et amasse
De l'argent autant com(me) de paille.
Il n'est le denier ne la maille ,
Se une foys le puis happer,
Que jamais me peult eschapper ;
De cela je suis tout certain.
Tricherie.
Je voys à ce basteur d'estrain
Jouer ung tour de mon mestier.
Je luy aprendi'ay à plaider,
Et le feray homme de court.
Il n'y aura bossu ne sourt
Que je ne mette en plaiderie.
Pausa. — Elle s'en va.
Le Pouvre.
Or ça, je n'ay metz q'une ayrie
De tout ce que j 'a vois à batre ;
Je n'en voys plus icy que quatre .
J'ay faicttrès bonne relevée.
Tricherie.
Comme tu cours la queue levée !
Repose-toy, pouvre meschant.
Cuides-tu ainsi en courant
Gaigner l'argent à ce marchant?
Pas ne porteras les ahans
DE Charité. 889
Que tu auras à le servir.
Repose-toy tout à loysir,
Et ne te Tueilles pas grever.
Il semble que tu doibz avoir
Bien quinze solz de ta journée ,
Le Pouvre.
Hé, par mon serment, je vouldroye
La faire bien et loyaulment.
Tricherie.
Dea , je ne dis pas aultrement.
Mais tu n'as pas si grant salaire ,
Fors qui ne te vueille deplaii'e ,
Que tu en doibs ton corps grever.
Le Pouvre.
Par mon serment, vous dictes voir.
Je suis tous les jours de Tannée
A besongner, battre et Louer,
Et n'ay q'ung pouvre onzain au soir.
Et, vrayement, je suis si lassé
Que j'en ay le corps tout cassé ,
Et ne me peux plus soustenir.
Tricherie.
Maidieux , il t'en doit souvenir,
Et besoigner trestout en paix ,
Et faire bonnes reposées.
Espargne ton corps et te garde ,
Et , metz qu[e] on ne te regarde ,
Ne te chaiUe du demourant.
Et tu es ung povre meschant
D'y faire si grant loyaulté ,
Car il ne donneroit en toy
Ung estronc, se tu estois mort.
Sgo Moralité
Le Pouvre.
Par sainct Jehan , je suis d'acort
De me reposer une pose.
Tricherie.
Je te diray une aultre chose.
Se tu fusses gentil marchant
Et que tu en seusses le tour,
Tu gaignasses plus en ung jour
Que tu ne fais tout aval l'an.
Le Pouvre.
Je vous en croy , par sainct Jehan ,
Mais je n'ay de quoy marchander;
Il ne m'en fault point dementer ;
Je n'ay denier, je vous affie.
Tricherie.
Et congnoys-tu point Tricherie ?
T'en vouldroys-tu point acointer?
Le Pouvre.
Se ne seroit pas bon mestier.
Qui vouîdroit avoir paradis.
Tricherie.
Ha , que tu es ung povi'e advis !
Et ces marchans qui vont par terre ,
Qui veullent tant de biens acquerre ,
Ont-il point o eulx Tricherie ?
Le Pouvre.
Par mon serment , ma doulce amye ,
Je croy bien qu'el n'en est pas loing.
Tricherie.
Or dont, quant tu en as besoing.
DE Charité. 891
Pourquoy ne crois-tu mon conseil ?
Au monde n'eust point ton pareil ,
De richesse ne de tous biens.
Le Pouvre.
Seroient-ilz bien acquis et miens ,
Et feussent-ilz de Tricherie ?
Tricherie.
Ha , mon amy, Dieu te benye ,
Tant tu es plain de grant fol leur.
Se l'homme ne vit par Tricherie,
Il ne viendra jà à honneur.
Le Pouvre.
Par la mère nostre Seigneur,
Je m'en vueil doncques acointer;
Mais de cest an ne fus si fier ;
Je m'en yray avecques vous.
Charité.
Povre meschant, où alez-vous?
Vous en allez à Tricherie ?
Le Pouvre.
Ouy, vrayement, ma doiilce amye ,
Je leray ou luy une pose ,
Car el m'a promis une chose
De quoy je suis bien resjouy.
Charité.
Retourne à moy, mon doulx amy,
Je te conseilleray trop mieulx.
Le Pouvre.
Non feray , dame , se m'i dieux ;
Premier verray qu'el me fera .
392 Moralité
Charité.
Croys certain qu'el te mocquera '.
Mocqué en a(s) de plus cspers.
Tu cuides gaigner, mais tu pers.
Retourne à moy, tu feras bien.
Le Pol'vre.
Par ma foy, je n'en feray rien ,
Ciar je veulx aprendre à plaider.
Doresnavant m'en vucil ayder
De ces mengeurs et quotz de ville.
Hz m'ont bien graté 0 Testrille ,
Mais je les pense restriller.
Tricherie m'a aprins à plaider,
De quoy je suis bien asseuray.
Charité.
Or, mon amy, je te diray :
Par deffaulte de patience ,
Tu vas perdre ta conscience ;
Tu t'en vas au dyable servir.
Je voy bien que c'est ton désir.
Tu t'en vas perdre ame et corps ,
Et tu vivras comme les porcs ;
Tous les jours seras yvre et plain ,
Et jamais n'auras le corps sain ;
Le tien et l'autruy despendi'as ,
Et après tu en jusneras ;
Tes enfans en mourront de fain ,
Et ta femme aura peu de pain ;
Es tavernes et es procès
Despendras le tien à excès
Par le conseil de Ti'i chérie.
Et , très doulce vierge Marie ,
DE Charité. 893
Tout le monde va au rebours.
Tant il en aura de doulours ,
j'en ay le cueur tout esbahy.
Mais c'est raison qu'il soit pugny
Ainsi qu'il aura desservy.
Plus [je] ne combatray 0 luy.
Mon amy Riche vertueux ,
Allon à cest religieux
Luy demonstrer la playderie
Qui est au inonde et Tricherie ;
Faison-luy supplication
Qu'il face prédication
Pour le pouvre peuple advertir.
Le bon Riche.
S'il le povoit bien convertir,
Il feroit à Dieu beau service,
Et acompliroit son office.
Il est saige , il est graut clergie.
Il est docteur en théologie.
Allons à luy ignellement.
Charité, en parlant au Prescheur.
Celuy qui fit le firmament ,
Mon maistre, vous benye et gart.
Le ^ELiGlEVX commence.
Et bien viengez-vous ceste part ,
Chai'ité, ma très doulce amye.
Le bon Riche.
Nostre maistre , il est forbennye
Du monde tout entièrement.
Le Religieux,
Voyre dieux ; vray Dieu , et comment?
394 Moralité
Vous me faictes tout esbahy.
Charité.
Certainement il est ainsi.
Avarice et Tricherie
En ont gaigné la seigneurie.
Playderie, Cautelle et Debatz
Sont, présent, tous les troys estatz.
Il n'y a ne povre ne riche
Qui ne soit si plain d'avarice ;
J'en ay grant pitié d'en parler.
Si pensez de vous aprester
De faire prédication
En demonstrant la passion
Du filz de Dieu le créateur.
Le Religieux.
(0) Charité de noble valeur !
Je ne vous doy pas escondire ,
Pour l'amour de Dieu nostre sire.
Je voys donc au monde prescher,
Ne jamais ne vouldray cesser
Tant qu'il soit hors de ses péchez.
Le bon Riche.
Hz sont en luy si fort fichez ,
Qu'à peine s'en départiront.
Le Religieux, parlant au peuple.
Beati qui audiunt vcrbum Dei et custo-
diunt illud.
Benoistz soyent tous ceulx ((ui orront
Et qui de bon cueui' entendront
Les parolles que je veulx dire
En l'honneur de Dieu notre sire.
Dévot peuple, vucillez ouyr
DE Charité. SgS
Les paroUes, et retenir,
Que je vous ay cy devant dictes
Qui sont en FEvangilIe escriptes.
Faire je vous veulx mention
De la benoiste passion
De nostre saulveur Jesu Christ
Et des grans peines qu'il souffrist
Pour la povre humaine lignie.
Mais la doulce Vierge Marie
Premièrement nous salueron
D'icelle salutation,
De quoi Tange la salua
En disant : Af^'e Maria
Beati qui audiunt verbum Dei, etc.
Le filz de Dieu , par sa bonté ,
Eut en luy si grant charité,
Qu'il souffrist mort et passion
Pour humaine rédemption.
Or faictes paix , mes bons amys ;
A m'escouter soyez tentis.
Je vueil parler d'une partie
Des peines du filz de Marie,
Qu'il souffrist pour nous rachapter
Des horribles peines d'enfer.
Le benoist filz de Dieu , sans double ,
Avoit 0 luy une grant routte
De disciples qui le suivoyent
Et moult de bien y aprenoient.
11 faisoit moult de beaulx miracles ;
Mais les faulx juifs demoniacles
Eurent si grande envye sus luy,
Qui n'y eut onc guères celuy
Qui ne fust trestout hors du sens.
Il leur enseignoit tant de biens
396 Moralité
Et les reprenoit de leurs vices,
De leiu's cautelies et malices ;
Hz en estoient tous assotez.
Helas , tant il en est assez
De telz gens comme estoyent les juifs,
Et je croy qu'ilz font encor pis.
Dieu nous vueille tous amender.
Les faulx juifz s'allèrent penser
Comme ilz se pourroyent contenir
De Jesu Christ faire mourir.
Et lors fut le traistre Judas
Qui commit ung très maulvais cas ;
Aux faulx juifz son maistre vendit
Et bien tost après se pendit.
Et si feront certainement
Tous ceulx qui leurs voysins trayront;
Avec Judas damnez seront,
Dont Dieu nous vueille tous garder.
Quant Judas son maistre eust livré ,
Les faulx juifz fort l'ont lyé
Et battu si piteusement,
Qu'ilz ne le povoycnt bonnement
Regar-der, tant estoit deffaict.
Son povre corps estoit couvert
De sang et de playes mortelles.
Helas, c'estoyent dures nouvelles
Pour la mère qui le porta;
Benoist soit qui la conforta.
Les faulx juifz oncques ne cessèrent;
Une couronne luy posèrent
Dessus sa précieuse teste.
Helas, c'estoit piteuse feste.
Si aspremcnt si luy fichèrent
Que les espines lui percèrent
DE Charité. 397
La teste jusques à la cervelle.
Helas , c'estoit dure nouvelle ,
Car il n'avoit pas desservy
Que on le touiinentast ainsi.
Certes , Monde , ce fust par toy .
Helas , peuple , remembre-loy
De la peine et de la douleur
Que souffrit nostre créateur.
Encor fut-il bien aultrement ;
Je le vous diray en présent.
Quant les juifz l'eurent tant battu ,
Dessus la croix l'ont estendu ;
En la croix les deux piedz cousirent;
Adoncques en hault le sourdii'ent.
Or estoit-il en hault pendu,
En la croix ainsi estendu.
0 luy n'ont pas grant amytié,
Vrayment, ceulx qui n'en ont pitié.
Sa doulce mère regardoit
La grant douleur qu'il enduroit ,
Qui avoit le cueur si estraint
Quasi qu'il ne valoit estaint.
Piteusement la regarda
Son doulx filz, qui la conforta.
Adoncques pria Dieu son père,
Devant sa glorieuse mère ,
Que le pechié fust pardonné
A ceulx qui l'ont crucefié ,
Et que nullement ne sçavoyent
Ces meschans gens qu[e] ilz faisoyent.
Ha, Monde, Monde, entens cecy;
Tu ne pardonneras ainsi
Une haine ; quant tu l'auras ,
Dedans ton cueur la garderas
398 Moralité
L'espace de six ou sept ans ;
Et Dieu , qui souffrit tant d'ahans
Qui n'avoit oncques desserA'y,
Il 2)ardonna sa mort; ainsi
Ne vueille nuUy demander
Pardon , si ne veult pardonner,
Après Dieu , qui là hault estoit
Dessus la croix oii il pendoit.
A l'heure de nonne si fut
Que son précieux corps mourut;
Et Tamc du corps s'en partit,
Et les portes d'enfer rompit.
Et les prophètes de jadys
A mys hors , et tous ses amys.
Ainsi fut humaine lignie
Délivrée par le fûz Marie ;
Par sa benoiste passion
Nous mist hors de dampnacion.
Helas , bien le debvons aymer,
Qui pour nous voulut endurer
Si grande douleur et martyre,
Qu'il n'est homme qui le sceust dire.
Encore firent les félons juifz
Par un homme nommé Longis
Son costé percer o la lance ,
Dont il sortit grant habondance
De sang, pour noz peschez laver.
Helas , comme oses-tu jurer,
Homme , ccst sang cy espandu
Qui tant de biens nous a valu
Et on la fin nous peult valoir.
Se bien faison nostre dcbvoir?
Or regardez , mes bons amys,
Comme le roy de paradis
DE Charité. 399
Nous aymoit bien parfaitement ,
Qui tant de peine et de tounnent
Pour nous il voulut endurer.
Vrayement , bien le debvons aymer
Et garder ses commandemens
A l'honneur de la Trinité.
Ayez tous en vous Charité ;
Aymez Dieu tout premièrement,
Et vous entr 'aymez loyaulment ;
Gardez-vous de péché d'envie ,
D'avarice et de tricherie ;
De tous les sept péchez mortelz ,
Pour l'amour de Dieu, vous gardez.
Icy endroit je me recorde
Des œuvres de miséricorde.
Je vous recommand pouvres gens ,
Que vous leur donniez de vos biens ,
A tous ceulx qui le pourront faire.
Ainsi comme il est nécessaire.
Gardez-les, chacun endroit soy,
Gaidez-les bien et loyaument,
Trestous ainsi qu'il appartient.
Au sacrement de mariage
Je vous prie que chascun soit saige.
Le saint sacrement de l'autel ,
Qui tant est précieux et bel ,
Et tous les autres sacremens ,
Gardez-les, comme vrays chrestiens.
Or retenez, mes bons amys.
Les pai'oles que je vous dis
Au commencement du sermon :
Beati qui audiunt verbum Dei, etc.
Benoist soit-il qui bien fera ,
Et qui son voysin aymera.
4oo Moralité
Si prions le doulx roy Jésus ,
Quant de noz jours n'y aura plus ,
Que avecques luy nous en allon
In secula seculorum.
Mes bons amys , Dieu depriez
Pour les âmes des trespassez ,
Et, s'il vous plaist, aussi pour nous,
Et nous prirons Dieu pour vous;
En la fin , pour avoir pardon ,
De noz péchez remission ,
Dévotement chascun dira
Pater noster et Ave Maria.
Le Pouvre.
Helas, Monde, que ferons-nous?
Le Monde.
Pouvre meschant , et qu'avez-vous?
Le Pouvre.
N'a-vous pas ouy le prescheur?
Le Monde.
Par m'ame , ce n'estq'ung hongneur.
L'AVARICIEULX.
Par mon serment, vous dictes vray.
Pourtant je ne Tay point ouy ;
Car, certes, je me suis endoiTny
Trcstout au long du preschement.
Jeunesse.
Et moy aussi , par mon serment ,
Je n'y ay oncques esveillé.
Le Pouvre,
Je suis trcstout csmerveillé ,
DE Charité. 4^1
Vrayement, de ce qu'il nous a dit.
Car, certes , il est en escript
Au livre de la passion ;
L'evangille en faict mention ;
Je le sçay bien certainement.
Tricherie.
Et comment vous et-il, comment?
Povre meschant ,• boyrou nous plus ?
Le Pouvre.
Queferay-ge, mon doulx Jésus?
Helas, donnez-moy patience,
Car je voy que ma conscience
Est plus oi'de que la charongne
Qui est jectée en une fosse.
Tricherie.
Par mon serment , tu meurs de soif:
Allons-nous en veoir uostre hostesse :
Tu luy souldras ung peu la fesse ;
Adonc le cueur luy reviendia.
Jeunesse.
Pendu soit-il qui t'en fauldra ;
Allons y donc trestous ensemble.
Le Pouvre.
Par ma foy, tout le cueur me tremble
De ceste prédication ,
Et, vrayement, j'ay intention
De laisser ceste ordeuse vie ;
Plus ne veulx vostre compaignie ;
Allez-vous en, car je vous quitte.
Jeunesse.
Le régnait deviendra hermite ;
T. ni, £6
4o2 Moralité
Et par bieu, o nous vous viendrez.
Le Pouvre.
Pax- ma foy, vous vous combatez,
Car je n'y entreray jamais.
Tricherie.
Ne vous chault, laissez lay eu paix ;
Nous l'aurons par aultrc manière.
Je sçay sur luy une matière,
Par ma foy, qui lui coustera ,
Et, par bieu, que l'on en boira
De potz de vin plus de quarante,
Et, par mon serment , je me vente
Que ce sei'a à ses despens.
Jeunesse.
Par mon serment, je me repens
Que je ne fus homme de guerre,
Car je luy eusse faict acroire
Qu'il eust pissé contre le Aî^ent;
Et si eusse eu de son argent
Avant qu'il me fusl eschappc.
Tricherie.
Parbieu, il sera attrappé ;
Ne vous chaillc , laissez-raoy faire.
Jeunesse.
Pai" ma foy, que dire , que taire?
A la gueiTe voulsissc aller.
Et se j'eusse me quoy monter,
G'iroye avant qu'il fust trois jours.
Tricherie.
Vrayement, vous estes de bon jour
Pour manier bien une lance,
DE Charité. io^
Et si eussez de la chevance
Autant que vous en vouldriez,
Car, certes , vous pilleriez
Et mangeriez bien la pouUe.
Jeunesse.
Je soys pendu par soubz la goulle
Si je n'avoye un bon cheval.
Tricherie.
Vrayement , il ne seroit pas mal
Empoigner le premier trouvé ,
Et puis vous en venez à moy ;
Et, s'il y a quelque poursuytte,
Je octroyé que [soye] arse et cuytte
Si je ne fais bien vostre paix.
Jeunesse.
Je ne me dormiray jamais ,
Vrayement, tant que je soys monté.
Je m'en iray par cest costé ,
Droict icy tout à l'adventure.
Pausa.
Le Pouvre.
Helas, moy, pouvre créature,
Que feray-je, povre meschant!
La mort viendra , je ne sçay quant ,
Et me prendra soubdainement ,
Et me suis tant ordeusement
Gouverné en ce monde icy.
Ha , Monde , je ditz de toy fy.
C'est par toy que je suis souillé.
Ha, Monde, tu m'as aveiglé.
Trop longuement je t'ay obay,
4o4 ' Moralité
Le Monde.
Comment m'as-tu si fort obay,
Pouvreté , et que t'ay-je faict ?
Le Pouvre.
Tu m'as mis en ung mauvais plaict
Encontre Dieu mon créateur :
Car je t'ay aymé d'une amour
Du cueur si parfaictement
Que ne povois certainement
Dormir ne de niiyt ne de jour.
Que mauldit soit l'heure et le jour
Que eu jamais à toy congnoissance ;
Tu m'as porté très malle chance.
J'estoye ainsi comme les porcs,
Qui guettent quant le glan cherra.
Le Monde.
Et pren le temps comme il viendra ,
Et ne te marrys jà si fort;
Il m'est advis que tu as tort.
Pourtant que [tu] m'as tant aymé ,
Aussi en as-tu assemblé
Or et argent et grant honneur.
Ceulx qui mettent en moy leurs cueurs,
Hz ont voulentiers plus de biens
Que n'ont les povres mendiens
Qui ne tiennent compte de moy.
Aussi je te dis , par ma foy,
Que n'en suis point fort affoUé ,
Et si n'ont que raalheureté :
Je n'aymc point fort leur venue.
Le Pouvre.
Helas , et se la mort nous tue ,
DE Charité. 4o5
Tant comme nous sommes chargez
De ces mauldictz morte[l]s péchez ,
Que nous vauldra Tor et l'argent ?
Le Monde.
Je n'en sçay rien , par mon serment ,
Vaille ce que pourra valloir.
Il ne fault point cela penser ;
La mort ne viendra metz em pose.
Le Pouvre.
J'ay bien à penser aultre chose.
Je prie la benoiste Marie
Qu'elle vueille son filz deprier
Qu'il luy plaise me pardonner
Tous mes péchez entièrement ,
Se que puisse avoir saulvement ;
Car prendre veulx ung aultre usaige.
Jeunesse monte à che^'al.
A ceste foys auray bon gaige ,
Puis que je suis ainsi monte.
Tel ne se guette point de moy
Qui me donra bien à soupper.
Au Monde donneray tant peine,
Puis que ouvrier suis de chevaucher
Trestous les jours de la sepmaine,
Qui ne saura où se musser.
Je le pense bien attraper
Avant qu'il soit le matin jour.
Mon cheval luy feray froter,
Et fusse ung prince ou ung seigneur ;
Je regnye Dieu le créateur
Se mon cheval n'a point de fain ,
Et n'en fust-il point de meilleur,
4o6 Moralité
Car il aifra son saoul de grain.
Je battray tant ce faiilx villain
Qui a dit Vieillesse ma mère ;
Je le feray mourir de faiu.
Qui requerra la mort amère.
J'ay en pensay ennuyt de boire
De son vin tant pleine ma pance ,
Et , si me fait maulvaise chèi'e ,
Ung coup aura de ceste lance.
Je luy donray dessus la pance
Ung si grant coup de ce baston ,
Que le mettray, comme je pense ,
A terre du premier horion.
Est-y là , le villain garson ,
De me venir tant coppier?
Bien luy monstreray sa leçon ;
Ne se faigne d'estuclier.
Il fault s'avancer
De fort chevaucher
Plus fort que le pas.
Je m'en voys piller
Le Monde , qui fier
Si n'en sera pas.
Je le mettray bas .
Le traistre garson
Ne s'en doubte pas ;
Couché en blancs draps
Il ne sera pas
En ceste façon.
Plus fort chevauchon ,
Et nous avançon
De trouver logis ;
Dedans la maison
A ce faulx garson
DE Charité. 4oy
M'ennuye que ne suy.
Le Fol.
Mais où s'en va cest estourdy ?
Il jjcnse le Monde destruyre.
Si chiet à terre , je pleuvy
Qu'il nous fera trestous bien rire.
Mais a-il point de gibecière?
Nenny, ne bourse, ne boursette.
Pleusist à Dieu qui fust en bière ,
Et puis luy bette ou luy deshette.
Hau , entendez , Marionnette :
Voulez-vous point en guerre venir?
Je vous feisse vostre chosette
En y allant tout alloisir.
Vertu bien, qu'esse là venir?
Garde n'avez d'en eschapper;
L'en vous gardera de courir.
Et fussez-vous vestu de fer.
Se estiez encore plus fort ,
Si passerez vous à ceste foys
Pai" dessoubz sa main, (je) m'en fais fort;
Plus ne mengerez nulz pouletz.
La Mort commence.
Chascun deust bien grant pour avoir
Quant présentement suis par voye.
Tous les mal allans je devoye ;
Les plus hault montez je metz bas,
En la fin leur faictz dire : helas.
J'ay obay à mon créateur
Pour estre venue jusques icy.
Je ne luy puis riens à nul feur
Que n'obeysse tousjours à luy.
Mais après luy n'a créature
4o8 Moralité
Icy bas qlie ne mette à fin.
Se meschant là se desmesure ;
Bien est hors de son bon chemin ;
Ne se faigne bien de se armer ;
Il n'est armeure contre moy,
Si non deument se gouverner
En amytié et loyaulté.
On en peut allongier sa vie ;
Mais encor convient-il mourir.
Bien est fol qui ayme follie ,
Car il conviendra tous mourir.
Oncques riens ne gousta de vie
Qui ne faille goûter de mort ,
Soit au matin ou à complye.
Depuis que metz sus eulx mon sort,
Trestous s'en vont en pourriture.
Congnoissez un peu ma nature :
Tu voys ennuyt mourir ton père,
Et demain se mourra ta mère.
Et, certes, tu n'y penses pas.
Si te fau]dra(-il) passer le pas.
Je les prens quant font bonne chère ;
Mais ma venue leur est bien chère ,
Et puis devienent tant marris ;
Si leur fault de la bouche ung ris,
Je m'oblige que l'on me tonde.
Ainsi passe la joye du monde.
Ceulx qui ses grans trésors amassent.
Se leurs âmes bien ilz aymassent,
Hz pensassent à ma venue ;
Mais laissent l'ame toute nue.
Des biens mondains vcstent leurs corps,
Qui seront à pourrir dehors
Comme très puante charongne.
DE Charité, 409
De tant parler ce n'est que hongne.
Corps corruptible ,
Corps très nuysible ;
Sac très puant ,
Humaine créature ,
Pourrie en ordure.
Advisez vous se vous voulez ,
Car tous par ma main passerez.
Tel est icy qui me regarde ,
Qui de moy pas fort ne se garde ,
Qui de brief aura de mon dart.
Se garde de moy qui vouldra.
Le Fol.
Et par mon ame , je voy là
Celle noire Mort enfumée.
Jamais en paix ne se tiendra.
Le dyable Ta bien admenée ;
Il semble que je l'ay mandée ;
Je croy que Jeunesse el tura :
Jeunesse est en malle année;
(^est le dyable comme elle va.
La Mort.
Je m'en voys Jeunesse assaillir,
Qui veult ainsi piller le Monde ;
Il est temps que je le confonde;
D'autant qu'il est plus hault monté ,
Plus tostà mort je le mettray;
Il ne se guette pas de moy ;
Il ne fust pas si hault monté.
Avec la pointe de mon dart
Le perceray de part en part ,
Et par icy je m'en iray,
4io Moralité
Tout droict 'à luy et le turay,
Et plusieurs aultres, je m'en vaut,
Sans attendre ne tant ne quant.
Pausa.
Ung peu à raoy or entendez ,
Jeunesse , et bien escoutcz :
Devant Dieu , le roy souverain ,
Vous adjourne , soyez certain .
Avec la pointe de mon dart
Vous perseray de part en part,
Car vous faictes oultre mesure.
Jeunesse.
Helas, ung peu de moy endure.
Je te donray ce que vouldras;
Se tu veulx , mes biens tu auras ,
Et me donne terme de vivre ,
Au moins que (je) puisse avoir mon livre.
Haa , Mort , je ne pensoye mye
Que de moy fusses approchie.
Je te donray mon grant cheval
Et la bride , et le petral ,
Et la selle , et les estriers ,
Et m'alongne ung peu mes jours ,
Que bon compte rendre je puisse.
La Mort.
De mourir, enfant , si l'avise ,
Car trestous tes biens je ne pi'ise
Pas la value d'une coquille.
N'as-tu pas eu terme de vivre
L'espace de plus de vingt ans?
Et si n'aymas oncpovrcs gens.
Plus tu n'auras terme de vivre.
Avance-toy, et te délivre
DE Charité. 4h
De venir tost rendre ton compte.
Jeunesse.
Helas , (i)cy mourray à grant honte.
Je l'ay tousjours bien deàservy.
Présent aussi seray pugny.
Car j'ay faict ma mère Viellesse
Mourir de fain et de povresse.
Le Monde me conseilloit bien ;
Mais en luy je ne donnez rien.
Venu je suis à malle fin ,
Car à mal faire (j')estois enclin ;
Et à mon ayde j'appelasse
Charité , mais en toute place
Je la hayoye comme venin.
Je n'oseroye à nulle fin
La requérir [ci], car pour elle
Ne donnay onc ung seul denier.
Hau , Tricherie , viens à mon ayde ;
Je suis à mon trespassement.
Tricherie.
Je ne syauroye, par mon serment.
Contre la Mort quel pièce pouser.
El vous gardera bien de tosser.
Puis que vous estes attrapé,
Devant le dyable poiteray
Tous voz beaulx faictz, n'en doutez mye.
Par moy sçaura bien vostre vie ;
Pas ung mot je n'en laisseray;
Vostre vie bien luy compteray.
Je vous le prometz et affie.
Jeunesse.
Helas, Tricherie, Tricherie,
4i2 Moralité
Me lairras-tu ainsi mourù'?
Haa, Tricherie, Tricherie,
A ceste heure tu m'as failly.
Quant de la mort suis assailly.
Je ne sçauroys plus mot parler.
Le Fol.
Qu'esse là? Veut-il trespasser?
Il faict une maulvaise chière.
Il ne luy fauldra que souper ;
Meshuy vous ne le verrez rire.
Pensoit-il le Monde dcstruyre
Et battre ainsi la povre gent ?
Je voys fouiller sa gibbecière.
Je auray tout ce qu'il a d'argent.
La Mort.
Je voy jouer de mon mesticr
Envers cest avaricieux.
Il ne gaignera rien de plaider ;
Pas n'y acompteray deux œufz.
Il a tant esté orgueilleux
Que povres gens ne prisoit grain.
Je lui feroy souffrir grant deulz
Devant que soit venu demain.
Il passera par soubz ma main ;
Bien le garderay d'arrester.
Plus il ne luy fauldra de pain ;
Si grant fain ne sçaura avoir.
Pensez tost de vous avancer,
Maistre Huron, plus que le pas;
De venir devant Dieu compter
Vous adjourne, n'en doublez pas.
L'AVARICIEULX.
Helas, Mort, helas, non feras.
DE Charité. 4i3
Je te prie, par mon serment,
Que tout quant que j'auray d'argent
Voluntiers te le donneray.
La Mort.
Je te diray : avance-toy,
Car présentement tu mourras ;
Encore ce coup te donneray,
Car le Monde plus ne Irahyras.
J/AvARICIEULX.
A ce coup je suis au trespas ;
Plus ne sçauroys tenir du cueur.
Le Fol.
Vertu bieu , as -tu mal au cueur ?
Rien ne te peult donner confort;
C'est une beste qui tout mort.
Chair bieu , comme pally est jà !
Il est venu qui aulnera ;
Le meschant tantost se mourra ;
Il porte meschant vidimus.
C'est bien chié , chia , chia ;
Il est venu qui aulnera.
Tousjours reviens à ma lesçon :
Il vault mieulx que nous nous musson.
Je m'en vueil fuyr vistement ;
Je voys chevaucher ung baston
En deffaulte d'une jument.
L'AVARIGIEULX.
Helas , je ne sçauroye comment
Ozer parler à Charité ,
Car je ne l'aymoye nullement
Tandis que j'estoye enfant.
Helas , oia es-tu , Charité ?
4i4 Moralité
Charité , viens moy conforter ;
Car il me convient trespasser ;
Je ne me puis metz sousteuir.
Charité.
Ho, Riche , t'en vas-tu mourir ?
Metz en ton cueur contricion
Et demande confession.
Confesse trestous tes péchez ,
Qui sont dedans ton cueur fichez ;
Crye mercy au Dieu souverain.
L'AVARICIEULX.
Je me confesseray demain ,
Quant j'auray fait mon testament.
Mais je suis en adjournement
Pour aller compter devant Dieu.
De cela je n'ay pas grant jeu,
Car je ne sçauroye que compter.
Plaise vous à m'y conforter,
Ou je suis ung homme perdu.
Charité.
Se tu debvoys estre pendu
Devant le dyable en enfer.
Je ne sçauroye pour toy monstrer
Une seuUe petite aulmosne
Que ne te sceu mettre en la cosne
Que tu voulsisse riens donner
Pour la grâce de Dieu avoir.
Dieu t'a donné beaucoup de biens ,
Mais pour lui tu n'en donnes rien ;
A messe , à pi-edication ,
N'estoys en bonne intention ;
Tu ne pensoys qu'à rapiner
DE Charité. 4»5
Et les povies gens decepvoir ;
Tu ne pensoys fors à ta pance ,
A Tricherie et decepvaace.
En mon livre n'a rien de toy.
Pour tant , amy , confesse-toy ,
Et crye mercy à Dieu le père
Et à sa glorieuse mère ,
A tous les saiuctz du paradis,
Tandis que tu as ton advis ;
Il te fera miséricorde.
L'ÂVARICIEULX.
Vrayement, dame, je vous accorde
Que , se je vis encore demain ,
Je manderay le chappelain
Et feray trestous mes do vers.
Mais prenez garde à mes avers.
Et où est-tu, hau, Renouart?
Renolaut serviteur commence.
Que vous fault-il ? Dyable y ayt pai't ;
Vous ne cessez point de crier.
Or pensez de Dieu mercier,
Car (il) ne vous fault plus demourer.
L'ÂVARICIEULX.
Baille-moy tost ma gibescière ;
Tu l'as emblée, meschant garson.
Le Serviteur.
Se vous fussez dedens la bière ,
Je chantasse mainte chanson.
Mon maistre , pour l'amour de Dieu ,
Donnez-moy vostre grant morel ,
Car plus ne seray en cest lieu.
J'ay faict faire vostre tombel ,
4i6 Moralité
Pour vous mettre en sépulture
Honuorablement , s'il vous plaist ;
Donnez-moy [donc], sans forfaiture,
Tout le meuble qui vostre est ,
Et je le metray si à point
Que sera grande mélodie.
L'AVARICIEULX.
Pense de moy, je te supplye,
Qui ne demeure maittcrie
Que tu ne faces touser ;
Helas , je n'y sçauroys aller.
J'ay bien mille ruches de sel,
Qui soit vendu au renouvel,
Qui te vauldia beaucoup d'argent.
Ne preste pas à pouvre gent ,
S'ilz ne font obligations
Ou aultres bonnes escriptures.
De trestous ces villains hurons.
Obligez en bonnes cednlles ,
J'avoye de disme et de blé ;
Que tout me soit mis en guernier ;
Ne soit vendu ne transporté
Jusques à ce qu'il soit bien chier.
J'ay bien du voy de trente sommes
Qui soit vendu du renouvel ,
Et , quant tu le mettras es poques ,
Mesle le viel o le nouvel.
J'ay tant de vaches en louage ;
Pense de toutes les retraire ,
Et à ceux qui les ont en garde
Ne leur paye rien ; laisse-moy faire :
Car je guariray, si Dieu plaist,
Et puis eulx et moy contcron.
DE Charité. 417
Je te supplye , sans plus d'arrest ,
Fais tout comme nous devison.
Le Serviteur.
Vous avez bonne oppinion.
Mais ton argent, dy où il est.
L'AVARICIEULX fine.
Par ma foy, je ne suis pas prest;
Je ne puis metz à rien penser.
Plaise vous [de] me conforter,
Charité , je vous en supplye ,
Car certes mon [corps] afFoyblie ;
Je ne puis metz guères parler.
Charité.
Bien voy que tu doibs trespasser.
Amy, pense à Dieu de lassus ;
Es biens mondains ne pense plus ,
Mais pense de ta conscience,
Et ayez en toy bonne pacience.
Et te souvienne de Jésus.
Pausa.
Helas , il ne parlera plus ;
11 mourra sans confession.
Dieu luy face remission
Ainsi comment il luy plaira.
Le Monde.
Je ne sçay que Dieu me fera ;
Mais je suis trestout esbahy;
Tout entour me voy assailly
De la mort si cruellement ,
Je croy qu'el veult de sa puissance
Sus moy prendre aulcune vengeance.
J'en suis trestout esmerveillé.
T. m. 27
4i8 Moralité
La gueiTe m'avoit tant pillé
Que je ne sçavoye plus confort ,
Et, présent, je suis de la Mort
Âssailly de trestouz coustex.
Charité.
Celuy qui sus tous a postez ,
Monde, te vueille conforter.
Le Monde.
Dame , bien puissez-vous avoir.
Desconforté suis durement :
Car la Mort si cruellement
Est si près tout entour de moy.
Que, par mon ame, je ne sçay
Que je doibs plus faire ne dire.
Charité.
Monde , tu appaiseras Yjre
De Dieu le père créateur.
Fors que tu luy donnes t'amour
Et qu'à luy vueilles retourner,
Car il congnoist bien ton vouloir.
Tu ne l'as ne craint ne aymé,
Ne son commandement gardé.
Et, pourtant que tu as lailly,
C'est raison que tu soys pugny ;
Si seras-tu certainement.
Le Monde.
Helas, vray Dieu, je merepent
De t'avoir ainsi ofFencé ,
Et si sçay bien que j'ay faulcé
Ton commandement plusieurs foys ;
C'est par moy que je n'ay la paix.
De mes péchés je me recorde ;
DE Charité. 4^9
Donne moy ta miséricorde ,
S'il te plaist , moa doulx créateur.
La Mort.
Je ne feray plus de séjour
De cest bon homme vertueux ;
Je feray son cueur douloureux ,
Car plus je ne le lairray vivre.
Pausa.
Mon amy, apporte Ion livre ;
Si vien compter devant le roy,
Celuy qui t'a faict et formé ,
Car plus n'auras terme de vivre.
Il ehiet, et [elle] dit :
Or en est le monde délivre ;
Je Tay percé de part en part
Avec la pointe de mon dart.
Il n'a garde de relever ;
Avant qu'il soit demain au soir,
Il aura l'amehors du corps;
Et d'aultres , qui sont moult plus fors,
Qui point ne se guettent de moy,
Aussi mourir je les feray
Avant qu'il soit le matin jour.
Le Vertueux.
He, Nostre Dame, quel douleur
M'est-il prins au cueur tout présent.
Je suis mort tout certainement;
Je ne me peulx mes soutenir,
A ceste foys m'y fault mourir.
Helas, or me fault-il aller
Devant mon maistre pour compter.
Helas, mon Dieu, mon vray amy.
De bon cueur je vous crye mercy.
420 iMORALITÉ
OÙ cs-tii, dame Charité?
Je te prye , reconforte moy,
Car mon grant besoing est venu.
Charité.
Amy, je t'ay bien entendu ;
Tu es assailly de la mort.
Amy, sois vertueulx et fort
Encontre Tcnnemy d'enfer,
Et pense de te confesser
Et rcçoys les sainctz sacrements ,
Que recepvent les chrestiens
Quant ilz sont au point de la mort.
Le bon Vertueux.
Ha, Charité, je suis d'acort.
Tout premier me vueil confesser,
Et après le vueil i-ecepvoir,
Tout ainsi comme il appartient ;
Et que ce soit hastivement ,
Devant que le mal plus me prengne.
Aussi vous prie qu'il vous souviengne,
Quant g'iray devant Dieu compter,
Qu'il A'ous plaise me conforter,
Que le vray Dieu ne me refuse
Quant g'iray compter devant luy.
Charité.
Saiches bien de vray, mon amy.
Que tous les biens que tu as faictz
Devant Dieu seront présentez.
Jà n'y aurés empeschement ;
Croyez en Dieu bien fermement.
Je voys , pour vous , le dcprier
Qui luy plaise à reccpvoir
DE Charité. 4'^*
Vostre ame quant el partira
De vostre corps, quant il mourra.
Vray Dieu , qui le monde formas
Et qui d'enfer le racheptas
Par ta benoiste passion ,
Vueilles ouyr mon oraisou :
Cest homme , qui est adjourné
Pour aller compter devant toy,
Il a esté ferme en tous temps
De garder tes commandemens ;
Pas ung il n'en a trespassé;
One en sa vie n'en fut lassé
Des œuvres de miséricorde.
A trestout ton plaisir s'acorde
Et n'a point voulu aultrement
OfFencer ton commandement,
Et n'a point esté en sa vie
Un jour hors de ta compaignie.
Si te deprie , doulx roy de gloire ,
Que luy faces miséricorde
Quant l'ame du corps partira ,
Qui puisse aller in gloria
Avecque les anges lassus.
Queiir vous vueil ung confesseur,
Qui vostre benoist créateur
Vous apportera en présent.
Et le benoist saint sacrement
Du bon cueur le recepvez.
Et humblement vous confessez
De vos péchez entièrement.
Le bon Vertueux.
Si feray-je certainement ;
Jà ung péché ne laisseray;
422 . Moralité
Trestous je les confesseray,
Ainsi comme [je] les ay faitz ,
Et n'y retourneray jamais ;
Charité, je le vous affie.
Charité, en parlant au Religieux.
Sire, le doulx filz de Marie
Tousjours vous tienne en son service.
Une chose qui est propice
Vous suis venu admonnester.
C'est que vous venez confesser
Le noble homme vertueulx :
Car Jésus Christ , le roy des cieulx ,
L'a faict adjourner par la Mort,
Qui au cueur l'a frappé si fort
Qu'il est malade durement.
Et si vous supply humblement
Que son saulvcur luy apportez
Et en onxion le mettez
Ainsi comme ung vray chrestien.
Le Religieux.
Ha , Charité , vous faictes bien ;
Je ne vous doibs pas escondire,
Car qui confession désire
Et de bon vray cueur se repent
Il est en voye de saulvement
Et qu'il ayt bonne intention
De faire satisfaction.
Pansa.
Pourtant je voys à luy parler.
Dieu vous doint bonjour, mon amy ;
Voulez-vous estrc confessé ?
DE Charité. 423
Le bon Vertueux.
Ouy, monseigneur ; en la loy
De Jesuchrist je vueil mourir.
Le Religieux.
Or dictes trestout à loysir
Segreteraeut tous vos peschez ,
Et gardez que vous n'en laissez
Nulz du monde en vostre pensée,
Car vostre ame seroit dampnée
Et de rechief pécheriez.
Le bon Vertueux.
Je les ay trestous confessez ;
Mais à Dieu je requier pardon ,
Et je vous prie que me donnez
Présent vostre absolution.
Le Religieux.
Vous l'aurez, c'est ti'ès bien raison.
Dictes vostre confîteor.
Le bon Vertueux.
Confîteor Deo omnipotenti , etc.
Le Religieux.
Amen. Misereatur tui omnipotens Deus
et dimittat tihi omnia peccata tua et per-
ducat te ad vitam aternam. Amen.
Oremus. Indulgentiam , absolutionem et
remissionem peccatorum tuorum tribuat
tihi pater omnipotens , pius et misericors
Dominus. In nomine Patris et Filii ctSpi-
ritus Sancti. Amen.
424 Moralité de Cuarité.
Le Fol,
Or allon trestous, s'il vous plaist ,
Remercier le roy des cieux ,
En lui priant qu'il nous doint paix ,
Chantant Te Deum laudamus.
Cy fine la bonne Charité. Imprimé nou-
vellement en la maison de feu Bar-
nabe Chaussard, près Nos-
tre Dame de Con-
fort.
LE CHEVALIER
QUI DONNA SA FEMME AU DYABLE
A dix personnaiges , c'est assavoir
DIEU LE PERE
NOSTRE DAME
GADRIEL
RAPHAËL
LE CHEVALIER
SA FEMME
AMAIJUY escuyer
ANTHENOR escuyer
L E P I P E U R
ET LE DYABLE (1)
Le Chevalier commence.
ame , vous povez bien sçavoir
Que Fortune m'a biens donné
Et qu'el m'a trésor amené
Pour maintenir ma seigneurie
En estât de chevalerie.
11 n'y a , en tout ce pays ,
Plus riche homme que je suis.
Je vis sans soucy ;
De vilains dis fy;
De gens suis garny ;
Tant que j'en vouldray
De biens suis garny.
(1) Le Mystère du Chevalier qtti donna «a femme au
diable a été imprimé deux fois au seizième siècle , sans
parler de l'édition que nous reproduisons. U en a été f;iit
une réimpression par les soins de Caron.
426 Le Chevalier qui donna
Je puis mettre au ny
Ceux que je vouldray.
La Dame.
Mon doulx amy, je vous diray,
Se des biens avez largement ,
Merciez Dieu dévotement ,
Car sachez véritablement
Que sa grâce les vous envoyé.
Qui bien s'i employé,
Des cieulx la montjoye
Il peut acquérir.
Le Chevalier.
Et puis beste me maintenir (i)
Pour mon estât faire valoir.
Nul ne m'ose desdire ;
Chascun me dit : « Sire ,
Dieu vous doint bon jour. »
J'ay ce que vueil dire;
Je puis rire et bruyre ,
Pour le faire court.
De mes biens seray plantureux
En donnant à ceulx de ma court.
De me servir seront joyeulx ;
Doubter me feray, brief et court.
La Dame.
Dissimuler, faire le sourt,
Vault mieulx que pompe trop régner :
Car on voit, par le temps qui court,
Presumptueux bien bas mener.
Moyennement se fault gouverner
Sans vouloir à hault monter tendre;
(1) Variante : Je puis , belle , me maintenir.
SA Femme au Dyable. 427
Fortune vient souvent miner
Ceulx qui vuellent trop entreprendre.
Le Chevalier.
Il n'est nul qui me sceut reprendre
De mes faiz ; si feray mon vueil.
La Dame.
Qui veult follement tout despendre
Doit mourir en paine et en dueil.
Le Chevalier.
Dame , je vous deffens sur l'oil
Que (ne) m'en parlez plus.
La Dame.
Mon amy,
Puis qu'il vous plaist, dont je le vueil,
Car bien voy qu'en estes marry.
Le Chevalier.
Venez avant lost, Amaury,
Et vous, Anthenor; je vous donne
De mon avoir et abandonne
Une très grosse quantité ,
Car je congnois, en vérité,
Que me sei'vez honnestement ,
Sans me frauder aucunement.
Et pour tant ceste cy aurés
D'or tout plain , et le partirés
Ensemible comme il vous plaira.
Amaury.
Chascun de nous vous servira ,
Monseigneur, à tous voz affaires.
Pas ne debvons estre contraires
A vostre vouloir, sans doubtance ,
4^8 Le Chevalier QUI DONNA
Veii cest argent cy, qu'en présence
Nous avez donné. Grantmercy.
AlNTHENOR.
Monseigneur, n'ayez nul soucy.
Nous vous servirons en tel cas ;
Ung tel maisti'e ne devons pas
Desdire à faire son talent.
Certes , j'auroys le cueur dolent
Se rien aviez qui ne fust bon.
Je vous mercie de ce don ,
Qu'à présent nous avez donné.
Le Chevalier.
A tous vueil estre habandonné,
Sans reffuser riens à nully.
Affin que je soye renommé ,
A tous vueil estre liabandonné.
Cbascun si sera guerdonné
Qui me servira sans ennuy,
Sans reffuser riens à nully.
La Dame.
Helas , au cueur navi'é je suis
Quant mon doulx espoux et maiy
Dissipe ses biens sans raison.
Quant se trouvera dessaisi
De ses biens en toute saison ,
0 vierge de très grant renom !
Par ta sainte conception
Me vueillc préserver de blasme.
En loy est mon affection ,
En toy est ma protection ;
Mère de Dieu , sans lud diffame ,
0 haullc dame !
SA Femme au Dyable. 429
Guarde sa pouvre ame,
Que mal ne l'entame
Dont puisse périr ;
Ta doulceur reclame
Que mon cueur euflame
Tant qu'en fin la flamme
Ne puisse sentir.
Amaury.
Anthenor, il nous fault partir
Nostre avoir, quant nous aurons temps.
Selon ce que voys et entens ,
Nostre maistre nous fera riches ;
Ne ressemble pas ces gens chichcs
Qui n'osent pas leur saoul meuger.
Anthenor.
Nous sommes hors de tout danger
Quant avons argent à j)uissance.
La chair bieu , bien prendray [l'usance]
De le flater soir et matin ;
Tant feray que aulcun grant butin
Me donra; (à) présent je m'en double.
Amaury.
Velà vostre part ; somme toute ,
Faictes-en ce que vous vouldrez.
Anthenor.
Par devers nobis vqus viendrez;
Je prendray cecy et tant moins.
Amaury.
Quant nous deux aurons les sacz plains ,
Ilfauldi-a de luy congé prendre.
Mais avant il nous fault contendre
43o Le Chevalier qui donna
A le servir de belles bourdes
Pour tousjours attraper du caire,
Anthenor.
Je sçay tout ce qu'il y fault faire :
Baver, flater et bien mentir
Font souvent [les] flateurs venir
En grant bruyt et court de seigneurs.
Le Chevalier.
J'ay regnom sus tous les greigneurs
Pour mes largesses et honneurs
Que fais à tous ceulx de ma terre.
Certes , tous mes prédécesseurs
Ne furent oncques possesseurs
De tant de biens sans avoir guerre.
Si tostque aulcun me vient querre,
Ung don je luy octroyé bonne erre ,
Et pour tant de tous suis prisé.
Crans possessions puis acqueiTe ;
Mon plaisir par tout je vueil querre
Pour estre mieulx auctorisé.
Quant j'ay [ad]visé
Et tout devise ,
Un tel advis ay
Que mieulx m'en sei'a.
Homme despiisé ,
De tous refusé ,
S'il est accusé,
jNul ne l'aydcra.
Mais moy, j'ay grant port,
Avoir et rapport,
Par quoy me tiens fort
Encontre tous cas :
Car, se j'avoyc tort,
SA Femme au Dyable. 43i
Par mon dur effort
Je vaincray la mort
Noyses et debatz.
J'ay ce que désire;
Puis chanter et bruyre.
Chascun me dit : « Sire (i),
Dieu A'ous doint bon jour. »
Nul n'ose desdire
Ce que je vueil(le) dire;
Saillir puis et bruvre
Quant vient à mon tour.
Mais que vault finance?
Qui n'a sa plaisance ,
Ou qui ne s'avance
D'estre plantureux ,
Par juste éloquence ,
Chascun , sans doubtance ,
Dit, par sa sentence,
Qu'il est maleureux.
Comment va , franc cuer gracieux ?
M'amye, quelle chière faictes-vous ?
Vous voyez que je suis sur tous
Honnore par ma grant largesse.
Je suis Tapuy de gentillesse ;
Chascun m'obeyt sans faveur.
La Dame.
Pensés à la fin , monseigneur.
Et sachez que joye dissolue
Devant Dieu n'est point de value (2).
Prodigue(s) estes ; trop bien le voy.
Dont j'ay grant dcubte , par ma foy,
(1) Ancienne édition : Maistre.
(2) Texte : valeur.
432 Le Chevalier qui donna
Qu'en la fin n'en soyez marry.
Et que pensez -vous, mon amy,
D'ainsi le vostre dissiper?
Vos jours voulez anticiper
Pour mourir misérablement.
Se des biens avez lai'gement ,
Donnez aulmosnes pour Dieu ,
Et certes , en temps et en lieu ,
Vous vauldra, soyez-en certain.
Flateurs vous soutenez à plain ,
Et leurs impartissez voz biens
Tellement que n'aA ez plus riens.
Vous aA'cz fait joustes, tournoys,
Et tout ne vous vault ung tournoys.
Que sont devenus vos chevaulx ,
Sur quoy faisiez les grans saulx ?
Vostre avoir fort se diminue.
Que vault tel pompe entretenue
Qui vient à tel confusion ?
Ou nom de la conception
De la très glorieuse dame ,
Que l'Eglise aujourd'hy reclame ,
Vueillez sur ce point cy [v]iser
Et de ce mal vous adviser,
Qui ainsi vous maine à déclin.
Le Chevalier.
Me tenez-vous tant pour badin
Que je n'ay point de sens en moy ?
Je n'en feray riens , par ma foy,
Pour chose que m'ailliez preschant ;
Et , se plus me venez preschant ,
Puis qu'il me plaist, saichez sans faille
Qu'entre nous deux aura bataille.
SA Femme au Dyable. 433
Taisez-vous, ne m'en parlez plus,
La Dame.
Puisque à cella estes conclus ,
Plus ne pense à vous en parler ;
Mais je me double, au pis aller.
Que pis ne nous soit à tous deux.
Le Chevalier.
Or vous en taisez , je le veulx ,
Que n'ayez sus vostre visaige.
Je suis assez prudent et saige
Pour me gouverner par honneur.
La Dame.
Dieu vueille ainsi , mon seigneur ;
Aultrement marrie j'en seroye.
Le Chevalier.
Saichez que mon vouUoir s'employe
A tout plaisir mondain avoir,
El n'espargneray or ne mon noyé
Pour acomplir tout mon désir.
Ung seigneur, tant qu'il a loysir.
Si se doit donner de bon temps.
La Dame.
Aulcunes foys , par graus despens
Excessifz et trop oullrageux ,
Plusieurs en viennent souffreteux ,
Qui puis si se vont repentant
De ce qu'ilz ont despendu tant
Que plus n'ont de quoy bien faire.
Le Chevalier.
Ne cesserez-vous huy de brayre?
Je m'en voys et vous laisseray;
T. 111. 28
434 Le Chevalier QUI DONNA
Mon courroux en peu passeray
Avec mes gens. Qu'est cecy, dea,
A tant parler? Hau, Amaury!
A M AL R Y.
Monseigneur.
Le Chevalier.
J'ay le cueur marry
Et troublé moult amèrement.
Amaury.
De quoy, sire ?
Le Chevalier.
Certainement
Ma femme [est une] carjuetoire ;
Si me veult par son consistoire
Me faire devenir hermite.
Elle m'a dit que je Tay destruite
De donner en ce point le mien.
Amaury.
Ha , monseigneur, ne croyez rien
De chose que femme vous die.
Avoir en pourrez maladie
Se le mettiés en vostre cueur.
Vous estes ung homme d'honneur,
Prudent, large et abandonné;
Se riens du vostre avez donné ,
N'est nul qui vous en sceut reprendre.
Anthenor.
Par le sang, vous povez despendre
Tout vostre vaillant, vueille ou non.
Mais femmes si on[t] tel renom
Que pour riens ne se vcullcnt taire.
SA Femme au Dyable. 435
Pensez de bonne chère faire
Tant qu'estes en bonne santé.
Quant mort serez , en vérité
Chascun vous mettra en oubly.
Le Chevalier.
Par la mort bieu , il est ainsy .
Il n'est tel que d'estre joyeux.
Quant je seray usé et vieux ,
Je me tiendray lors à Thostel.
Amaurv.
Par le sacrement de l'autel ,
Vous avez très bien proposé.
Le Chevalier.
Chascun de vous soit disposé
De venir ; on se peult esbatre
Jusques à troys heures [ou] quatre ,
Pour passer ma melencolie.
Anthenor.
Quant vous plaira , ne doublez mye ,
Amaury et moy nous irons .
Amaury.
Vostre voulenté nous ferons ;
Sire , bien y sommes tenus ,
Quant par vous tous deux soustenus
Nous avons esté jusques cy.
Le Chevalier.
Cecy vous donne.
Tous deux.
Grant mercy.
436 Le Chevalier qui donna
Pensons tous d'aller à Tesbat.
(Amaury.)
S'aulcim galant vers nous s'abat ,
Pourvcu qu'il soit de lieu de bien ,
Nous trouverons quelque moyeu
Déjouer à quelque bon jeu.
ÂNTHENOR.
Vous dictes bien, par la mort bicu;
Encores ay-je cinquante escus.
Le Dyable.
Se je puis venir au dessus
De ce Chevalier, par mon art ,
Je le tireray de ma part,
En despit de sa faulce femme ,
Qui ainsi chascun jour reclame
Celle Marie, qui tant nous fait
[De despit] et noz gens reti'aict
Par sa très orde baverie.
Par mon barat et tricherie
Les auray tous deux, se je puis.
On sçail bien que cauteUu suis
Assez pour trouver la manièx'e
De le faire en quelque manière
Cheoir en voyc de désespérance.
Or, avant, il fault que m'avance
D'aller faire mon entreprise.
La Dame.
Aller je m'en vueil à l'église
Pour ma prière humblement faire
Devers la Vierge débonnaire
Qui porta le doux créateur,
Affin qu'elle garde d'erreur
SA Femme au Dyable. 4^7
Mon mary [et] que par sa gi'ace
Veuille que son saint plaisir face.
Cy endroit m'agenoulleray
Et ma requcste luy feray.
0 doulx confort, dame d'auctorité ,
Noble séjour où la divinité
Se reposa pour les humains guérir ;
Trésor joyeux de grande dignité ,
Lys odorant par ta virginité ,
Jésus portas, qui tout peult remcrir.
Très humblement à toy viens recourir
Et à genoulx icy te requérir
Que ta grâce sus mon mary oppairc.
Par toy gardé soit, dame, de mourir
Vilainement , si que ne puist périr
Sa povre ame par aulcun vitupère.
Doulce Vierge, trésor très plantureux ,
Advocate des pouvres langoureux
Qui sont entez par leur fragilité ,
Vers toy je viens , cueur très amoureux ,
Fay que sente ton confort savoureux ,
Car tu congnoys ma grand nécessité.
Las ! mon mary, par prodigalité,
A consummé et fort débilité
Son domaine et sa possession.
Par toy, Vierge , soit stabilité
En bonnes meurs, et de mal acquité
Pour le saint nom de ta conception.
Tu as tant fait vers Dicupour les humains,
Que de péril tu as engarde maintz
Et délivrez d'enfer. Dou!ce Marie,
Si te suplie , oy mes pleurs et mes plains ;
Garde mou ame qu'elle ne soit perie.
0 doulx ruisseau , fontaine très série ,
438 Le Chevalier qui donna
Oy-moy, dame, si te vient à plaisir;
Pour mon mary humblement te supplie ,
Car je voy bien que son sens fort varie;
Le bon chemin n'a pas voulu saisir.
Oy mon vray désir,
Confort gracieux ,
Par toy puist choisir
Le règne des cieulx.
Ouvre tes doux yeulx ,
Estens hiy ta grâce,
Et que en tous lieux
Ton sainct plaisir face.
Le Pipeur.
J'ay trop esté en une place;
11 convient aller gaingner.
Despendu ay ja maint denier
Depuis que n'aquestay un blanc.
Si trouver me puis sus le banc
Et quelque gavion de ludie ,
Croyez que je ne fauldray mie
A abatre pain largement.
De piper ne crains nullement
Homme qui soit au monde vif.
Mais pas ne fault estre hastif
Du premier quant on trouve proye.
J'ay ycy cent solz en monnoye,
Et encore deux ou troys escus ;
Mais que soye avec les plus drus.
J'en attraperay, quoy qu'il couste.
Amaury.
Sire , je vois venir sans doubte
Ung gallant vers nous , se me semble.
SA Femme au Dyable. 439
Le Chevalier.
Laissez venir ; mais qu'il s'assemble
Âvec(ques) nous , enquérir fauldra
Qu'il est.
Antheinor.
Il vient devers çà ,
Mon seigneur; desjà fort approche.
Le Chevalier.
Or avant donc[ques] sans reproche ;
Enquérir fault de son estât.
Le Pipeur.
J'aperçoy là ung grant débat.
11 me convient vers eulx tirer.
S'ilz se veulent aventurer
Aux dez ou cartes, somme toute,
Mais que fussions dessus le coûte ,
Mon faict seroit bien.
Amaury.
Hau, gallant.
Ne vueillez estre refusant ,
Si vous plaist, de dire où allez.
Le Pipeur.
(Passer temps)
Pour esbatre , se vous voulez ,
Avecques vous passer le temps ,
Car vostre faict bien j'cntens
Que vous estes de lieu d'honneur.
Anthenor.
Venez parler à mon seigneur.
Peult estre que, quant vous orra,
Que voulentiers il s'esbatra
Aux dez ; ainsi je le suppose.
44o Le Chevalier qui donna
Amaury.
Certes , il ne quiert aiiltre chose,
Ne vous aussi, à dire vray.
Le Pi peur.
Voulentiers parler je Torray.
Pause.
Sire, Dieu vous doint bonne vie.
Le Chevalier.
Et vous, gallant, Dieu vous bénie.
Que querez-vous en ce lieu cy ?
Le Pipeur.
Que sçay-je ? Pour passer soucy
M'en voys quelque lieu pour m'esbatre
Joyeusement, sans point debatre,
Heure et demyc ou deux , sans plus.
Le Chevalier.
A quel jeu?
Le Pipeur.
A bons dez pellus
Ou à quelque jeu que vouidrez.
Le Chevalier.
Par la cbarbieu , à nous l'aurez.
Sus , Amaury et Anthenor.
J'ay cy apporté mon trésor;
Jouons ung peu pour temps passer.
Amaury.
Monseigneur, vous povez penser
Que de ce ne vous desdirons ;
Mais aussi [ce] que gaignerons
Nostre sera.
SA Femme al Dyablk. 44»
Le Chevalier.
N'en faictcs double.
S'aviez i'aisné ma terre toute ,
Si vouidroys-je que vous l eussiez.
Le PlPELR.
Voicy des dez. Sus, choisissez.
Quel jeu jouerons-nous ?
Anthenor.
A la chance.
Amaury.
Avant , sus , [icy] qu'on s'avance.
Prenez place cy, mon seigneur ;
Nous vous debvons porter honneur.
Gettez le dé.
Le Chevalier.
[Moy]j'en ay dix.
AUAURY.
Et moy sept.
An T H EN OR.
Je n'en ay que six.
Le Pipeur.
J'en ay douze; le dé est mien^
Veez-là pour bon.
Le Chevalier.
Sus, je le tiens;
En voylà pour cinquante escus.
Le Pipeur.
A tout ; oncques maiz je ne fus
En lieu où eust si belle couche.
442 Le , Chevalier QUI DONNA
Je l'ay gaygné; homme n'y touche;
Je prendray cecy sur la buffe.
Le Chevalier.
Que nul homme [si] ne se truffe ;
n est sien.
Le Pipeur.
Sus, qu'on mette enjeu.
Amaury.
Yelà pour moy.
Le Chevalier.
Je reny bien ,
Velà pour celluy qui l'aura.
Le Pipeur.
Hazait! hay, il m'eschappera.
Gentil demonstre tout liazart.
J 'en ay dix : rencontre [hazart]
Je le pers.
Le Chevalier.
Je vueil donc jouer ;
Je puisse bien desavouer
Se je ne gaigne à ceste foys.
Rien ne vient. J'en ay six et troys ;
En despit de Dieu se puist estre.
Amaury.
Je voys monstrer ung tour de maistre;
Hazart! j'ay gagné ceste main.
Le Chevalier.
Or suis-je bien filz de putain.
Je regnye bien ; j'ay tout perdu.
Maintenant j'enrage de dueil.
SA Femme au Dyable. 443
Le PiPEUR.
Sans (ce) courroucer.
Anthenor.
Sus, je le vueil.
Couchez ; velà pour Anthenor.
Le Chevalier.
Je jouray cent escus encor ,
Et puis trestout sera failly.
Amaury.
Je jouray premier, je le dy.
Velà dix; c'est très bonne chance.
Le Chevalier.
Mes cent escus sont en balance.
Maulgré Dieu qu'oncques m'y boutay.
Je le pers ; il m'a ja cousté
En ce lieu bien deux cens escus.
Le Pipeur.
Sire , ne vous (en) courroucez plus ;
Vostre courroux n'y vault pas maille.
Hé , garde bien que je ne faille.
Hazart, j'ay douze; tout est mien.
Anthenor.
Par la chair bien , je n'y fais rien ;
Bon gré en ayt-on de la feste.
Le Chevalier.
Qui aura argent si m'en preste ,
Jusques à tant que soys à Thostel.
Amaury.
Quant à moy, j'ay ung serment tel
444 Le Chevalier qui donna
Que jamais riens ne presteray
A jeu de dez. Je vous diray :
Quérir vous en fault aultre part.
Anthenou.
Mort bieu , je seroye bien coquart
S'argent à mon seigneur prestoye.
Je regnie bieu , se j'en avoye
Mille foys pkis que n'ay vaillant,
Si n'auroyt-il pas maintenant
Ung denier pour jouer à moy.
Le Chevalier.
Or avant donc ; à ce que voy,
Sans croix ne pille me lairrez.
Le Pi peur.
Querez-en ailleurs où vouldrez ,
Car de cestuy vous n'aurez point.
Le Chevalier.
Départir me fault en ce point
Sans avoir de nul réconfort.
Le Pipeur.
La char bieu, je m'en voys, au fort,
Puisque j'ay ma bourse fournye.
Anthenor.
Boy ve mon seigneur sa foUye ;
S'il a tout perdu, c'est par luy.
Il ne me verra aujourd'huy,
Ne de cest an, se bon me semble.
Am AURV.
Puis que fourniz sommes ensemble ,
Et qu'il est dessaisi d'cscuz ,
SA Femme au Dyable. 445
Âlons m'en ; il n'y en a nulz
Endroit luy ; ce n'est q'ung coquart ;
Il se repent ; il est trop tart.
Mais il ne m'en chault, par ma foy.
Anthenor.
Ne s'attende jamais à moy,
Puis que le sien est despeudu.
Quant à moy, j'ay bien entendu
A mon faict, je suis bien garny.
Le Pi peur.
De bonne heure j'arrivay cy;
Il y a cy plus pour le gueux.
Le chevalier est bien piteux
Qui a perdu le sien ainsi.
Mais au fort , puis que suis saisi
De ma part, je m'en vois galler.
Le Dvable.
Au devant me convient aller
De ce chevalier que je voys.
A sa chière bien j'aperçoys
Qu'il est très fort navré au cueur.
Si monstre signe de seigneur.
Si je puis , annuyt tant feray
Que luy et sa femme j'auray.
Ou peu je priseray mon faict.
Le Chevalier.
Ha , fortune , que tu m'as faict !
Suis-je par toy ainsi deffaict !
Ho , quel forfaict !
Quel desplaisir, voicy de rage !
Las que sera-ce de mon faict ?
J'ay tout perdu, il en est faict,
ii6 Le Chevalier QUI DONNA
Pai" mon forfaict.
Harau , peu s'en fault que n'enrage.
Quel horreur, quel cruel dommage ,
Quel dueil , quel criminel orage ,
Quel dur oultrage
J ay cy commis ! Ay très mal faict;
J'ay diffamé tout mou lignage ,
J'ay dissipé mon héritage
Par fol couraige.
A peu que ne me pens de fait.
0 dueil passif et oultrageux !
0 ennemy fier et courageux !
0 quels lours jeux
J'ay perpétré par ma follie !
Abisme de mal envieux ,
Me sourdra de ire en tous lieux.
Mes dolens yeulx
Seront plains de mélancolie.
C'est dommaige qu'on ne me lye
Au gibet pour finir ma vie.
Quel villennie
Je fais à tous chevalereux.
J'ay perdu toute seigneurie;
Chascun de moy faict moquerie
Et me harie ,
Et tout par mes faiz vicieux.
Ha , Mort, viens tost à moy bonne erre,
Prens ton dard et sus moy le serre
Sans terme querre.
Mort, Mort, acours, je te requiers.
Que ne me engloutist la terre
Pour les maulx qu'ay voulu enqucrre !
Mort, Mort, deserre
Ta fureur; plus vivre ne querre.
SA Femme au Dyable. 44/
Je n'ay plus rien de quoy payer;
On ne se veult en moy fier :
Car désirer
Ay voulu, sans riens enquerre.
On me souloit auctoriscr
Pour mon estât , et hault priser ;
Mais dissiper
Me veult chascun et mener guerre.
La Dame.
Le cueur me deult fort et me serre
Pour mon seigneur, que venir voy
Tout seul. Il a, en bonne foy,
Quelque chose qui n'est pas bonne.
Pieçà ne le vis sans peisonne
Venir, comme il fait maintenant.
Monseigneur le très bien venant ,
Comment vous va? quel[le] chière?
Quant j'aperçoy vostre manière,
Vous me semblez toutesbahy.
Estes-vous troublé ?
Le Chevalier.
Helas, ouy.
Et cause y a, ma doulcc amye.
La Dame.
Helas, pour Dieu, ne vueillez mye
Vous troubler si amèrement.
Que pis vous en soit nullement ;
Prendi'e fault tout en patience.
Le Chevalier.
J'ay ma substance
Perdue, sans doubtance.
Pour ce , quant j'y pence ,
} LeQhevalier qui donna
Navré suis au ciicur.
Plus n'ay de finance ,
N 'argent à puissance
Pour avoir plaisance ,
Et m'est deshonneur.
La Dame.
Helas , mon seigneur,
Nostre créateur,
Si soyez tout seur,
Assez a pour nous;
Se par vo foleur
Avez par malheur
Perdu vo labeur,
Las ! appaisez-vous.
Le Chevalier.
J'estoye bien venu
Et entretenu ,
En joye soustenu;
Maintenant n'ay rien.
Je me voy tout nu,
De mal prévenu;
Grant n'a ne menu
Qui me die : « Tien. «
La Dame.
Apaisez- vous , sire.
Le Chevalier.
Mon mal trop empire.
La Dame.
Que vous vault vostre yre?
Le Chevalier.
Bien mourir vouldi'oye.
SA Femme au Dyable. 449
La Dame.
Jésus vous soit mire.
Le Chevalier.
Las ! plus ne puis vivre.
La Dame.
Trop donner peult nuyre.
Le Chevalier.
Très mal j pensoye.
La Dame.
Faict avez oultrage.
Le Chevalier.
C'est mon grant dommage.
La Dame.
Fol ne croit langaige
Tant qu'il ayt receu (i).
Le Chevalier.
Pas n'ay esté saige ;
Du mien , par usage,
Ay faict vasselage ,
Dont me sens deceu.
La Dame.
Se Dieu plaist, vous serez pourveu ;
Ayez en la Vierge fiance.
Le Chevalier.
Par ma foy, je pers patience ,
Quant QeJ me voy tout desnué.
Encore ceulx que tenu ay
En bruyt , posé en estât,
(1) Variante : Tant qu'il soit deceu.
T. ni. 29
45o Le Chevalier QUI DONNA
Si me dient eschec et mat
Pour ce que n'ay riens plus vaillant.
La Dame.
Quant Fortune va assaillant
Âulcun estant en dignité ,
Cliascun luy tourne le costé ,
Mesmes ceulx qui deussent ayder
A souffreteux et regarder
Dont les biens leur sont peu venir.
Le Chevalier.
Je ne me veulx plus cy tenir.
Un g peu m'en voys esbatre aux champs
Pour faire là mes piteux cliantz
Et mes regretz plains d'amertume.
J'ay le cueur plus gros q'ung enclume
De desplaisir que je leçoy.
La Dame.
Je requier au souverain roy
Et à la glorieuse dame
Qu'ilz vous gai'dent de tout diffame.
Passez vostre mal doulcement ,
Mon seigneur; se Dieu plaist, briefvement
Serez mis en convalescence.
Le Dyable.
Maintenant est temps que m'avance
De conduyre mon entreprise.
Le Chevalier chascun desprise
Pour ce que tout est despendu.
Mais que [mes] motz ayt entendu ,
Il sera mien , point je n'en double ;
Et si auray la faulse glouUe'
Sa femme, qui sert à Marie.
SA Femme au Dyable. i5i
Le Chevalier.
Or doy-je bien liayr ma vie ,
Quant ainsi chascun me hai'ie
Par mocquerie.
De mes servans suis dechassé ;
Fortune trop me contrarie ;
Noblesse est bien à moy perie ;
Mon sens varie.
Las ! qu'ay-je faict le temps passé ?
J'avoye graut avoir amassé ;
J'estoye en honneur enlyessé,
Et n'ay cessé
De dissiper tout par foUie.
Mon estât est bien abaissé.
De mes servans suis délaissé,
Qui amassé
Ont tous mes biens par tricherie.
J'ay donné mes biens follement
Et despendu prodiguement
Et largement
Sans avoir à la fin regard ,
Dont je mourray honteusement.
Il me desplaist très grandement.
A grant tourment
Fineray devant qu'il soit tard.
Chascun si m'appelle musait,
Et dit l'en : « Veez là un coquart ,
Chassez à part ;
C'est dommage qu'il vit, vravement. »
A , Mort , mort sur moy de ton dart ;
Aultre chose n'ay esgard,
Quant se départ
Âinsy de moy esbatement.
452 Le Chevalier qui donna
Le Dyable.
Qu'as-tu, Chevalier? Hardiment
Declaire-moy tout seurement
Le faict qui tant te touche au cueur.
Le Chevalier.
Qui es-tu ? Viens soubdainement ;'
Esbahy me fais grandement
Quant tu me portes tel honneur.
Le Dyable.
Ne te chaille , et soys seur
Que te puis oster la douleur
Qui te tient si amèrement.
Le Chevalier.
A peine pourroit ton labeur.
Ou ta es trop puissant seigneur,
Me faire appaiser bonnement.
Le Dyable.
J'ay en moy le gouvernement
Du monde ; sache vrayement
Que puis ung povre homme enrichir.
Le Chevalier.
S'ainsi estoit certainement,
Tantost scroys hors de tourment;
D'aultre chose je n'ay dcsir.
Le Dyable.
Dy moy, puis que tu as loysir.
Se tu veulx faire mon plaisir;
Puis après riche te feray.
Le Chevalier.
Mais que je sache , sans faillir,
SA Femme au Dyable. 453
Qui tu es , seur te peulx tenir
Qu'à ton vouloir obeiray.
Le Dyable.
Mon nom jamais ne [te] diray ;
Mais à ton faict remediray
Se tu veulx faire à mon dict.
Le Chevalier.
La mort bien , je te serviray
Et ton vouloir acompliray
Se tu fais ce que tu m'as dit.
Le Dyable.
Ho, n'en parle plus, il suffist.
Bien sçay que chascun si te fault ,
Pour ce que n'as plus de quibus.
Le Chevalier.
Il est vray.
Le Dyable.
Venons au surplus.
Par moy tu seras remis sus ;
Mais aussi mon vouloir feras.
Le Chevalier.
De ce ne feray nul reffus;
Je te le proraetz et conclus,
Et me dis ce que tu vouldi'as.
Le Dyable.
De ton sang lettre me feras
Et de ta main tu l'escripras ,
Puis après tu seras pourveu.
Le Chevalier.
Ainsi que ditter la vouldias
454 Le Chevalier qui donna
Je te l'escripray ; c'est le cas,
Puis que à honneur sei'ay pourveu.
Le Dyable.
Saches que ton faict ay cogneu :
Ta propre femme t'a deceu ;
Pour tant la doys abandonner.
Le Chevalier.
Certes , nul mal ge n'y ay veu ;
De ton dit je suis tout csmeu.
Le Dyable.
Viens ça, me la veulx-tu donner?
Le Chevalier.
Se tu me vouloye guerdonuer
Et en grant estât m'ordonner,
Peult-estre je m'adviseroyc.
Le Dyable.
Se tu me la veulx cy livrer
Dedens ung temps, tost délivrer
Te feray assez de monnoye.
Le Chevalier.
Par la mort bieu, je te l'ottroye',
Mais qu'en estât posé je soye,
Dedans sept ans je l'amenray.
Le Dyable.
Fais m'en lettre, que je la voye,
Et tantost te mettray en voye
Que ton vouloir accompliray.
Le Chevalier.
Très voulenticrs je l'escripray
Et de ma main la signeray,
SA Femme au Dyable. 455
Ainsi que tu la ditteras.
Le Dyable.
Or escripz: je te nommeray
Et les pointz te deviseray
Ainsi comme tu la feras.
Or premièrement tu mettras
Que la Trinité regnyeras
Et la foy de toute l'Eglise.
Le Chevalier.
Adea, ainsi ne m'aura[s] pas.
Je m'adviseray sur ce cas ;
La cause requiert qu'on y vise.
Le Dyable.
Se veulx estre mis en franchise ,
Il te convient ce point passer.
Le Chevalier.
C'est ung cas de grant enti-eprise ,
Et pour tant y m'y fault penser.
Le Dyable.
Veulx-tu ton estât abaisser
Et vivre en tel mendicité ?
Accorde mon dit sans faulser,
Mis seras en grant dignité.
Le Chevalier.
De regnier la Trinité,
C'est ung dur point et détestable ;
Mais d'estre mis en liberté ,
Cela m'est au cueur aggreable.
Le Dyable.
Or le faitz lost , de par le dyable,
456 Le Chevalier qui donna
Se tu veux , ou [bien] je m'en voix.
Le Chevalier.
Or avant , pour estre vaillable
Et en honneur, je le feray.
Le Dyable.
Après aussi je te diray :
La Vierge Marie regnieras.
Le Chevalier.
Par ma foy, tant que je vivray,
Je n'en feray rien , c'est le cas.
Le Dyable.
Pourquoy, mescbant, ne peux-tu pas
Aussi bien regnier la mère
Comme le fils?
Le Chevalier.
Passe ce pas ,
La chose si m'est trop amère.
Le Dyable.
Tu ne peulx en nulle manière
Avoir riens se tu ne le fais.
Le Chevalier.
Laissons en paix ceste matière ;
Pour mort je ne le fei'oys jamais.
Le Dyable.
Or avant donc ; tu me prometz
Que ta femme si amèneras.
Escriptz ta lettre et la parfaictz,
Et puis après la signeras.
SA Femme au Dyable. 4^7
Le Chevalier.
Tantost achevée tu l'auras.
Veulx-tu plus rien ? Vêla cy faicte.
Le Dyable.
Il fault donc que je m'entremette
De te fournir de grant avoir.
Premièrement, tu dois sçavoir
Que , pour parvenir à tes pointz ,
Tu auras tes désirs conjointz
A faire ce que m'as promis.
Et , afin que tu soys remis
En honneur, près d'icy iras
En ung lieu que tu trouveras ,
Lequel au doy te monstreray,
Et là dedans sache de vray,
Ung très grant trésor, c'est la somme ,
Y est pour te faire riche homme
Et plus que (tu) ne fus oncques jour.
\ oy-tu , regarde cy autour :
Voici le lieu que je te dis.
Or ne soys pas si estourdis.
Que ne vienne cy à ton terme.
Le Chevalier.
Puisque la lettre te conferme ,
N'ayez doubte que ne vienne cy.
Tantost seray hors de soucy,
Puisqu'auray argent et pecunc.
Sang bien, en voicy, sans faulte aulcune.
Je suis bien; priser me fei-ay.
Cest avoir cy j'emporteray
Pour acheter habitz nouveaux
Et avoir mulles et chcvaulx
458 Le Chevalier QUI DONNA
Et estât comme il appartient.
Il ne me chault ja dont il vient,
Puisque j'en ay.
Le Dvable.
J'ay tant brassé
Que le chevalier enlassé
Se est du tout à ma cordelle.
J'auray aussi sa damoyselle;
Ve la cy obligée dedans ;
Quant ce viendra l'heure et le temps ,
Pas ne fauldray à venir cy.
Le Chevalier.
M'amye , ne soyez en soucy,
J'ay eu de l'argent largement.
La Dame.
Loué soit Dieu certainement ;
Mon amy, j'en ay très grant joye.
Sachez que Dieu les siens pourvoye ;
Jamais ne les laisse périr.
Le Chevalier.
Je ne en pense point enquérir.
Se Dieu ou dyable le m'envoye ;
Puisque j'ay argent et monnoye ,
Ne me chault dont il soit venu.
La Dame.
De quoy vous est-il souvenu
De dire ces motz? Taisez-vous.
Au cueur deussiez avoir courroux
D'ainsi proférer telles parolies.
Le Chevalier.
Pour Dieu , délaissez ces frivolles ;
SA Femme au Dyable. 4^9
Je n^ay pour en nulle manière
D'avoir jamais nécessité.
La Dame.
Vous avez mon cueur incité.
A quoy pensez-vous , mon doulx sire,
Quand vous ouy proférer ou dire
Parolles si très détestables ?
Le Chevalier.
Taisez-vous , de par tous les dyables ,
Qu'il n'ayt hutin entre nous deux.
S'il fault que j'entre en mon courroux ,
Le dyable vous chantera messe.
La Dame.
Hé , Nostre-Dame , quel destresse
Est en mon cueur de ce faict cy !
Mais au fort, puisqu'il est ainsi.
Il me fault tout laisser aller.
Le Chevalier.
Plus ne veulx que rire et galler.
Puisque (je) suis pourveu de finance.
C'est bien raison que je m'avance
D'aller à l'esbat soir et main ;
Car j'ay or et argent à plain,
En despit des faux envieux.
Amaury.
Anthenor, je suis bien joyeux :
Mon seigneur si est remplumé.
Il a en quelque lieu plumé.
Ou faict finance de cliquaille.
Anthenor.
Allons vers luy, vaille que vaille ,
46o Le Chevalier qui donna
Pour sçavoir s'il nous reprendra.
Peult-estre que encoi'es nous donra
Quelque chose pour le servir.
Amaury.
Jamais ne fault compte tenir
De gens , quant tout est despendu ;
Long-temps a que Tay entendu,
Ung mot qu'on dit à l'adventnre :
L'amour si A^ault quant argent dure;
Mais, quant finance est faillye,
A peine trouve on nul amye.
Allons-nous en veoir qu'il dira.
Anth enor.
Encores tout joyeux sera
De nous prendre à belle faveur.
Voyez-le (jà).
Ama ury.
Dieu gard Monseigneur.
Comme se porte la santé?
Le Chevalier.
Très bien. J'ay argent à planté.
Amaury, je suis remis sus.
Anthenor.
On tiendra de vous compte plus
Qu'on ne faisoit, n'en ayez doubte.
Vous sçavez que chascun deboutte
Les gens quant ilz n'ont de quibus.
Amaury.
Maintenant estes au dessus
De voz besongncs, ])ien le voy.
Si vous avez mcstier de moy,
SA Femme au Dyable. 4Gi
Ne m'espargnez en riens qui soit.
AlNTHENOR.
Quant est de moy, s'il vous plaisoit
Quelque chose me commander,
Sachez, Monseigneur, sans tarder,
Que de bon cueur l'acompliroye
Et vostre serviteur seroye ,
Et me tiens tel tant qu'auray vie.
Le Chevalier,
Je vous retiens de ma mesgnye,
Et , se riens vous avez raespris
Contre moy, sans estre mespris,
Vous le pardonne entièrement.
Amaury.
Je vous mercye très humblement.
Monseigneur, quant est de ma part.
Anthenor.
Pour ce joyeulx advenement
Je vous mercye très humblement.
Le Chevalier.
N'espargnez argent nullement;
J'en ay assez où nul n'a part.
Amaury.
Je vous mercye très humblement ,
Monseigneur, quant est de ma part.
Le Dyable.
Il me convient avoir regard
Au terme que ce chevalier
C'est voulu à moy obliger
Et me livrer icy sa femme.
Je l'auray en corps et en ame,
462 Le Chevalier QUI DONNA
L'eussent "juré Dieu et les saints,
Car il m'a escript de ses mains
La lettre sellée de son signe.
Tantost fauldra que m'enchemine
Pour l'aller attendre au lieu dit.
Il est mien , sans nul contredit,
Jamais il n'en peult eschapper.
Marie ne me pourra tromper
Que ne l'aye, maulgré son visage.
La Dame.
Je suis moult troublée en couraige
Que ne puis nullement sçavoir
Où mon seigneur prent cest avoir
Qu'il a maintenant abandon.
A grant et à petit faict don.
Ne sçay dont vient ceste finance ,
Mais , certes , quant au cas je pense ,
Je suis bien marrie en mon cuem*.
A toy, mère du créateur,
Pour ma douleur
Refraindre, viens à mon secours.
Garde moy de tout déshonneur
Et mon seigneur
Conferme en grâce tous les jours.
Humblement à toy me recours ;
Fais que les tours
Dont je double qu'il se mefface ,
Au nom de ta Conception ,
Sans fiction ,
Soit tousjours en bien par ta grâce.
Garde le de tentation,
De lésion
Que son amc ne soit damnée.
SA Femme au Dyable. 463
A toy, doulce vierge honuourée ,
Sur tous louée,
Je viens en ma nécessité.
Tu congnoys du tout ma pensée ,
Dame prisée;
Deffens moy en adversité.
Le Chevalier.
Je me sens au cueur molesté
Quant pense au cas que j'ay commis.
Au dyable je me suis submis
Et obligé , moy et ma femme.
0 haro ! suis-je bien infâme
De l'avoir en ce point lyée
Et envers le dyable obligée?
De luy rendre quel dur meffaict !
Ha, traistre meschant , qu'as-tu faict?
C'est pour néant ; il fault qu'il se face.
Je luy doy mener en la place
Où luy fis obligation.
Or vient la confirmation
De mon jour, qu'il fault que je livre
Ma femme, se je veulx plus vivre.
Et pour tant je luy meneray.
Mais premièrement luy diray
Qu'elle et moy passer temps yrons.
Puis après, quant au lieu serons ,
Du deraourant je m'en rapporte
A celluy qui ma lettre porte.
Si la veult prendre, si la prenne.
Affin que mon faict s'entietienne
Desclairer luy fault mon vouloir.
La Dame.
Ne sçay que vous povez avoir,
4^4 Le Chevalier QUI donna
Monseigneur, vous estes pensif.
Dites-moy, pour Dieu , le motif
Qui vous tient ainsi en pensée.
Le Chevalier.
La vérité tost declairée
Vous sera, quant le demandez.
Venir vous fault, plus n'attendez,
Avec[ques] moy ung peu esbatre,
D'icy a trois jours ou a quatre.
En ce boys qui est près d'icy.
Point ne seray hors de soucy.
Tant que vous [y] soyez menée.
La Dame.
Avez-vous vonlenté fermée
A ce propous, mon bon seigneur?
Mais que ce soit sans deshonneur
Ne sans villennie de mon coqis ,
Je suis de tous voz bons accordz
Contente; mais je suis en doubte
Pourquoy vostre vouloir se boute
De me mener en ce boys là,
Car il ne vous advint picçà
D'en parler. (Je) ne sçay dont ce vient.
Le Chevalier.
N'en parlés plus ; il le convient ;
Avancez-vous ; il le fault faire.
La Dame.
Puis que le cas est nécessaire ,
Allons y donc quant vous vouldrez ;
Voz gens avec nous mènerez ;
Compaignie est bonne en tel cas.
SA Femme au Dyable. 4G5
Le Chevalier.
Non feray, car je ne veulx pas
Qu'il y ait nul que vous et moy.
La Dame.
Cela me fait au cueur esmay
Quant y voulez aller seullet,
Sans avoir paige ne varlet
Que vous et moy; que veult ce dire ?
Le Chevalier.
N'en parlez plus.
La Dame.
Nenny, beau sire;
Puis qu'il vous plaist, je le veulx bien ,
Pourveu qu'on ne me face rien
Avec vous.
Le Chevalier.
Estes-vous en doubte?
La Dame.
Nenny. Mais je crains, somme toute,
Aulcun que pourrons rencontrer.
Le Chevalier.
Ne vous en vueillez point doubter ;
Homme ne vous fera nul mal.
Devaller vous fault par ce val
Aifin que nul [si] ne vous voye.
La Dame.
Or allons , que Dieu nous convoyé
Et la doulce Vierge Marie ,
A laquelle requiers et prie ,
Au nom de sa conception,
T. ni. 30
466 Le Chevalier qui donna
Que de cruelle affliction
Nous vueille gai'der et dcireudi'e.
Le Dyable.
Il me convient aller attendre
Le chevalier qui doibt venir
Et sa femme , pour parvenir
Au point où j'ay pieçà tendu.
Puisque du tout il s'est rendu
A moy, et puis sa femme aussi,
Par ceste lettre que j'ay cy,
Qu'ilz ne soyent tous miens par sentence
Rien n'y vault le contredire.
La Dame.
Je vous requiers qu'en ceste église
Voyse nng petit pour Dieu prier,
La Vierge où je me veulx fier.
Et puis après viendray à vous.
Mon cucur sera hors de courroux
Et de pensée , mais que humblement
J'aye pi'esenté dévotement
Ma pétition à Marie.
Mon doulx seigneur, je vous en prie
Que vous m'ottroyez ma requeste.
Le Chevalier.
Vous me faistes mal en la teste
De tant quaquetcr ; allez doncques
Et gardez, pour choses quelconques,
Que vous veniez incontinent
Qu'aurez fait.
La Dame.
Croyez seuremcnt
Si feray-je ; n'ayez soucy,
SA Femme au Dyable. 467
Je reviendray en ce lieu cy
Tout maintenant sans arrester.
Devant toy me viens présenter,
Vierge , que chascun doibt prier
Et honnorer;
Yueille entendre ma prière ;
Plourer, gemii- et lamenter
Je dois bien, et me dementer.
Sans déporter ;
Assez y a cause et matière :
Mon mary, vierge tresorière ,
M'ameine en ce boys là derrière ,
Mais la manière
Ne me veult jamais declairer.
Si te prie, estens ta lumière;
En toy est ma fiance entière.
Soys ma bannière.
Viens moy, s'il te plaist, conforter.
Par ta saincte Conception,
Soye garantie, vierge digne.
En toy est ma protection.
Sans fiction ,
Humblement vers toy je m'encline ;
Helas, dame, je suis indigne ,
Que ta doulce grâce bénigne
Sur moy consigne
Pour avoir supportation.
Mais tu es la A'raye médecine
Qui des cueurs oste la racine
Très maligne
Qui fait estre en perdition.
Garde mon mary, doulce dame ,
De pensée villaine et de blasrae
De corps et d'ame ,
468 Le C'h e V a l I e u qui donna
Tant qu'a le servir il s'accorde.
Ostc le de la voye infâme.
Etmoy, qui suis sa povre femme
Qui te reclame ,
Fais nous vivre eu paix et concorde.
Le faulx Sathan point ne le morde.
Se sa vie a esté ordc ,
Si le recorde
Bien pour éviter la flamme
D'enfer. Oste le de la cliorde
De pcchc rcmply de discorde;
Son faict recorde ,
Devant Dieu, qu'il n'ayt diffame.
NosTRE Dame.
Mon fdz , grâce je te (p)rcclame
Pour une qui est bien m'amyc,
Laquelle n'a dcsscrvy myc
Qu'elle soit du tout rcffusée ;
Car elle a tousjours sa pensée
A te servir et moy aussi.
Or est-elle en graut soucy
Pour ce que le faulx Satlïanas
Tient son mary fort en ses las ,
Et tant que luy a fait promettre
Et de son sang faire une lettre
Que sa femme luy livrcroit.
Si te prie , fdz , par bon droit,
Que la femme soit garantie ,
Et pour le chevalier te piic
Que du dyable délivré soit,
Car Satlian [très] fort le déçoit
Par ses abus dyabolic(pies
El par ses fallaccs oblicques,
SA Femme au Dyable. 4^9
Dont son ame est en grant danger.
Mon filz , ne te vueilles venger
De luy, je t'en prie humblement.
Dieu.
Mère, vous sçavez plainement
Qu'à voz justes pétitions
Ne fais point contradictions.
Vostre vouloir s'accorde au mien ,
Et pour tant, mère, je veux bien
Que la femme soit délivrée ,
Car à tort elle est obligée.
Mais au regard de son mary,
Mère , saichez qu'il est ainsi
Qu'il m'a regnvé, et l'église,
Par quoy il pcrt toute franchise,
Et de son sang lettre en a faict,
Dont il a grandement meffaict.
Or est ainsi que ne doy pas ,
Vcu le merveilleux (mef)faict et cas,
Luy pardonner legiercment.
NosTRE Dame.
0 juge, voy planierement
Que ce qu'il a fait et commis ,
Comme hors [de sens] et desmis
De raison il a perpétré ;
Par quoy luy doit estre impetré
Remission en ce cas cy.
Et de rechef, mon filz, aussi
Tu scès , quant il te regnia ,
Que raison en lui fourvoya
Et n'eut pas à la fin regard.
Item et mesme, d'aultre part ,
Oncques ne voulut regnycr
470 Le Chevalier qui donna
Mon nom, Ponr tant je te rcquier
Qifil soit de ce péril dehors
Et que luy soys mysericors ,
Entendu Torde abusion
Et la grant persuasion
Que le dyable son adversaire
Luy a faict par cas soubdaiu faire
Mon filz , n'en prens pas par sentence
De son meffaict telle vengence ,
Comme le cas bien le désire.
Dieu.
A vous ne veulx point contredire ,
Doulce mère , c'est bien raison ,
Jaçoit ce que sa desraison
A peine se peult pardonner.
Confort A'ous luy yrcz donner
Et délivrer la damoyselle
Qui vous sert en vostre chappelle
En faisant sa pétition.
A luy yrez en fiction
De sa femme , et puis vous menra
Au lieu où mener vous vouidra ,
Cuydant que ce soit sa partie;
Elle demourra endormie
Jusques à tant que vous viendrez.
Au faul.v Sathan vous osterez
La lettre qu'il tient en sa main ,
Et le chevalier tout à plain
Délivrerez , aussi la dame ;
Car vostre pitié me reclame
A luy faire grâce et pardon.
Anges , tous allez à bandon
La convoyer benignement.
SA Femme au Dyable. 47^
NosTRE Dame.
Je te mercye humblement ,
Mon doiilx fils courtoys et begnin.
Anges , mettons-nous à chemin
Pour allei" vers ce chevalier.
Gabriel.
Pour l'honneur du roy droicturicr,
Royne de tiès haulte excellence.
Le ferons par grant diligence.
Chantons , Raphaël , en allant.
Raphaël.
En louant le roy tout puissant
D'ung mot [très] bel et gracieux ,
Et la royne aussi des liaulx cieulx ,
Gabriel, je vous ayderay.
Le Chevalier.
Je croy que meshuy cy seray
En attendant ceste bourgoise.
Sang bieu , s'il fault que g'y voise ,
Bien sçay qu'il y aura hutin.
Je la voy ; elle est en chemin.
Sa, dame, sa, venez avant.
Nostre Dame.
Sus, mon amy, allez devant.
Long-temps m'avez cy attendue ;
Mais j'ay pour vous grâce rendue
A Dieu, qu'il vous vueille conduyre.
Le Dyable.
Tantost je me pourray deduyre
Du chevaher et de sa femme ;
En enfer porteray son ame , !
472 Le Chevalier qui donna
En despit qu'(el]e) a Marie servy.
Mais , haro ! je suis trahy :
Le chevalier n'amaine mye
Sa femme avec liiy; c'est Marie.
Bien sçav qu'elle me fera meschef ;
Mais, au fort, je vicudiay à chef
Du chevalier, car il est mien
Par ceste lettre que je tien.
Haro , ne sçay que faire doye
Le Chevalier.
Tout le cueur durement m'cffroye
Quant aproche de ce lieu cy.
Nostre Dame.
Sire , ne soyez en soucy ,
Allez hardiment , n'ayez peur :
Car la mère du Créateur
Vous aydera , soyez certain.
Le Chevalier.
Je ne m'ose monstrer à plain ;
Je voy bien que je suis perdu.
Le Dyable.
Je t'ay longuement attendu.
Faulx traistre , tu m'as bien trahy ;
Que m'as-tu amené icy ?
Le Chevalier.
Ma femme.
Le Dyable.
Tu mens faulsenient.
Le Chevalier.
Regarde, vcla cy vraycmcnt.
SA Femme au Dyable. 47^
Le Dyable.
Haro ! voicy grant mocquerie ;
Tu amaines celle Marie
Qui tant nous faict grief et ennuy.
NosTRE Dame.
Ha , faulx Sathan , venue je suis
Pour celle que livrée t'avoit.
Tu scez bien que tu n'as nul droit
Sur elle , qui est ma serA^ante.
Va-t'en en la prison j)uante
A tousjours, sans jamais partir.
Le Dyable.
D'icy ne me vueil départir
Tant que le chevalier j'auray :
Car par raison je monstreray
Qu'il est mien; en voycy la lettre
De ses mains ; jamais ne peult cstre
l\ en a escript [le] libelle.
Le Chevalier.
0 digne pucelle !
En ayde t'apelle ;
J'ay (tant) esté rebelle ,
Ne soye débouté.
Fille maternelle ,
Soys pour ma querelle
Contre la cautelle ,
Royne de bonté.
0 vierge haultaine !
Oste-moy de peine;
Mon cas te remaine ;
J'ay très mal vcscu ;
474 Le Chevalier QUI DONNA
Saincte souveraine ,
Soyez-moi prochaine ;
0 doulce fontaine,
Soyez mou escu.
NosTRE Dame.
Faulx Sathan , tu seras vaincu ,
Car par malice tu l'as faict.
Baiile-raoy la lettre ; de faict
Le chevalier nul mal n'aura ;
De tes mains délivré sera ,
Et sa femme pareillement;
Mon filz l'a dit par jugement,
Qui congnoit assez tes abus.
Gabriel.
Sathan , ne fais plus de refus ,
Baille tost la lettre à Marie ;
Ta cautelle sera perie ;
Tu as perdu le chevalier,
Lequel tu as fait obliger
De son sang par abusion.
Le Dyable.
Je n'entcns pas bieu ung faict tel
De m'oster ce qu'il m'appartient.
Nostre Dame.
Or n'en parle plus, c'est pour néant.
Laisse ta lettre sans espace,
Car mon filz si liiv a fait grâce;
Pour tant la lettre avoir nous fault.
Le Dyable.
Haro ! de dueil le cueur me fault,
J'ay perdu ma possession,
Et tout par ton abusion.
SA Femme au Dyable. 4y5
Marie , tu destruis enfer.
Haro! que dira Lucifer
Quant il saura ceste nouvelle?
Bien sçay que pas ne Tauiay belle ;
Batu seray et tourmenté.
Je m'en voys d'ung aulti"C costé
Faire tant qu'auray aultre proye ;
Je ne puis anester en voye;
Maintenant il s'en fault fouyr.
NosTRE Dame.
Vueille-toy, amy, resjouyr,
Et t'en va vers ta bonne iemme ,
Laquelle à genoux me reclame
En ma chapelle dévotement.
Vis doresnavaut saintement,
Et de très bonne intention
Aymé ma Conception,
Et en fais grant solennité.
Il a pieu à la Trinité
De t'avoir préservé de mal.
Encore le faulx infernal
Si te tenoit fort en ses las.
Mon amy, jamais ne soys las
De Dieu servir dévotement.
Le Chevalier.
Mercier vous doy humblement ,
Glorieuse Vierge Mai ie ,
Car vous me monstrez dignement
Signe de très grant courtoysie.
Par vous mon ame est appaisée,
Qui estoit subjecte à misère.
Qui bien vous sert il ne fault mye ,
Car en la fin luv estes mère.
476 Le Chevalier qui donna
0 royne de haulte excellence,
0 dame de grant dignité,
0 mère de très grant puissance,
0 refuge en captivité ,
Par vous je me sens acquitté
Du dyable , à qui lyé j'estoye ;
Signe me monstre d'équité
Quant par vous suis en bonne voye.
Comme pourray-je grâce rendre.
Comme vous pourray-je servir.
Quant çà jus vous venez descendre
Pour hors du péché m'asserA'U" ?
Qui Aostre amour peult desservir?
Bien est eureux , certainement ,
Qui vous veult servir justement.
Tu m'as délivré de tourment.
M'en vovs quérir ma bonne femme;
Par elle je suis hors de blasme.
Par elle suis mis à délivre ;
Se Dieu plaist , tant que pourray vivre,
Luy porteray signe d honneur
Et l'avmcray de très bon cueur.
Car à elle je suis tenu.
Esveillez-vous, je suis venu,
M'amye , pour vous crier mercy.
La Dame.
Helas! Monseigneur, qu'est cecy?
Qu'avez-vous ?
Le Chevalier.
J'ay très fort mcspris.
Contre vous j'avoyc entrcprins
Devons donner au Sathanas,
Et m'estoye ainsi pour ce cas
SA Femme au Dyable. 477
Obligé ; en voicy la lettre.
Mais vous avez iait entremettre
Par vostre humble pétition ,
Au nom de la Conception,
La digne Vierge glorieuse ,
Qui de son oreille piteuse
A vostre prière entendue ,
Et des saincts cieulx descendue ,
Et venue au lieu avec moy,
Voire cuydant en bonne foy
Que ce fust vous , ma doulcc amye ;
Et pourtant a'ous requiers et prie
Que me pai'donnez ce meffaict ;
Car je ay contre yous meffait,
Car bien voy que vous estes bonne.
La Dame.
IMon obier Seigneur, qui s'abandonne
A Dieu servir ne peult périr.
Levez-vous. De parfait désir
Vous le pardonne doulcement;
Et pourtant, mon loyal raary,
Vivons désormais chastement ,
Sans désirer aulcunement
Habitz curieux ne mondains.
Vous povez veoir les cas soubdains
Qui peuvent venir de jour en jour
A ceulx qui ont mis leur amoui"
Et leur cueur en mondanité ;
Car ce n'est fors que vanité.
Ainsi nous devons sans cesser
Pour la saincte foy exaulcer
De la Conception très digne.
Pour tant tous de cueur vous supplye
478 Le Chevalier.
Que chascun selon son povoir
De la servir face devoir,
Âffin que , au pas de la mort ,
La Vierge nous face confort.
Amen.
Cy fine le mystère du Chevalier qui donna
sa femme au Dyabie. Imprimé à Lyon,
à la maison de feu Barnabe Chaus-
sard, près NosUe-dame-de-
Confort, M. D. xliiij.
Le XVI "■ jour de
juillet.
FIN DC TOME TROISIÈME.
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME TROISIÈME.
5i. Moralité nouvelle des Enfans de Maintenant, qui sont des
escoliers de Jabien , qui leur monstre à jouer aux cartes et
aux dez et entretenir Luxures, dont l'ung vient à Honte,
et de Honte à Désespoir, et de Desespoir au gibet de Per-
dition, et l'aultre se convertist à bien faire. Et est à treize
personnages, c'est assavoir : le Fol, Maintenant, Mignotte,
Bon Advis, Instruction, Finet, premier enfant ; Malduit,
second enfant; Discipline, Jabien, Luxure, Honte, Des-
espoir, Perdition. Page 5
02. Moralité nouvelle, contenant
Comment Envie, au temps de Maintenant,
Fait que les Frères que Boa Amour assemble
Sont ennemis et ont discord ensemble ,
Dont les parens souffrent maint desplaisir,
Au lieu d'avoir de leurs enfans plaisir.
Mais à la fin Remort de conscience ,
Veuillant user de son art et science,
Les fait renger en paix et union ,
Et tout leur temps vivre en communion.
A neuf personnaiges , c'est assavoir : le Preco , le Père ,
la Mère, le premier Filz, le second Filz , le tiers Filz ,
Amour Fraternel , Envie, et Remort de conscience. 87
53. Moralité nouvelle d'ung Empereur, qui tua son neveu qui
avoit prins une fille à force ; et comment, ledict Empereur
estant au lict de la mort, la sainte Hostie lui fut apportée
miraculeusement. Et est à dix i)ersonuaiges, c'est assavoir :
l'Empereur, le Chappelain, le Duc, le Conte, le Nepveu
de l'Empereur, TEscuyer, Bertaut et Guillot, serviteurs
du Nepveu; la Fille violée, la Mère de la Fille, avec la
sainte Hostie qui se présenta à l'Empereur. 127
54. Moralité ou histoire rommaiue d'une Femme qui avoit
48o Table des MxVtières.
voulu trahir la cité deRomme, et commeut sa Fille la
nourrit six sepmaines de son lait en prison, à cinq per—
sonnaiges, c'est assavoir : Oracius, Valerius, le Sergent,
la Mère, et la Fille. 171
55. Farce nouvelle , fort jo\euse et morale, a quatre per-
sonnaiges, c'est assavoir : Bien Mondain , Honneur Spiri-
tuel, Pouvoir Temporel, et la Femme. 187
56. Farce nouvelle, très bonne, morale et fort joyeuse, à troys
personnaiges, c'estassavoir : Tout, Rien, et Chascun. 199
57. Bergerie nouvelle, fort joyeuse et morale, deMieulx que
devant, à quatre personnaiges, c'est assavoir : Mieulx que
devant, Plat Pays, Peuple Pensif, et la Bergicre. 2i3
58. Farce nouvelle moralisée des Gens Nouveaulx, qui man-
gent le Monde et le logent de mal en pire, à quatre per-
sonnaiges, c'est assavoir : le Premier Nouveau, le Second
Nouveau, le Tiers Nouveau, et le Monde. 232
59. Farce nouvelle, à cinq personnaiges, c'est assavoir:
Marchandise et Mestier, Pou d'Acquest, le Temps qui court,
et Grosse Despense. 249
60. La vie et hystoire du Maulvais Riche, à traize person-
naiges, c'est assavoir : le Maulvais Riche, la Femme du
Maulvais Riche, le Ladre, le Prescheur, Trotemenu, Tri-
pet, cuisinier; Dieu le Père, Raphaël, Abraham, Lucifer,
Sathan, Rahouart, Agrapjiart. 267
61. Farce nouvelle des Cinq Sens de l'Homme, moralisée et
fort joyeuse pour rire et recréative, et est à sept person-
naiges, c'est assavoir : l'Homme, la Bouche, les Mains,
lesYeulx, les Piedz, l'Ouye, et le Cul 3oo
62. Débat du Corps et de l'Ame 325
63. Moralité nouvelle, li'ès bonne et très excellente, de
Charité, où est demonstré les maulx qui viennent aujour-
d'huy au monde par faulle de Charité , à douze personnai-
ges : le Monde , Charilé , Jeunesse , N ieillesse , Tricherie ,
le Pouvre, le Religieux, la Mort, le Riche Avaricieux et
son Varlet, le Bon Riche Vertueux, et le Fol. 337
64- Le Chevalier qui donna sa Femme au Dyable, à dix per-
sonnaiges , c'est assavoir : Dieu le Père, Nostre Dame,
Gabriel, Raphaël, le Chevalier, sa Femme, Amaury, es-
cuyer; Anthenor, escuyer; le Pipeur, et le Dyable. 4^5
Fin.
PQ Ancien théâtre frangois
1213
t. 3
PLEASE DO NOT REMOVE
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